L’avènement de la photographie numérique au début des années 2000 ouvre un nouveau chapitre dans l’œuvre de l’artiste Alain Guillemaud, qui depuis le milieu des années 1980 pratique la photographie argentique et le Polaroïd.
La perfection technique, aujourd’hui poussée à son paroxysme avec l’essor de l’IA, et la possibilité de tout corriger, de tout lisser, finissent selon lui par produire des images ennuyeuses, sans aspérités, privées de toute surprise. En réaction, l’artiste choisit de réintroduire les accidents et une part d’aléatoire dans ses images. Qu’ils soient involontaires ou délibérément provoqués, ces aléas deviennent alors un véritable terrain d’exploration ouvrant la voie à l’expérimentation de nouveaux gestes (tremper, sécher, attendre, altérer, transférer, recommencer…) et de matérialités inédites.
Baptisées sobrement « Accidents », ses œuvres réalisées pour la plupart dans les années 2010-2020 prolongent cette réflexion en frôlant parfois une abstraction radicale. Loin de toute démonstration spectaculaire, ces images, tantôt de petites tailles tantôt agrandies et imprimées sur du papier Canson de grande dimension, cultivent une forme d’instabilité maîtrisée, un art consommé du vacillement constituant un véritable point de bascule où la photographie cesse d’être une simple représentation fidèle du réel pour devenir une expérience sensible. L’artiste accepte alors la possibilité de l’échec et la disparition même de l’image comme partie intégrante du processus. « Je transforme, je fais tremper, je démonte… Le Polaroïd, je le laisse vieillir, je le mets au soleil ou au froid, et j’observe… », explique-t-il. À rebours d’une image parfaitement contrôlée, il privilégie une matérialité plus fragile : des couleurs qui virent au jaune, des surfaces légèrement altérées, des textures proches de la peinture. Un geste volontairement artisanal qui s’écarte des logiques de standardisation à l’œuvre dans certaines pratiques photographiques contemporaines.
Parmi les nombreuses expérimentations que réalise Alain Guillemaud, une photographie intitulée ironiquement Point de vue (2015, Polaroid SX70) témoigne de cette approche. Les dérives chimiques du support, aux dominantes jaunes, produisent des effets de texture inattendus qui viennent subtilement brouiller la lisibilité du motif. Au centre, une longue-vue dirigée vers la mer agit quant à elle comme une authentique mise en abyme du regard, interrogeant les conditions mêmes de notre perception : que voit-on réellement ? Et qu’est-ce qui demeure hors champ ?
Dans un autre Polaroïd aux tonalités jaunes, vertes et bleues (Accident 3, Arcachon, 2008, Polaroid SX70), le paysage maritime reste encore perceptible : le spectateur attentif peut apercevoir quelques bateaux affleurer au loin, tandis que l’image invente progressivement sa propre matière, son propre univers. Couleurs et traces de gestes prennent le pas sur le sujet dans une liberté expressive quasi fauviste. On y retrouve en outre les constantes de l’artiste : fascination pour les rivages, prédilection pour le bleu, coexistence du réel et de l’imaginaire.
Une autre image baptisée Total Crash (2015, Polaroïd SX70) pousse encore plus loin cette logique. Réalisée à partir d’un film périmé, elle s’affranchit presque entièrement du réel. Le motif se dissout dans une surface colorée mêlant violet, rouge-brun et turquoise, comme si la photographie ne renvoyait désormais plus qu’à elle-même. Par l’altération du motif, le Polaroïd bascule alors vers une abstraction proche de la peinture expressionniste abstraite américaine, marquant un point de rupture dans l’œuvre du photographe. L’image ne documente plus seulement le monde, mais sa possible disparition, tout en ouvrant la voie (peut-être ?) à un autre imaginaire.
Une expérience plus récente menée en 2025 à partir d’un cliché initialement jugé raté illustre là encore pleinement cette démarche. Photographié au bord d’une rivière asséchée, face à un mur recouvert de graffitis, le Polaroïd est immergé dans l’eau par l’artiste pendant plusieurs jours. L’intervention conjointe du hasard et des réactions chimiques efface presque tout, à l’exception d’une tête de mort persistante. Cette survivance fait aussi bien écho à la série des natures mortes d’Alain Guillemaud qu’aux Vanités de la Renaissance et à leur memento mori. Entre légèreté et gravité, l’image finale, baptisée avec humour Quand la mort nous sourit (2025, Polaroïd SX70) révèle pour finir toute la puissance et la profondeur des images de cet artiste bricoleur.
Julie Noirot
















