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Âme de l’Image

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Cogitations Mensuelles de Thierry Maindrault

Souvent lors d’une conférence, d’une visite ou d’un échange spontané, la question est posée : « quelle différence faites-vous entre deux photographies pour en retenir l’une et pas l’autre ? ». J’ai également entendu : « pourquoi suis-je ému par cette photographie, pourquoi me parle-t-elle ? ». Le désir de savoir pour des néophytes ou le besoin de comprendre pour des amateurs plus passionnés, surgit au milieu d’une exposition ou en feuilletant un livre.

Cette frontière existe bien, plus ou moins en flou – dit parfois artistique –, entre la compréhension et le ressenti, entre le raisonnable et l’admiratif, entre la prose et la poésie, entre le matérialisme et la spiritualité, etc, etc. Toutes ces interrogations, concernent la Photographie, ce qui conforte d’ailleurs l’entrée de l’image photographique dans la nébuleuse de l’Art. Cette limite spatiale qui sépare la lecture d’une photographie de la fascination devant une image photographique reste incertaine pour nombre d’entre nous.

Une photographie est le report visuel, avec l’assistance de la lumière et de technologies plus ou moins sophistiquées, d’une situation figée à un instant T, très précis. Ce témoignage très pratique est devenu un accessoire utile pour une multitude inépuisable d’activités. C’est ainsi que je ne connais pas, pour ainsi dire, de métiers ou de domaines non-utilisateurs de photographies. La photographie s’est imposée comme un outil particulièrement fiable pour archiver, comparer, détecter, extraire, constater visuellement les espaces, même ceux invisibles pour nos yeux. Le fin fond de l’univers (nous y arrivons progressivement), la plus petite particule instable (à ce jour) n’ont pu être piégés que par la photographie. La dégénérescence d’une cellule, la corrosion d’un pont sont découverts par la photographie. La spécificité d’un paysage, le souvenir d’une promotion s’archivent par la photographie.

Incontestablement depuis deux siècles, la photographie s’est rendue utile, voire indispensable dans l’évolution de l’Humanité.

A mon idée, cette fameuse utilité est partie à vau-l’eau avec une popularisation outrancière de son usage. L’outil (devenu extrêmement sophistiqué) perd sa fonction de fixation de l’espace temps pour servir de preuve d’existence et de reconnaissance – autoproclamée – par ses néo-utilisateurs. Comme il est bien connu que l’effet de masse détruit toujours l’essentiel, les délires photographiques démultipliés et non maîtrisés noient l’intérêt de tous pour l’utilisation de la photographie.

Petit hors sujet (ou presque) d’actualité, lors d’un sursaut d’aventure spatiale qui emmène quatre humains (encore plus loin) derrière la Lune, j’ai lu qu’ils avaient eu l’autorisation d’emporter leur Iphone (fini l’Hasselblad !). Mais, l’outil déterminant de cette mission était leurs yeux, fuite répétée par nombre de médias. Si l’essentiel revient aux yeux et au cerveau, où va-t-on ? Le capteur ultra-performant et ses logiciels hyper puissants (sobriquet : IA) ne restent donc qu’un superbe outil, très important sans plus. Sympathique de revenir aux bases pour rêver collectivement à nouveau !

La constatation est que la Photographie ne s’est pas arrêtée à une restitution pure et simple, à un témoignage froid et exhaustif de situations. Sans savoir si cela tient du concours de circonstances, d’une volonté spirituelle, du talent d’opérateurs, d’une coordination physique ou métaphysique, nous ne pouvons que constater la présence d’une âme dissimulée dans certaines images photographiques. C’est précisément cette atmosphère qui flotte autour de notre perception qui marque la différence entre une image photographique et une photographie. Sans savoir le pourquoi, dans un premier temps, l’image va vous délivrer plus qu’une information ou une description afin de vous entraîner dans un univers qui coïncidera, à un degré plus ou moins important, avec le vôtre. Au-delà de la photographie, une sorte d’aura magique entraînera notre compréhension analytique vers des espaces impalpables. Pour justifier de la réalité de cette âme cela passe par deux deux étapes sélectives. Premièrement, le constat qu’au moins un lecteur puisse justifier d’une charge émotionnelle effective devant l’œuvre contemplée. Le secondement est beaucoup plus astreignant, puisqu’il s’agit de la pérennité de cette image photographique et de l’indicible qui s’en dégagera dans les générations futures. C’est ainsi que nous constatons ou que nous subodorons la présence d’une image photographique et de son âme.

Reste la puissance de l’impact qui varie avec le déroulement du temps. Il se mesure à la quantité de personnes qui est sensible devant une œuvre précise. Car, il est bien évident que ce n’est pas l’intégralité des curieux qui s’attardent devant une œuvre qui vont subir une sensibilité en réaction. Plus le nombre de quidams est important en réactivité, plus l’image monte en puissance.

Si après une suite de hauts et de bas, dans le nombre d’adeptes, au fur et à mesure du déroulement temporel, l’image conserve son pouvoir magique de séduction ; alors, c’est ainsi qu’elle devient un chef-d’œuvre. Il est à noter que personnellement, je n’ai encore jamais rencontré de chef-d’œuvre sans âme.

La question qui s’impose, après le pourquoi, est le comment. Comment fait-on la différence entre une image photographique et une simple photographie ? Les réponses sont certainement nombreuses et je ne prétends aucunement savoir désigner de telles œuvres. Toutefois, avec l’aide d’assistants souvent improvisés au hasard des visites, j’appréhende quelques certitudes pour déterminer que nous n’avons pas une image photographique sous les yeux. Lorsque dans une exposition, j’entends dire : « … facile, j’ai fait les mêmes ». Sauf affirmation mensongère du visiteur ou plagiat, la photographie sous vos yeux n’a probablement rien d’une image. La photographie proposée comme l’exutoire psychologique de son auteur n’est assurément pas une image. Vous pouvez aussi oublier l’image commanditée par un docte professeur ou un quelconque gourou (même s’il possède un joli pedigree people). En effet, la « vision de son maître » concerne les reproductions pas les œuvres authentiques. La photographie, issue d’un duo ou d’un collectif d’auteurs, n’offre que des querelles ou des patchworks d’âmes guère propices à un éveil imaginaire. Enfin, si la qualité et la cohérence se sont absentées de la photographie, il est évident que l’âme s’est échappée avec elles.

Quant à reconnaître une image photographique, je ne saurai vous proposer que des pistes de réflexions. Vous entrez dans une photographie et déjà, sans préméditation, votre esprit vagabonde et vous fait perdre votre fil de lecture. Ce qui ne pose pas de problème puisque pendant votre divagation votre cerveau poursuit son analyse curieuse et documentée de cette photographie qui mute vers une image. Attention, votre désintérêt ou votre simple lecture synthétique d’une photographie ne la recale pas obligatoirement. Le regard de votre voisin peut littéralement se perdre dans le propos, ce qui n’est pas votre cas. Contrairement à ce que d’aucuns aimeraient nous faire avaler, chacun de nous possède encore une personnalité, une sensualité, une spiritualité, toutes différenciées. Une émotion désigne une image ; mais, comme nous l’avons vu, ci-avant, c’est le nombre de porteurs d’émotions qui définira la force des images réussies.

Détail non négligeable : tous les secteurs et toutes les activités ayant produit des photographies peuvent se targuer de chaperonner quelques images exceptionnelles.

Surtout, ne vous sentez pas obligés de me dire que vous aviez déjà lu cela quelque part.

Thierry Maindrault – 10 avril 2026

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