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La Chronique Livre : Kalabongó de Jorge Panchoaga

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Dans Kalabongó, publié par les éditions RM, Jorge Panchoaga compose une fable onirique autour de lhéritage africain en Colombie, dont le village de Palenque de San Basilio demeure lun des derniers gardiens.

« Les racines arrachées d’Afrique ont germé ici, sur cette terre. Le ciel de Palenque est en Afrique, et pourtant larbre, ses fruits qui nous nourrissent, sont ici, en cette terre libre, à Palenque. » Neudis Marimon Cañate, habitant de Palenque de San Basilio

San Basilio est le dernier palenque de Colombie, ces communautés fortifiées fondées au XVIIe siècle par des esclaves rebelles qui arrachèrent leur indépendance de haute lutte en 1713, devenant la première société américaine à s’émanciper de l’Europe. Situé au sud-est de Carthagène des Indes — ancien grand port négrier — San Basilio de Palenque compte aujourd’hui environ 3 500 habitants. La population palenquera, à l’échelle du pays, avoisine quant à elle les 30 000 personnes. De sa langue aux multiples racines à ses rites funéraires et ses pratiques médicales spécifiques, cette communauté perpétue une culture afro-colombienne à l’identité forte, façonnée par l’idée de liberté. L’histoire de Palenque de San Basilio continue quant à elle de se transmettre grâce à une tradition orale encore très vivante.

Originaire du Cauca, Jorge Panchoaga s’est intéressé à la photographie de manière intuitive au cours de ses études d’anthropologie. Il l’emploie aujourd’hui pour explorer l’histoire et l’identité multiculturelle de son pays, en construisant des récits visuels nourris de références venues du cinéma, des dessins animés, des comics, mais aussi — comme pour ce projet — de l’art ancien, peinture et dessin en tête.

Né de cette rencontre entre récit oral et culture visuelle, Kalabongó fourmille de symboles rendant hommage à la quête de liberté des esclaves africains : un champ de lucioles évoquant la lumière intérieure qui les guidait dans leur fuite ou la tradition des coiffures dans lesquelles les femmes cachaient des graines pour fertiliser la terre où leur communauté prendrait racine. Les chauves-souris qui traversent le livre font écho à une légende locale rapportée par la chercheuse Clara Inés Guerrero, selon laquelle des soldats espagnols, surpris par une nuée de chiroptères, les auraient confondus avec des esclaves rebelles prenant leur envol. Quant aux plantes déracinées, elles rappellent l’importance d’un ancrage territorial et la force du collectif : « Quest-ce que la liberté, sinon avoir un lieu où se retrouver en communauté ? »

Initialement pensé comme un récit visuel sur l’identité afro-colombienne et la lutte pour l’indépendance des cimarrones (nom donné par les espagnoles aux esclaves en fuite), Kalabongó s’est rapidement mué en réflexion sur la mémoire. Pour Jorge Panchoaga, « les souvenirs sont une porte vers une autre dimension. » Le livre baigne dans une atmosphère nocturne, propice à ce syncrétisme d’images vécues ou fantasmées. Car la mémoire est indissociable de l’imagination, que le photographe considère comme essentielle à nos sociétés : « elle structure nos vies — pour se souvenir, résoudre, aimer, créer, ou inventer — et pourtant les sociétés la négligent. »

Jouant avec la couleur, Kalabongó nous fait glisser entre rêve et réalité, entre mémoire collective et imaginaire. Pour rendre cette transition perceptible, le photographe a puisé dans un autre pan de la culture visuelle, celle des jeux vidéo : « Je pense souvent les livres comme des jeux vidéo : leur matérialité permet de voyager entre plusieurs dimensions le quotidien, les faits historiques et limaginaire. » Ici, le passage d’une dimension à l’autre se joue dans le traitement des images. Au fil des pages, la poésie du réel cède la place à des photographies saturées d’un rouge incandescent, véritable charpente chromatique du livre.

Il en résulte une fable visuelle envoûtante, célébration à la fois de la lutte des cimarrones et de la puissance de l’imagination, qui se clôt sur l’image optimiste d’une chérimole : les graines ont pris racines, et prospèrent désormais sur une terre libre.

Zoé Isle de Beauchaine

 

Jorge Panchoaga — Kalabongó
Editions RM, 2025
144 pages, 88 images
24 x 30 cm
Design: Estudio Herrera
Édition bilingue (Anglaise avec un livret en espagnol)

Disponible en ligne et dans toutes les bonnes librairies

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