Michael Zagaris : L’Amérique brute
Il y a chez Michael Zagaris quelque chose d’une Amérique vibrante et indomptable. Une Amérique électrique, cabossée, excessive, où le rock sent encore la sueur, le cuir et les amplis brûlants, où le sport relève moins du divertissement que du combat rituel. Ses photographies ne documentent pas simplement une époque : elles la traversent comme une décharge émotionnelle. Il photographie comme certains musiciens montaient autrefois sur scène — sans filet, sans distance, avec une urgence presque physique. Au bord des terrains de la National Football League ou dans les coulisses saturées de fumée des concerts de Bruce Springsteen, The Rolling Stones, Bob Dylan ou Nirvana, il saisit ses sujets au moment exact où le masque tombe. Ce qu’il cherche n’est ni la célébrité ni la mise en scène, mais cette faille presque invisible où la légende redevient chair.
Son regard possède la brutalité élégante des grands récits américains. Le noir et blanc y devient matière : dense comme l’asphalte après la pluie, nerveux comme un riff de guitare, traversé de silences et de tensions. Chaque image semble contenir le bruit du monde — les cris d’un stade, la saturation d’une Gibson, le souffle court d’un artiste après la lumière. Mais ce qui rend son œuvre si essentielle tient surtout à sa proximité avec ses sujets. Il ne photographie jamais depuis l’extérieur. Il vit ses images de l’intérieur, au contact direct de l’énergie, de l’épuisement, de l’excès. Ses photographies racontent autant la gloire que son envers : la fatigue, l’adrénaline, la solitude après l’ovation. C’est dans cette continuité que s’inscrit son exposition à Pittsburgh, présentée au sein du 707 Gallery de la Pittsburgh Cultural Trust, à l’occasion du NFL Draft 2026. Cette présentation agit comme un retour aux origines de son regard : celui du football américain comme mythe fondateur et théâtre émotionnel. À travers cette série issue de ses archives de la National Football League, Michael Zagaris ne se contente pas de documenter le jeu : il en dévoile la dramaturgie invisible — les lignes de touche, les vestiaires, les instants de bascule où la gloire et l’échec se frôlent. Son regard, instinctif et profondément humain, transforme le terrain en scène tragique et vibrante, où chaque image tient de la tension suspendue. L’exposition révèle ainsi toute la cohérence de son œuvre : une photographie du sport comme mythe contemporain, à la fois brute, intime et cinématographique, où le football américain devient le miroir d’une culture entière, et d’une Amérique toujours prise entre exaltation et chute.
Website : www.zmanphotography.com
Instagram :@michaelzagaris
Actuellement : “60 ans de photographie de la NFL”, sous le commissariat d’Anastasia James et présenté par la Pittsburgh Cultural Trust, jusqu’au dimanche 8 novembre 2026. www.trustarts.org
Pouvez-vous évoquer un souvenir photographique lié à votre enfance ?
Michael Zagaris : J’ai commencé à prendre des photos vers 4 ou 5 ans, parce que chaque mois ma grand-mère m’asseyait sur le canapé et me faisait parcourir ses albums photo, où on pouvait voir tous les événements de notre famille. Des moments comme son enfance en Grèce, ou son arrivée aux États-Unis.
Quelle a été votre premier appareil photo ?
M.Z. : Ce n’était pas forcément un Brownie, mais c’était un petit appareil, pas vraiment ce que j’appellerais un bon appareil. Je me souviens qu’il y avait parfois une pellicule dedans, et sur cette même pellicule il pouvait y avoir un baptême, une réunion de famille, un Thanksgiving. Quatre mois de vie sur une seule pellicule.
Quel appareil utilisez-vous aujourd’hui ?
M.Z. : Aujourd’hui j’utilise un Canon, mais un vieux reflex. Beaucoup de jeunes sont passés au mirrorless ces cinq ou six dernières années, mais moi je suis old school.
Parmi toutes les images de l’histoire de la photographie, laquelle auriez-vous aimé prendre ?
M.Z. : C’est une question difficile. Parce que dès que je réponds, j’en pense immédiatement à une autre. Probablement l’explosion du Hindenburg dans le New Jersey. Ou peut-être Jack Ruby tirant sur Lee Harvey Oswald à Dallas. Et pendant que je parle, j’en ai cinq ou dix autres en tête.
Avec le recul, y a-t-il des moments que vous avez vécus mais que vous auriez aimé photographier et que vous avez manqués ?
M.Z. : Je me souviens qu’après la défaite des 49ers contre les Ravens au Super Bowl à La Nouvelle-Orléans, le directeur général des 49ers était allongé face contre terre dans les escaliers et je voulais le photographier. Mon attaché de presse m’en a empêché, et c’était une très, très belle image que j’ai ratée. Moi, j’ai toujours pensé que les images de l’autre côté du spectre la défaite, l’effondrement sont aussi puissantes que la célébration.
Y a-t-il une photographie qui a changé votre vie ?
M.Z. : Il y en a probablement deux. La première, “The Last Note”, prise en mars 1976 avec The Who à Winterland, où Pete Townshend lance sa guitare en l’air. C’est devenu une de mes images iconiques, prise presque par accident. Keith Moon m’avait convaincu de partager un champignon hallucinogène avant le concert. À mi-show, l’effet a commencé et j’ai dû quitter mon poste de prise de vue. Je suis allé sur le côté de la scène, puis à l’arrière, sur un balcon, complètement absorbé par le concert. Mon assistante Kristin m’a demandé : « Vous photographiez quelque chose ? » J’ai levé l’appareil, pris deux ou trois images en noir et blanc, puis en couleur et c’est à ce moment là que j’ai capturé Pete Townshend en train de jeter sa guitare dans les airs.
La deuxième est une image de Bill Walsh, coach des 49ers, et Joe Montana à genoux sur la ligne de touche lors du championnat de 1985 à Candlestick Park. La lumière, l’angle, tout était parfait. C’était une de ces rares images où vous savez immédiatement que vous tenez quelque chose de fort. Ces deux photos définissent en partie mon travail. Mais la meilleure n’a pas encore été prise.
Qu’est-ce qui vous intéresse le plus dans une image en tant que spectateur ?
M.Z. : J’ai toujours abordé la photographie comme si l’appareil faisait partie de moi. Je traverse la vie en laissant la vie me traverser, et je photographie ce que je ressens et vois. Je n’aime pas recadrer : le cadre initial est le reflet exact de ce que mon cerveau a capté. Je ne réfléchis pas vraiment à la composition. C’est un flux de conscience.
Sur le plan esthétique, préférez-vous le noir et blanc ou la couleur ?
M.Z. : Ça dépend du moment. Certains instants sont clairement en noir et blanc, comme dans le film noir c’est une question d’énergie et de ressenti. Il n’y a pas de bon ou de mauvais choix, chacun est son propre critique. Pour certains, la couleur c’est la vie, pour d’autres le noir et blanc est plus onirique. J’aime beaucoup Rumble Fish de Coppola, tourné en noir et blanc avec quelques touches de couleur qui vous font basculer dans un autre espace. Très onirique.
Quels détails recherchez-vous dans un visage, un paysage ou un objet ?
M.Z. : Je comprends la question, mais je ne fonctionne pas comme ça. Je ne cherche pas des choses précises. Je réagis. C’est un réflexe.
Selon vous, la technique peut-elle parfois prendre le dessus sur l’émotion ?
M.Z. : Pas dans mon cas. Mais chacun est différent selon sa manière d’être. Certains voient des choses que je ne vois pas, et inversement. C’est une question de regard.
La photographie est-elle un témoignage ou une forme de manipulation ?
M.Z. : Ça dépend de celui qui prend la photo. Ça peut être l’un ou l’autre, ou les deux. Dans ma pratique, c’est plutôt une forme de témoignage qu’une manipulation, mais ce n’est que moi. On peut montrer cinq photographes majeurs et voir cinq manières totalement différentes de regarder le monde. C’est la différence entre créer un moment et capturer un moment. Annie Leibovitz, par exemple : ses débuts chez Rolling Stone relevaient du photojournalisme pur. Puis, chez Vanity Fair, elle a commencé à construire des scènes très élaborées. Deux approches excellentes, mais très différentes.
Comment décririez-vous votre processus créatif ?
M.Z. : Je suis constamment attentif à ce qui se passe et je photographie ce qui me frappe sur le moment. Tout se joue en une fraction de seconde. Il n’y a pas le temps de penser “ça va être une bonne image”. C’est instinctif.
Quels éléments peuvent rendre le silence visible dans une image ?
M.Z. : La lumière… ou son absence. Même une variation subtile de lumière ou d’ombre peut donner une intensité incroyable à une image.
Une photographie peut-elle changer notre perception d’un événement ?
M.Z. : Oui. Pensez au drapeau de Iwo Jima. Joe Rosenthal a pris cette photo. Un jour, j’étais chez Jim Marshall avec lui et Rosenthal. Il a expliqué qu’il avait en réalité refait la scène pour obtenir l’image finale. Le moment avait eu lieu, mais il a été recréé pour la photo. Cela brouille la frontière entre vérité et construction
Qui auriez-vous aimé voir vous photographier ?
M.Z. : Sarah Moon ou Deborah Turbeville. J’aime le romantisme unique de leur travail.
Quel est un livre essentiel sur la photographie ?
M.Z. : Je ne sais jamais répondre à ce genre de question. Peut-être Gordon Parks ou Teenie Harris. Diane Arbus aussi, mais avec elle il faut entrer dans la relation avec le sujet. Et Robert Frank, qui capture les moments presque comme en passant. Tous ont en commun le fait d’être des témoins, pas seulement des observateurs.
Quelle est la dernière photo que vous avez prise ?
M.Z. : Dimanche dernier, un match entre les Chicago White Sox et les Oakland Athletics. J’y étais pour voir mes contacts dans les équipes, mais les moments arrivent et je photographie.
Quelle image représente le monde actuel ?
M.Z. : Beaucoup d’images. Le monde est en train de crier à travers elles. Les gens ont du mal à exprimer ce qu’ils ressentent, et la photographie aide à le faire. Nous sommes tous témoins d’un moment de bascule.
Si je pouvais organiser votre dîner idéal, qui serait autour de la table?
M.Z. : Fidel Castro, Marilyn Monroe, Alfred E. Neuman, John Gotti, Siddhartha, Bouddha, Jésus, Kate Moss, Bobby Kennedy, James Brown, Julie Christie, Visconti… ça devient une très grande table.
Qu’est-ce qui a changé avec les réseaux sociaux ?
M.Z. : Beaucoup pensent que la photographie est devenue jetable, car tout le monde a un appareil dans sa poche. Mais en même temps, tout le monde documente désormais l’humanité. C’est juste plus fragmenté.
Qu’est-ce que les gens doivent absolument savoir sur vous ?
M.Z. : Je suis un chercheur. Toujours en quête de quelque chose que je n’ai pas encore vu ou vécu.
Un dernier mot ?
M.Z. : Nous sommes à un moment de bascule étrange sur cette planète. J’espère que nous irons vers plus d’équité et d’ouverture. Comme disait John Chipolina : tant que vous êtes en vie, autant vivre.














