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Le Questionnaire : Lorenzo Tugnoli par Carole Schmitz

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Lorenzo Tugnoli : Regards bruts

Il faut d’abord entrer dans l’image comme on franchit un seuil. Rien ne s’impose, tout affleure. Une lumière sourde, une poussière en suspension, un regard qui ne cherche pas à être vu. Chez Lorenzo Tugnoli, le monde ne crie pas — il respire, difficilement parfois, mais avec une intensité qui oblige à ralentir.

Les paysages portent encore les traces du fracas, mais ce sont les silences qui dominent. Un enfant immobile dans une pièce dévastée, une main posée sur un mur fissuré, une silhouette qui traverse un horizon incertain. Chaque photographie semble suspendue entre deux instants : celui où tout a basculé, et celui où, malgré tout, la vie persiste. Il ne s’agit pas de montrer la guerre, mais d’en révéler l’empreinte invisible — celle qui s’inscrit dans les gestes, dans les visages, dans l’espace même.

Le regard de Tugnoli avance avec retenue. Il ne vole rien, il ne force rien. Il s’approche, patiente, écoute. Et dans cette proximité silencieuse naît une forme de justesse rare : les images ne démontrent pas, elles suggèrent. Elles laissent au spectateur le temps d’habiter ce qu’il voit, d’en ressentir le poids, la fragilité, la dignité. Puis la lumière revient, presque imperceptiblement. Elle glisse sur une peau, éclaire une couleur, dessine une présence. Même au cœur de la ruine, quelque chose résiste — une douceur, une élégance inattendue, une humanité irréductible. C’est peut-être là que se situe la force de ces images : dans cette tension constante entre la violence du monde et la délicatesse du regard qui la traverse.

Regarder les photographies de Lorenzo Tugnoli, ce n’est pas assister à l’événement. C’est y entrer autrement. C’est accepter de ne pas tout comprendre immédiatement, de se laisser déplacer, atteindre, transformer. Image après image, une narration invisible se construit — lente, profonde, essentielle — jusqu’à ce que le réel, dans toute sa complexité, cesse d’être lointain.

 

Site Web : www.lorenzotugnoli.com
Instagram : @lorenzotug

 

Votre premier déclic photographique ?
Lorenzo Tugnoli : J’étais avec un groupe de guérilleros zapatistes masqués dans le sud du Mexique. En regardant les montagnes embrumées depuis l’arrière d’un camion recouvert d’une bâche, je me suis dit : c’est cela que je veux faire. J’ai arrêté mes études de physique et me suis consacré entièrement à la photographie.

Un souvenir photographique de votre enfance ?
L.T. : Moi soufflant les bougies de mes 9 ans. Je ne me souviens pas du moment réel, seulement de l’image que j’ai vue, du point de vue de l’appareil.

L’appareil de votre enfance ?
L.T. : Le vieux Canon TX de mon père, indestructible, un appareil incroyable.

Celui que vous utilisez aujourd’hui ?
L.T. : Leica Q3.

L’homme ou la femme de l’image qui vous a inspiré ?
L.T. : Très jeune, je suis tombé sur un livre de Henri Cartier-Bresson. À l’époque, je ne savais pas ce qui rendait ces images si puissantes, c’était juste une sensation. Ensuite, j’ai passé beaucoup de temps à photocopier des photos de différents photographes, à dessiner dessus pour en comprendre la structure.

L’image que vous auriez aimé prendre ?
L.T. : N’importe quelle image du travail d’Alex Majoli en Afghanistan.

Celle qui vous a le plus ému ?
L.T. : Le travail de Paolo Pellegrin au Liban.

Et celle qui vous a mis en colère ?
L.T. : Les selfies de soldats israéliens à l’intérieur de maisons palestiniennes détruites à Gaza.

Quelle photographie a changé le monde ?
L.T. : Le rôle de la photographie n’est pas de changer le monde.

Et celle qui a changé votre monde ?
L.T. : Le livre Telex Iran de Gilles Peress.

Une image clé dans votre panthéon personnel ?
L.T. : Le livre Winterreise de Luc Delahaye.

Qu’est-ce qui vous intéresse le plus dans une image ?
L.T. : Sa lumière.

Quel détail recherchez-vous dans un visage, un paysage ou un objet ?
L.T. : Son lyrisme.

Elliott Erwitt disait : « La couleur est descriptive. Le noir et blanc est interprétatif. » Êtes-vous d’accord ?
L.T. : Non. Il est impossible de prendre une photo sans donner notre propre interprétation de ce qui est devant nous.

Selon vous, la technique peut-elle parfois primer sur l’émotion en photographie ?
L.T. : La technique est un canal. En tant que photographes, nous devons être conscients de la manière dont la machine (l’appareil) « voit ». Nous devons apprendre à la maîtriser pour obtenir ce que nous voulons. Une fois la technique acquise, il faut l’oublier pour être libre, elle doit faire partie de nous, comme un musicien de jazz ne pense plus aux gammes pendant un solo.

La beauté en photographie est-elle, pour vous, purement esthétique ?
L.T. : La photographie est un langage. La rigueur formelle d’une image permet de la rendre plus claire et plus efficace, tout comme un roman bien écrit transmet mieux son contenu.

Quels éléments peuvent rendre le silence visible dans une photographie ?
L.T. : L’organisation rigoureuse du cadre et le positionnement intentionnel du photographe.

L’unicité d’une photographie vient-elle du moment ou de la mise en scène ?
L.T. : L’unicité d’une photographie vient du photographe.

Une photographie peut-elle être plus vraie que la réalité ?
L.T. : La réalité est un concept qui existe dans nos esprits, tout comme la vérité. En tant que photojournalistes, nous devons savoir que nous construisons toujours un monde en partie fictif. Nous devons utiliser cette fiction avec justesse pour qu’elle se rapproche le plus possible de ce que nous pensons être la « vérité ».

Une photographie peut-elle changer notre perception d’un événement ?
L.T. : La photographie est l’événement. Elle le crée.

La photographie est-elle un témoignage ou une forme de manipulation ?
L.T. : Les deux. Les photographies changent selon le contexte dans lequel elles sont présentées.

Qu’est-ce qui fait une bonne photographie ?
L.T. : J’essaie encore de le comprendre. Peut-être qu’un jour je le saurai.

Selon vous, quelle qualité faut-il pour être un bon photographe ?
L.T. : Les photographes que j’admire et que j’ai eu la chance de rencontrer sont tous extrêmement intelligents. Des personnes profondément conscientes de leur place dans l’histoire de la photographie et dans son paysage actuel. Elles sont farouchement indépendantes, savent où elles veulent aller, travaillent énormément, sortent de leur zone de confort et ne cherchent pas à plaire à un client mais à leur propre vision.

Comment choisissez-vous vos projets ?
L.T. : Idéalement, c’est le projet qui me choisit. Je sélectionne des sujets qui me correspondent, en lien fort avec mon expérience. Des projets sur lesquels je peux dire quelque chose de pertinent, où je sais pouvoir donner le meilleur de moi-même.

Comment décririez-vous votre processus créatif ?
L.T. : Il est essentiel d’être dans le monde. La photographie et le photojournalisme naissent d’une présence sur le terrain. Entre les voyages, il faut un temps de réflexion, de synthèse, tirer des leçons pour faire mieux la fois suivante. Mais il est tout aussi important de garder des moments de liberté, sinon le travail devient répétitif et formaté.

Un projet à venir particulièrement cher à votre cœur ?
L.T. : Revenir vivre et travailler au Liban.

La personne que vous aimeriez photographier ?
L.T. : Je choisirais plutôt un lieu : Gaza.

La personne par qui vous aimeriez être photographié ?
L.T. : Je n’ai pas besoin d’être photographié.

Un livre de photographie essentiel ?
L.T. : Chaos de Josef Koudelka.

Quelle est la dernière photographie que vous avez prise ?
L.T. : J’étais dans le nord-est de la Syrie pour photographier le changement de contrôle d’une zone auparavant tenue par des militants kurdes.

Sur les réseaux sociaux, vous êtes plutôt Instagram, Facebook, TikTok — et pourquoi ?
L.T. : Instagram, parce que c’est (ou c’était) dédié à la photographie.

Qu’est-ce qui a changé dans la photographie avec les réseaux sociaux ?
L.T. : Nous voyons les images dans un format extrêmement réduit.

Un compte Instagram à suivre absolument ?
L.T. : Toute personne intéressée par la photographie devrait regarder des livres, pas seulement suivre des comptes.

Votre regard sur l’intelligence artificielle ?
L.T. : Elle est très utile pour la recherche, les connaissances techniques, l’écriture (surtout pour quelqu’un comme moi dont l’anglais n’est pas la langue maternelle). Ce qui compte dans la création, ce sont les idées. L’IA n’en produit pas de nouvelles, elle mélange les anciennes. Je n’en ai pas peur.

Couleur ou noir et blanc ?
L.T. : Noir et blanc.

Lumière naturelle ou artificielle ?
L.T. : Naturelle.

Quelle ville vous semble la plus photogénique ?
L.T. : Kaboul.

La ville, le pays ou la culture que vous rêvez de découvrir ?
L.T. : Moi-même.

Un lieu dont vous ne vous lassez jamais ?
L.T. : La Syrie.

L’image qui représente, selon vous, l’état actuel du monde ?
L.T. : N’importe quel portrait de Donald Trump.

Selon vous, que manque-t-il au monde aujourd’hui ?
L.T. : La paix.

Si Dieu existait, lui demanderiez-vous de poser ou préféreriez-vous un selfie avec lui ?
L.T. : Je ne prendrais pas de photo, j’engagerais une conversation.

Votre drogue favorite ?
L.T. : La lumière.

Votre meilleure façon de décrocher ?
L.T. : Les films.

Votre dernière folie ?
L.T. : Avoir un fils.

Votre plus grande extravagance professionnelle ?
L.T. : Une carrière de photographe est en soi une extravagance.

Un métier que vous n’auriez pas aimé faire ?
L.T. : Je n’ai fait que de la photographie, et j’en suis très heureux.

Quelle question vous trouble le plus ?
L.T. : Combien de temps faut-il travailler dans un pays pour avoir la légitimité d’en parler ? Mes images participent-elles à une vision impérialiste ? Dans quelle mesure les images que j’ai vues influencent-elles ma manière de représenter ce que j’ai sous les yeux ?

Si vous deviez tout recommencer ?
L.T. : Je prendrais les mêmes décisions, mais j’essaierais d’évoluer un peu plus vite. J’apprends lentement, et j’aurais aimé atteindre ce stade de ma carrière plus jeune.

Si je pouvais organiser votre dîner idéal, qui serait autour de la table ?
L.T. : Josef Koudelka, Gilles Peress, Luc Delahaye et Alex Majoli.

Que souhaiteriez-vous que l’on dise de vous… après votre disparition ?
L.T. : Que je me suis soucié de mes sujets.

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