Rechercher un article

Solitude du Photographe

Preview

Cogitations Mensuelles de Thierry Maindrault

La solitude est un état très particulier que nous vivons souvent en contradiction avec nos aspirations d’un moment donné. Nous la souhaitons ardemment pour nous réfugier lorsque nous sommes envahis par les conséquences de toutes sortes de rassemblements sociaux, mal maîtrisés. Nous enrageons d’en être les prisonniers dès que nous aspirons à un minimum d’échanges avec nos congénères. En un mot comme en mille, cet état, recherché ou fui, reste fréquemment l’objet de mécontentements lorsque nous y sommes plongés. En tout état de cause, la solitude n’est jamais, sauf volonté expresse du solitaire, une situation permanente. Seuls, les ermites se complaisent dans une solitude durable et complète. Il va de soi que les positionnements individuels, pour chacun de nous, sont placés sur une échelle très étendue et proportionnelle au temps isolement comparé. La question reste de savoir si la place que la vie nous assigne sur cette échelle correspond à nos aspirations effectives, ce qui ne semble pas toujours être le cas.

L’activité des photographes les rend souvent, pour de multiples raisons évidentes, proches d’une solitude très prononcée.

Cela commence par l’exploitation des technologies utilisées pour la réalisation d’une œuvre photographique. Dès la prise de vue, le photographe, même très assisté ou entouré d’une foule, se trouve toujours isolé à l’instant fatidique. Celui où il faut appuyer sur un déclencheur, ni trop tôt, ni trop tard. Ensuite, vient la postproduction, qu’elle soit analogique (sous sa multitude de procédés) ou digitale. C’est l’instant des choix pour l’auteur d’une œuvre, sa réflexion sur la valeur de la photographie saisie. Le discernement parmi ses photographies pour extraire celle qui deviendra l’Image. Enfin, après les sorcelleries, toujours indispensables quoiqu’en disent certains, vient le temps de la concrétisation (impression) et de la remise en cause des épreuves. Une image est née, l’avenir déterminera si vous étiez un auteur ou un des nombreux utilisateurs de matériels variés. Alors, vous pourrez vous revendiquer comme étant l’auteur de cette œuvre photographique aboutie.

Technique oblige, la Photographie, implique un certain isolement de ses passionnés, mais pas que !

Vous l’avez compris, une solitude intellectuelle s’impose dans toute notre démarche de conception, de réalisation et de fabrication d’une image photographique. Mais, elle n’est pas la seule ; car, la solitude créative se manifeste de façon, certes moins visible, mais beaucoup plus sournoise. Tous ceux, photographes de guerre, photographes de mode, photographes scientifiques, tous les auteurs photographes le savent, ils supportent cette isolation de l’esprit, ce doute de l’âme. Ce stress, impossible à partager, qui s’installe de la naissance du projet jusqu’aux commentaires des lecteurs. Cette création qui tourne et retourne dans la boite crânienne à l’affût d’une échappatoire du nom de faisabilité. Ce pari de dépasser les limites communes pour émerveiller sans basculer dans la vulgarité. Ce partage interdit avec les autres pour permettre au plus grand nombre de jouir, de pleurer ou de s’émerveiller devant l’œuvre imagée. C’est cet ensemble, souvent caché par – le petit voile noir –, qu’aucun n’évoque jamais, par noble pudeur ou honteux désarroi, c’est cette frontière bétonnée de la solitude des faiseurs d’images photographiques.

Il reste à évoquer la solitude de la profession, une situation invraisemblable, à bien des égards. Comment, un savoir-faire qui intervient dans toutes les activités économiques, sportives, sociales, culturelles, scientifiques et plus, peut-il se faire promener et détrousser, à ce point ? Toutes les excuses réfléchies ou grotesques sont parvenues à mes oreilles. Mais, à ce jour personne n’a pu m’expliquer pourquoi la Musique et d’autres ont su protéger les leurs ; alors que la Photographie voit couler ses fidèles.

Notre individualisme forcené, voire héréditaire du photographe, n’est certainement pas étranger à cette constatation. Comme je viens de le rappeler, le travail dans sa démarche crée peu d’échanges physiques entre les auteurs qui se croisent, plus ou moins poliment, sur un point de prises de vues ou dans un vernissage. La hantise du plagiat est toujours sous-jacente. Sentiment exacerbé par l’explosion populaire de la technique et les réflexions mille fois entendues dans la bouche d’un – citoyen lambda – : « … j’ai fait les mêmes … ». Il est certain que ces arpenteurs illusionnés se mettent le doigt dans l’œil, il n’en demeure pas moins que ces propos sèment le doute. Je n’ai jamais entendu un très bon peintre passionné dire, j’ai fait les mêmes devant les tournesols de Van Gogh. Je ne parle pas de ces livres et autres expositions qui accréditent ces commentaires par la vacuité absolue des travaux qu’ils présentent. Comme nos piliers d’une solidarité n’ont jamais été posés, comme ce fut le cas pour d’autres disciplines, il est devenu très difficile de sortir de ce cercle un peu vicieux qui confond tout et le reste. Faire croire que la technique de réalisation et de forme accouchent de l’Art biaise totalement l’appréciation collective devant une véritable image. L’absence d’une solidarité puissante et incontestable empêche toute démarche collective salvatrice. Pourtant, la solitude de la création n’impose pas de vivre reclus dans les communautés économiques et sociales.

Le comble se constate lorsqu’il devient indispensable de constituer des structures catégorielles pour revendiquer (syndicats), économiques (récupération de droits) ou autres. Dans l’urgence, la communauté de photographes s’atomise dans des structures plus attachées à défendre leurs propres intérêts que ceux de leurs mandants. Aucune n’a la taille et l’assentiment de la communauté pour peser efficacement ce qui engendre une gestion parsemée et sans impact effectif. Une voie unique puissante, vecteur de l’intérêt général, pour fixer a minima la défense de nos œuvres fait défaut. Si la solitude photographique coûte cher à chacun de nous, elle pèse également beaucoup sur toute notre communauté.

Le mondialisme de la communication interroge sur l’évolution sociale de l’humanité qui perd toute forme de valeur avec la perte de contrôle de ses systèmes éducatifs. Les photographes ne s’inquiètent toujours pas des évolutions calamiteuses de la perte de leur savoir. J’entends bien les réflexions, il y a quelques années consternées, puis horrifiées, devenues accablées de nombre de collègues désabusés. La photographie est un métier d’art (au sens de la maitrise technique) qui s’apprend à travers des apprentissages, des compagnonnages, des confrontations avec les autres. L’excellence ne peut pas s’apprendre à travers de doctes fonctionnaires peu capables de réaliser ce qu’ils enseignent. Cette remarque ne s’applique peut-être pas aux quelques-uns, conscients des limites, qui prennent soin de confronter leurs élèves aux réalités de l’activité. La photographie ne s’apprend pas, elle se vit comme une passion. Nous avons un peu vite oublié que la passion doit se partager si nous souhaitons la voir perdurer, n’est-ce pas le dénominateur commun pour la survie de nos propres images ?

Thierry Maindrault, 13 mars 2026

vos commentaires sur cette chronique et sa photographie sont toujours les bienvenus à
[email protected]

Merci de vous connecter ou de créer un compte pour lire la suite et accéder aux autres photos.

Installer notre WebApp sur iPhone
Installer notre WebApp sur Android