Jusqu’au 31 mai, Laure Tiberghien présente Time Capsule à Toronto dans le cadre du festival CONTACT. Invitée par la commissaire Gaëlle Morel, elle investit la station de métro Davisville avec vingt images vibrantes, issues de sa recherche autour de la photographie sans appareil. Dialogue croisé entre l’artiste et la commissaire.
Gaëlle, vous êtes notamment commissaire indépendante pour le festival et conservatrice pour le musée de photographie de Toronto : The Image Center. Quelle est la place de ce médium dans la ville ?
Gaëlle Morel : Comparée à Paris, par exemple, la ville est relativement petite et l’ensemble de la communauté artistique se connaît. Il y a des institutions importantes comme The Image Centre, le Musée des Beaux-Arts qui possède un département photo, les universités également. Il existe aussi des lieux d’artistes autogérés, dont deux sont orientés autour de la photographie… Il y a une véritable communauté photographique. Le festival CONTACT existe depuis 1997 et son intérêt est de présenter des expositions à travers toute la ville. Il y a des vernissages, des fêtes, la ville entière se tourne vers la photographie pendant tout le mois de mai. C’est un catalyseur qui permet de nombreux échanges.
Comment intervenez-vous dans ce festival ?
Gaëlle Morel : Les expositions du musée font partie du festival. Nous collaborons, établissons des partenariats et, régulièrement, le festival me sollicite pour savoir si je souhaite participer d’une manière ou d’une autre. Ils ont un programme d’installations publiques en partenariat avec la société qui détient les panneaux publicitaires. Il y a des panneaux gigantesques, des abribus, etc. Il y a deux ans, ils m’avaient proposé de soumettre une série exposée sur des panneaux dans un quartier industriel. Cette année, ils m’ont proposé la station de métro Davisville. Elle est intéressante car c’est une station extérieure, et surtout, ils disposent de plus de vingt panneaux que nous pouvons utiliser : ça donne une véritable présence au projet.
Quel est votre rôle en tant que commissaire ?
Gaëlle Morel : Avec mon parcours et mon expérience, ce qu’on attend de moi consiste à proposer des opportunités à des photographes que je considère talentueux et dont j’estime le travail. J’apprécie particulièrement regarder du côté de la France, et je trouve pertinent de mettre en lumière de jeunes artistes qui ont déjà une certaine reconnaissance, mais pour lesquels une opportunité à l’international peut apporter une autre dimension. D’autant plus dans une ville aussi accueillante pour la photographie, en pleine effervescence.
Artistiquement, j’aime cette réappropriation des pratiques premières de la photographie et la manière dont les artistes s’en emparent, les transforment pour proposer de nouvelles formes. Lorsque de jeunes artistes s’intéressent à l’histoire de la photographie à travers leur pratique, ils deviennent aussi des historiens du médium. Des artistes qui travaillent comme ça, il y en a : je pense à Yann Pocreau, mais ce n’est pas la majorité, alors je suis attentive à ceux-là. Le travail de Laure est très important pour moi, en tant qu’historienne de la photographie et en tant que conservatrice, car elle touche à l’essence même du médium. Il y a une forme de magie dans ses expérimentations techniques et visuelles.
Laure Tiberghien : J’aime beaucoup cette idée : l’histoire de la photographie dans mon travail, et même de l’histoire en général. Je me définis plutôt comme artiste que comme photographe, car cela élargit le champ des possibles. Mes préoccupations sont très vastes : j’ai réalisé une exposition autour du temps que met la lumière du soleil à parvenir jusqu’à la Terre, ce n’est pas à proprement parler un sujet photographique. J’ai envie de travailler sur la pierre, les minéraux… Je choisis des sujets qui m’intéressent et j’en fais des pièces.
Selon vous, le travail de Laure s’intègre bien dans cette station de métro transformée en lieu d’exposition ?
Gaëlle Morel : J’ai senti que ses œuvres pouvaient établir une rupture dans cet espace très confus et visuellement agressif qu’est une station de métro. D’autant plus en Amérique du Nord, où la publicité est omniprésente. Proposer autre chose, quelque chose qui rompe, qui ne soit pas dans la figuration, où il se passe quelque chose… J’aime cette idée dans l’installation publique : s’il n’y a pas un effet de surprise ou de déstabilisation, on a manqué quelque chose.
Laure, comment avez-vous accueilli cette proposition ?
Laure Tiberghien : Gaëlle m’a écrit il y a quelques mois pour me soumettre ce projet. J’ai tout de suite été très enthousiaste. Je n’ai pas l’habitude de travailler à l’étranger, alors Toronto, c’est une super opportunité pour présenter une vingtaine d’images ! Gaëlle m’a rapidement expliqué qu’il s’agirait de reproduction. D’habitude, je réalise des pièces uniques, j’ai un rapport très physique à l’œuvre : c’est presque un acte chorégraphique, je suis en interaction avec un objet lumineux, un papier. Le papier est très spécifique, il a une grande importance pour moi.
Gaëlle Morel : Je pensais que tu allais refuser à cause de cela !
Laure Tiberghien : Au contraire, c’est une dimension qui m’intéresse beaucoup : c’est différent, on n’est pas face à l’œuvre originale, mais il y a une forme de reproduction qui m’intéresse, comme dans un livre. C’est là qui est beau. Le travail sur le rapport d’échelle est également passionnant.
Et concernant le lieu ?
Laure Tiberghien : Ce n’est pas un contexte habituel pour moi. Je n’ai d’ailleurs jamais exposé des images qui ne soient pas, à proprement parler, dans un espace clos. J’ai accepté naturellement car je pense qu’il s’agit tout de même d’un lieu défini. Dans la rue, ça m’aurait peut-être davantage dérangée. Le métro est un espace : on y attend, ça peut devenir un lieu d’exposition.
Comment avez-vous travaillé toutes les deux ?
Laure Tiberghien : Ça s’est fait très naturellement, avec beaucoup de fluidité : j’ai fait une première sélection, puis tu en as fait une seconde, et nous avons échangé en visio.
Gaëlle Morel : Nous avons affiné peu à peu. Pour Laure, certaines œuvres étaient plus importantes que d’autres, et pour moi il était important de montrer tout l’éventail de ce qu’elle est capable de faire.
Laure Tiberghien : Ensuite, avec l’équipe, les graphistes, tout le monde a été très à l’écoute. Je travaille sur des papiers assez oxydés, dont le contour est souvent irisé, parfois très fin. Pour moi, si l’on coupe ce contour, il ne reste plus rien. Alors nous avons opté pour un fond noir afin de préserver l’image dans son intégralité. Le résultat fonctionne très bien. Pour moi, reproduire des images est toujours délicat. Mais une fois imprimées, c’est une expérience particulière : plus le temps passe, plus j’apprécie de voir mon travail se transformer selon le support, de faire vivre l’œuvre autrement.
Gaëlle Morel : Lorsqu’un festival est entièrement dédié à un médium, cela permet de développer une expertise, et de créer un véritable projet photographique.
Contact Photography Festival
Toronto, Canada
1er mai au 31 mai 2025
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Laure Thiberghien

















