Cogitations Mensuelles de Thierry Maindrault
Lorsque je prends ma plume pour attaquer cette chronique qui s’est installée confortablement dans votre revue, nous sommes le 09 février 2026. Instinctivement, deux actualités pour mes divagations s’installent au sein de mes petites cellules grises (si chères à Agatha Christie et son Hercule Poirot), le grand départ de Jean-Jacques Naudet et la première image photographique de Joseph Nicéphore Niépce. Ne croyez pas que cela n’a rien à voir, sous le prétexte de deux siècles d’écart.
Mon premier échange personnel, téléphonique, avec Jean-Jacques, remonte à une dizaine d’années. Cet homme omniprésent dans le milieu photographique américain, restait incontournable dans cette nébuleuse universelle depuis son retour en Europe. Notre première rencontre physique en Provence dans un mas qu’il avait loué. Le ciment de notre relation était posé. Ces anecdotes contre mes projets, la séduction réciproque fut totale. C’est ce personnage hors du commun qui dès notre deuxième rencontre (dans les mêmes conditions, le verre de Vacqueyras à la main) décida, négocia et finalement m’imposa (juste à titre d’un essai insistait-il !) la rédaction de cette chronique mensuelle. Je ne vous afflige pas des arguments, tous plus folkloriques les uns que les autres, déployés par ce directeur de rédaction aguerri et entêté. C’est avec l’arrivée de la covid qui venait d’envahir l’actualité, que la première chronique est parue avec, malheureusement pour mon emploi du temps futur, un succès immédiat. Jean-Jacques avec son flair journalistique et évènementiel venait de gagner un pari éditorial.
Nous partagions notre refus d’être mis en avant, si cela n’intervenait pas pour la mise en valeur d’une cause ou d’un défi. Je n’insisterai donc pas davantage sur cette amitié intuitive que nous partagions. Vous connaissez mon intérêt essentiel pour les œuvres (en particulier photographiques), je vous propose de nous attarder, pour quelques lignes, sur celle de ce passionné de l’image photographiée.
Pour bien fixer les idées, Jean-Jacques, le représentant outre Atlantique de Paris Match et le créateur du magazine PHOTO, se vantait de n’avoir jamais fait une photographie de sa vie. Il soutenait ne rien comprendre à la technique photographique quelle que soit la technologie employée. Une ignorance totale que cela concerne les sels d’argent ou les pixels informatiques, je vous laisse imaginer ce qu’il en était du collodion, de la gomme, du bitume ou du cyanure. C’était identique pour les aspects physiques dans la réalisation d’une image. J’ai essayé plusieurs fois de proposer un modeste soupçon d’initiation, sans succès. Cela semble impensable lorsque l’on connaît la liste de nos consœurs et de nos confrères qui se sont assis dans son bureau (annexe incluse) ou qui ont trinqué dans son appartement.
Et pourtant, cet homme a fait plus, pendant sa vie, pour la photographie et pour les photographes que la plupart d’entre nous, voire que nous tous. J’insiste sur cette réalité que de défendre et de diffuser une œuvre fait parfois plus que sa création et sa réalisation. Evoquer Jean-Jacques Naudet, tombe à pic pour saluer l’ensemble de ces admirateurs sincères, non-photographes, qui par leur passion apportent, individuellement et collectivement, plus à la photographie que nombre de nos collègues recroquevillés sur leur nombril. Si la Photographie se trouve aujourd’hui parmi les Arts dits majeurs (encore une drôle de qualification !), c’est bien parce qu’il y a des contemplateurs devant nos travaux.
Donc, pour l’entame de ce bicentenaire de la Photographie, j’ai donné la priorité aux apôtres qui éparpillent notre vision plutôt qu’aux maîtres qui domestiquent la technique pour lui adjoindre un petit plus créatif qui marque la différence.
Au moment où j’écris c’est quelques lignes, le temps martèle qu’il y a exactement deux cents ans, c’était la première fois (définie et contestée comme telle) que la lumière inscrivait, très très lentement, une vue sur une plaque photosensible (plaque d’étain recouverte de bitume de Judée). Nous passerons rapidement sur les – supposées et probables – réalisations antérieures, mentionnées par l’inventeur Joseph Nicéphore Niépce et qui sont certainement vraies. Mais, sans trace probante, nous négligerons la nature morte pour admirer la preuve avec la fenêtre ouverte sur le futur. C’était une grande première : l’Homme figeait le Temps avec la complicité aléatoire de la Lumière. Aléatoire, n’est pas un vain mot, tous les photographes en savent quelque chose.
La Photographie était née !
Rien de bien extraordinaire dans ces associations de technologies, nombreuses et variées, qui permettent de figer ce que nous avons sous les yeux sur un support physique qui nous propose de revoir le passé. Soyons honnêtes, dans la réalité, il s’agit juste de reconstituer dans notre tête une vision de déjà-vu ou d’imaginable par déductions. A partir de cette constatation, tout est permis, les combinaisons physiques et chimiques de plus en plus sophistiquées se sont tellement multipliées et enchevêtrées que les résultats s’améliorent sans cesse. A vrai dire, ils n’ont pas fini de bénéficier de cette escalade de potentiel. C’est cela la photographie.
Comme souvent en matière de création, les résultats obtenus d’une procédure prennent son nom. Le mot « photographie » n’échappe pas à cette logique et prend en compte l’ensemble des images obtenues par le procédé. C’est ainsi que l’impact des images a donné à la photographie ses lettres de noblesse. Plus encore, l’image photographique est devenue indispensable dans tous les secteurs des activités humaines, même les plus incongrus. Cerise sur le gâteau, la créativité de quelques opérateurs (tous secteurs confondus) a transcendé et transcende l’interprétation de leurs images pour nombre de lecteurs.
L’instant de la prise de vue devient magique lorsque le photographe est déjà dans les têtes de futurs lecteurs. Les lectures d’une photographie sont superbes lorsque les cerveaux s’imprègnent de l’impalpable message du photographe.
L’inventeur Nicéphore et l’esthète curieux Jean-Jacques, aux deux extrémités de la Photographie et visionnaires, l’avaient bien compris. Les voilà tous les deux, l’œil amusé, un brin goguenard, l’un au paradis des photographes, l’autre vers celui des journalistes sur une allée, je l’espère, bordée d’une haie de photographes.
Adieu l’ami, tu voulais un photographe chroniqueur, tu l’as !
Thierry Maindrault, 13 février 2026
vos commentaires sur cette chronique et sa photographie sont toujours les bienvenus à














