Bob Gruen est une icône de la photographie musicale. S’il est mondialement connu comme le photographe de John Lennon, dont il a immortalisé le flegme légendaire devant la skyline de New York en 1974, il est surtout le portraitiste de toute la scène rock and roll qu’il a vu exploser dans les années 1970. Pendant des décennies, il a saisi cette énergie unique, guidé par une devise : la liberté.
Sa rencontre avec le galeriste Sebastian Alderete lui a ouvert les portes d’un monde parfois très fermé, celui de la photographie d’art. Alderete œuvre avec passion pour une meilleure reconnaissance de la photographie musicale à travers la Music Photography Gallery, qui se positionne comme la seule galerie consacrée à la valorisation des tirages vintage, facteur essentiel de reconnaissance pour ce genre encore resté dans l’ombre : « Acquérir un tirage vintage, c’est acquérir un moment, le souvenir d’un instant unique dans le temps. »
En cela, la collection de Bob Gruen est un véritable trésor, composé de tirages réalisés dans sa chambre noire dès les années 1960, épreuves argentiques, Cibachromes, Polaroids — tous parfaitement conservés. Un fonds que la Music Photography Gallery représente depuis 2016 aux côtés d’une vingtaine de photographes, parmi lesquels Mick Rock, Roberta Bayley, Marcia Resnick, Daniel Kramer que Sebastian Alderete a pu rencontrer par Bob Gruen.
Pour L’Œil de la Photographie, ce photographe parmi les plus respectés du rock and roll partage aujourd’hui le récit de son parcours et sa vision de la photographie.
Bob Gruen, comment êtes-vous devenu photographe de musique ?
J’ai appris la photographie grâce à ma mère, quand j’étais très petit. Elle était avocate, mais la photographie était son hobby. Elle développait et tirait elle-même ses photos. Quand j’avais moins de cinq ans, elle a construit une chambre noire et m’a fait entrer dedans. J’étais fasciné par le processus, de voir une photo se former sur une feuille vierge dans le noir. J’ai eu mon premier appareil photo à huit ans. À onze ans, je prenais déjà des photos au camp d’été et j’envoyais les pellicules à ma mère, qui me renvoyait les tirages que je revendais ensuite aux autres enfants du camp. C’est essentiellement ce que je fais depuis, sauf que maintenant ma mère ne les tire plus pour moi. Après le lycée, j’ai essayé quelques universités qui ne me convenaient pas vraiment, alors j’ai suivi le conseil de Timothy Leary : « allume-toi, connecte-toi et décroche. » J’ai quitté les études pour vivre avec un groupe de rock que je connaissais depuis le lycée, et j’ai commencé à les photographier. Quand ils ont signé un contrat avec un label, la maison de disques a entendu parler de moi et a commencé à m’engager pour d’autres missions. Et une chose en a entraîné une autre…
Tout a vraiment commencé en 1970, grâce à Tina Turner.
Oui, durant l’été de cette année-là. Un ami nous a conseillé d’aller voir Ike et Tina Turner. J’ai été complètement bluffé par sa prestation. Quelques jours plus tard, je suis revenu, cette fois avec mon appareil photo. C’était la première fois que je photographiais quelqu’un que je ne connaissais pas, et pas mes amis. J’ai pris quelques photos ce soir-là et l’une d’elles était particulièrement réussie, elle la montre en train de danser hors de la scène, éclairée par un stroboscope. Il me restait quelques vues sur la pellicule et j’ai pensé que si j’ouvrais l’appareil une seconde, je pourrais capturer quelques images de Tina dans les lumières clignotantes. L’une des images obtenues est absolument parfaite. Elle a été comparée au Nu descendant un escalier (1912) de Duchamp, car on y voit Tina se superposer en cinq images. Ce n’est pas du Photoshop, c’est une photo d’une seconde. Elle capture vraiment toute l’énergie et l’excitation que dégage Tina Turner. Quelques jours plus tard, nous sommes retournés à leur concert et un ami m’a littéralement poussé devant Ike Turner. Il a regardé les photos et les a beaucoup aimées. Quelques jours plus tard à New York, il m’a présenté à un attaché de presse d’une maison de disques, qui m’a emmené à une fête où j’ai rencontré deux autres attachés de presse. L’un d’eux m’a engagé pour photographier Elton John, et ensuite la boule de neige a commencé à rouler.
Cela a également conduit à votre première exposition de photographie au Beacon Theatre de New York en 1971, une exposition qui a mis la photographie musicale sur les murs, alors qu’elle n’était jusque-là connue qu’à travers les pochettes d’albums ou les magazines.
J’ai rencontré une promotrice qui organisait des concerts au Beacon Theatre. Elle était très enthousiaste à l’idée de contacter Ike et Tina Turner, alors je l’ai présentée à Ike, et ils ont donné un grand concert. Pour me remercier, elle m’a aidé à produire une série complète de tirages en 30 x 40 pouces que j’ai montés sur des plaques d’isorel — un procédé très particulier que seul le labo avec lequel je travaillais pouvait réaliser. Le technicien parvenait à faire un grand tirage 30 x 40 et, tant qu’il était encore humide, il l’enroulait autour d’une plaque d’isorel, un matériau proche du bois. Cela créait des grands panneaux rigides et lourds. Je les ai accrochés au Beacon Theatre et c’était ma toute première exposition.
L’utilisation de grands formats était une manière d’introduire la photographie musicale dans le domaine de l’art. Au fil de votre carrière, avez-vous entretenu un lien avec cette scène photographique ?
Je n’étais pas très connecté à cette scène. À un moment dans les années 1970, j’ai été invité à participer aux Rencontres d’Arles. À l’époque, je ne comprenais pas vraiment l’importance d’y aller et de rencontrer des gens. J’étais vraiment naïf. Je regrette d’avoir manqué ce moment pour en apprendre davantage sur le monde de la photographie artistique, car j’ai toujours eu envie d’en faire partie, mais je n’ai jamais vraiment eu les connexions. Quand je vais à ce genre de salons aujourd’hui, je trouve les images beaucoup plus calmes. Mon travail, lui, est bruyant, c’est le son du rock and roll. C’est pour cela que j’ai toujours utilisé de grands tirages : ils devaient être bruyants. Et je pense que cela a été assez choquant pour le monde de la photographie. Les choses changent bien sûr, et j’ai eu la chance que mes photos soient exposées à Paris Photo, Photo London et dans des foires similaires.
Qu’est-ce qui rendait vos photos différentes ?
J’avais un talent pour prendre de bonnes photos de gens qui n’étaient pas seulement de jolis portraits. Depuis que j’ai grandi, mon objectif, mon thème dans la vie, a toujours été la liberté. Mon premier concert, quand j’avais 13 ans, c’était Pete Seeger. Je me souviens qu’il parlait de liberté personnelle, de droits égaux, et de choses comme ça. J’ai toujours été attiré par la musique qui porte un message. Bob Dylan, les New York Dolls, The Clash, ou plus tard Green Day : ces artistes utilisent le rock and roll pour faire passer un message. Pour moi, le rock and roll, c’est la liberté, c’est la liberté d’exprimer ses sentiments très fort en public. C’est ce moment où tout le monde crie et personne ne pense à payer le loyer. J’ai toujours essayé de capturer ce sentiment dans mes photos. L’un de mes compliments préférés est quand les gens regardent mes photos et disent qu’ils peuvent presque l’entendre. C’est ce que j’essaie de faire : capturer le sentiment d’être là. C’est pourquoi j’ai toujours pensé que c’était plus de l’art que du simple journalisme.
Quand on regarde vos photos, on a aussi l’impression que cette liberté dont vous parlez semble aujourd’hui disparue. Avec la montée de l’industrie, du show-business, les musiciens ou autres célébrités contrôlent désormais beaucoup leur image.
Oui, tout est beaucoup plus contrôlé maintenant. Dans les années 80, quand les grandes entreprises ont commencé à voir qu’il y avait de l’argent à se faire dans l’industrie musicale, les choses ont changé. Ils ont commencé à vouloir tout contrôler davantage. Il fallait signer un contrat qui limitait les photos que l’on pouvait prendre. Vous savez, Rolling Stone n’a commencé qu’en 1967 et Cream à la même époque. Il n’y avait pas beaucoup de médias à l’époque. Les groupes de rock and roll ne passaient pas dans le New York Times ni même dans le New York Post. Dans les années 70, les gens étaient ravis que vous preniez leur photo et que vous la publiiez dans un magazine. Aujourd’hui, ils sont régulièrement médiatisés, ils font partie de la culture, mais à l’époque, choisir le rock and roll, c’était encore considéré comme choisir une musique de délinquants. Je me souviens qu’au début, les gens disaient : « Ça va passer, ce n’est pas important. » Mais c’est important, car c’est un rythme de liberté qui ouvre les gens. Et cela s’est répandu dans le monde entier. C’est maintenant la langue universelle. Ce qui m’intéresse, c’est que je me suis rendu compte que je capturais en réalité une culture.
L’autre chose que vous avez perçue à l’époque était l’importance du tirage. Vous possédez encore des tirages vintage incroyables de cette époque.
J’ai toujours eu ma propre chambre noire et réalisé mes propres tirages. Beaucoup d’autres photographes devaient passer par des laboratoires, ce qui coûtait cher. Ils ne faisaient donc qu’un ou deux tirages qu’ils envoyaient à un magazine. Moi, je faisais toujours des tirages supplémentaires. Vous savez, je n’ai pris que deux cours dans ma vie, au Fashion Institute of Photography. C’est la seule formation formelle en photographie que j’ai suivie. L’une des choses que j’ai apprises de mon professeur, c’est que lorsque vous réalisez un tirage, il faut toujours en faire deux ou trois, car la seule raison de faire ce tirage, c’est que quelqu’un a aimé cette photo et que vous allez la donner. Mais si vous n’avez pas de tirage, vous n’avez pas de photo. J’ai donc toujours fait des tirages supplémentaires et j’en ai beaucoup aujourd’hui, datant d’il y a 50 ou 60 ans. Et il s’avère qu’il existe aujourd’hui un marché important pour les tirages vintage.
Une de vos photos les plus célèbres est celle que vous avez prise de John Lennon devant la skyline de New York. Mais si vous deviez choisir une seule photo parmi toutes celles que vous avez réalisées au cours de votre carrière de photographe musical, laquelle serait-ce ?
Eh bien, c’est comme me demander quel est mon enfant préféré. J’ai beaucoup de photos favorites, certainement celle de Tina Turner dont j’ai parlé plus tôt, mais aussi plusieurs photos de John Lennon. Pas seulement celle à New York. Encore plus importante, c’est la photo que j’ai prise de lui à la Statue de la Liberté. C’est l’une des rares photos que j’ai planifiées à l’avance. Je ne planifie généralement pas mes photos. Je vais habituellement là où se trouve le sujet et j’essaie de le capturer dans cet espace de manière très spontanée. Mais pour celle-ci… John Lennon était poursuivi par le gouvernement. Ils voulaient le déporter et le renvoyer hors du pays. J’ai pensé que la Statue de la Liberté serait un bon symbole d’accueil. Nous devrions accueillir des personnes comme John Lennon. Je lui ai proposé l’idée, et elle lui a plu. Il était très conscient des médias et comprenait le pouvoir d’une telle image. Nous sommes simplement allés là-bas, très simplement. Nous avons pris le ferry tous les deux et pris quelques photos devant la Statue de la Liberté. Cette photo a pris beaucoup plus de sens depuis sa disparition, car je pense que John Lennon et la Statue de la Liberté représentent tous deux la liberté personnelle. Et comme je l’ai dit, c’est le thème de toute ma vie. Donc je dirais que c’est l’une de mes préférées.
Entretien par Zoé Isle de Beauchaine
The Music Photo Gallery TMPG
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