À Grasse, le Musée Jean-Honoré Fragonard présente l’exposition Qui a peur des fleurs ?
Plonger dans un siècle de photographie pour y cueillir des instantanés héroïques où la fleur devient objet de puissance et d’affirmation, quoi de mieux pour célébrer un anniversaire double (le centenaire de la parfumerie grassoise et le bicentenaire de la photographie) et mettre à l’honneur les femmes et les fleurs ? Portée, sublimée et développée par les arrières-petites filles de son fondateur, la maison Fragonard se conjugue au féminin depuis plus de 30 ans en toute discrétion et humilité. Nous le savons, et l’actualité le rappelle chaque jour, l’égalité des genres et le respect du sexe dit « faible » sont précaires. Profitons de ce double anniversaire pour éclairer d’un faisceau floral des icônes photographiques et interroger leur valeur symbolique.
POURQUOI CHOISIR LA FLEUR ?
Elle n’est pas un simple motif coloré, décoratif, elle est souvent aussi odorante. La fleur est l’essence même des parfums, elle enivre et inspire. Si les femmes l’aiment tant, ce n’est pas uniquement pour ses propriétés esthétiques, d’ailleurs de nombreuses cultures nous prouvent qu’elles sont loin d’être un attribut féminin (preuve en est l’exposition que nous avons proposée l’année dernière Femmes dévoilées et hommes en fleurs, qui présentait l’amour des hommes afghans pour les fleurs), mais également pour l’assurance qu’elle nous apporte. Cette touche – en apparence décorative – que tant de sujets épinglent à leur chapeau, leur veste, tressent en couronne ou tiennent tout simplement dans leurs mains, devient politique lorsqu’elle est présentée au monde. Tel un étendard, un drapeau, elle participe à transmettre un message. Cette fleur affirme haut et fort que celle qui la porte n’a pas peur.
DU PARADOXE FLORAL À LA MISE EN ABÎME SCÉNOGRAPHIQUE
Dans son essai Le message photographique, paru en 1961, Roland Barthes évoque le paradoxe de ce médium. Si de prime abord la photographie semble fournir un message objectif et assimilable à une réalité tangible, elle possède quand on l’analyse plus en profondeur de nombreux sens seconds et biais d’interprétation. Le sémiologue parle de « paradoxe photographique ». Il évoque les messages codés et les sens cachés qui se trouvent dans une image, même documentaire. La décoration florale porte en elle un paradoxe similaire. De l’innocence et l’esthétique qui lui sont habituellement associées, nous pouvons l’extraire pour en proposer une autre interprétation. La fleur produit un message qui codifie à son tour la photographie. Loin d’être un détail vestimentaire de coquetterie, la fleur ne décore pas, elle honore. « Qui a peur des fleurs ? » propose un parcours joyeux et coloré, comme nous l’aimons chez Fragonard, mais engagé et militant. C’est une relecture inhabituelle de l’attribut floral sur plus d’un siècle d’histoire des femmes, des révolutions et des combats quotidiens. Les photographies présentées sont issues de différents fonds photographiques (AFP, BnF, RMN, Bibliothèque du Congrès…) et archives personnelles de photographes (William Klein, Marc Riboud…). Les photographies (au nombre total de 40 environ) seront présentées sur fond de gouaches anciennes de fleurs, œuvres issues des collections d’archives textiles Fragonard.
DE LA COURONNE ANTIQUE À LA REVENDICATION ARTISTIQUE
Dès la période antique gréco-romaine, la couronne florale revêt une symbolique plurielle. Elle n’est pas un ornement esthétique mais un diadème symbole de pouvoir et puissance. Les couronnes végétales ne sont pas des attributs décoratifs mais de véritables signes de reconnaissance, d’honneur, de mémoire et de communication politique et religieuse dans le monde gréco‑romain. La figure artistique est indissociable de la fleur : sa plus majestueuse représentante est bien évidemment Frida Kahlo et ses couronnes de fleurs. Couronnes qui se retrouvent dans de nombreuses cultures (de la Russie à l’Amérique centrale en passant par les îles du Pacifique), mais dont Frida a fait sa marque de fabrique, ceignant sa tête au port altier de magnifiques tresses florales. Comment ne pas y voir une affirmation de sa personnalité artistique, celle d’une artiste dont l’œuvre est totale, et de sa détermination à affirmer son appartenance culturelle mexicaine. On retrouve la même manière de revendiquer une appartenance culturelle chez les Femen, dont les poitrines nues faisaient grand bruit, mais qui rappelaient aussi par des couronnes de fleurs leur origine ukrainienne.
Cette exposition est aussi l’occasion de mettre en avant les femmes photographes qui ont marqué silencieusement la photographie du XXᵉ siècle et que les conservateurs de musées et commissaires d’expositions nous font (re)découvrir ces dernières années (Mary Ellen Mark aux Rencontres d’Arles, Marie-Laure Decker à la MEP, Tina Modotti au Jeu de Paume, Denise Bellon, Vivian Maier…). La dernière en date, Karimeh Abbud – première femme photographe palestinienne, libre et indépendante –, parcourait son pays, possédait plusieurs studios et photographiait familles et paysages. Qu’elles soient femmes photographes ou femmes politiques, avec des fleurs elles deviennent héroïques. Et ce sont ces images que l’exposition souhaite mettre en lumière.
Commissaire de l’exposition : Charlotte Urbain
Qui a peur des fleurs ?
Du 19 juin au 18 octobre 2026
Musée Jean-Honoré Fragonard
Collection Hélène et Jean-François Costa
14 rue Ossola, 06130 Grasse
www.fragonard.com
Du lundi au dimanche 7j/7 de 10h00 à 13h00 et de 14h00 à 18h30














