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Toulouse : Pierre-Élie de Pibrac : Hakanai sonzai & Desmemoria

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Pierre-Elie de Pibrac n’aborde jamais un pays comme un décor. Depuis plusieurs années, son travail se construit à la frontière de l’enquête anthropologique et d’une photographie habitée par les récits humains. Réunies ici, les séries Hakanai Sonzai, Mono no Aware et Desmemoria dessinent une géographie sensible des fragilités modernes, du Japon à Cuba.

Le titre Hakanai Sonzai pourrait à lui seul résumer l’ensemble de la démarche. En japonais, l’expression signifie « Je me sens moi-même une créature éphémère ». Une formule qui renvoie à cette conscience de l’impermanence présente au cœur de la culture japonaise. Entre décembre 2019 et août 2020, le photographe parcourt l’archipel pendant huit mois, accompagné de son épouse Olivia, avec laquelle il conçoit ses projets, et de leurs enfants. De Kyoto à l’île de Yakushima, jusqu’au pied du mont Fuji, il mène une longue enquête consacrée à celles et ceux qui vivent en marge des normes sociales.
Marqué par la catastrophe nucléaire de Fukushima, le pays laisse peu de place à l’expression des problèmes personnels. Le photographe part alors à la rencontre de figures que la société tend à invisibiliser. Hikikomori reclus dans leur chambre depuis parfois des années, « évaporés » ayant choisi de disparaître volontairement, anciens yakuzas, étudiants victimes d’ijime (le harcèlement scolaire) ou encore rescapés de Fukushima.
Avant même la rencontre, Pierre-Elie de Pibrac a déjà engagé un dialogue avec ses futurs « modèles » en leur envoyant des carnets vierges à remplir et des appareils photos jetables. Lorsque vient le moment du portrait – réalisé à la chambre photographique – à rebours du reportage donc, l’image naît d’un échange et d’une confiance pas évidente à acquérir au Japon. Dans ces portraits aux couleurs douces, baignés de lumière naturelle, affleure une même interrogation ; comment trouver sa place dans un monde où les individus semblent constamment sommés se fondre docilement.

Le photographe nous précise sa démarche : « Ce qui est important de voir dans mes images n’est pas forcément mon message – et c’est pour ça que je ne mets pas de cartels d’exposition – c’est pour que vous puissiez projeter une relation avec les personnes photographiées. Pour moi la couleur c’est la vie ; et à travers cette vie là, vous pourrez entrer en relation. Aussi, ce qui vous permettra de mieux regarder, c’est le support, la présentation. La réalité du papier donne un sens, et c’est grâce à ce sens que vous pourrez mieux voir ».

En contrepoint des grands portraits couleur, Mono no Aware rassemble des paysages et des natures mortes en noir et blanc. Cascades, étangs obscurs, sous-bois inquiétants, architectures abandonnées et forêts impénétrables composent un ensemble où la beauté est constamment teintée d’une menace diffuse. Inspirées de l’esthétique de
l’ukiyo-e, les célèbres estampes japonaises, ces images sont imprimées sur un papier de mûrier fabriqué à la main pour l’occasion. Chaque tirage révèle des nuances argentées et des dégradés qui renforcent l’impression d’une apparition venue d’un autre âge. Le paysage y devient la métaphore d’une condition humaine soumise à l’usure du temps.

À la Chapelle des Cordeliers, l’exposition Desmemoria prolonge cette exploration des mondes fragiles. Après le Japon, Pierre-Elie de Pibrac se tourne vers Cuba, où il séjourne huit mois entre 2016 et 2017. Son sujet, l’industrie sucrière, longtemps colonne vertébrale économique de l’île. « Le sucre est le sang de Cuba », dit-on souvent ; Il en est aussi la mémoire. La chute du bloc soviétique et la fermeture de plus de 70 % des sucreries cubaines au début des années 2000 ont profondément transformé le pays. Pierre-Elie de Pibrac rencontre alors les azucareros, ouvriers du sucre dont les métiers disparaissent peu à peu. Comme au Japon, il privilégie la durée, l’écoute et la relation. Les portraits, toujours au grand format, donnent à voir bien davantage qu’un métier en voie d’extinction, ils racontent l’effacement progressif d’un monde. À travers les visages, les gestes et les lieux de vie de ces hommes et de ces femmes, le photographe saisit les traces laissées par les grands bouleversements de l’Histoire sur ces existences ordinaires mais précieuses.

Jean-Jacques Ader

 

Expositions à Toulouse : « Hakanai sonzai » au Château d’Eau (galerie 2) du 5 Juin au 30 Août et « Desmemoria » à la Chapelle des Cordelier du 5 Juin au 5 Juillet 2026.
Infos https://chateaudeau.toulouse.fr/

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