Laurent Rigail : Entre réel et construction du regard
Chez Laurent Rigail, le regard ne se limite jamais à la simple contemplation : il se construit, s’affine, se déplace. Galeriste passionné, profondément ancré dans une pratique exigeante de l’art contemporain, il entretient avec la photographie un rapport singulier, fait à la fois d’attention critique et de fascination intuitive. Chez lui, l’image ne relève ni de la capture ni de l’instant décisif, mais d’une élaboration patiente, presque mentale, où chaque élément semble pesé, déplacé, réinterprété.
Cette sensibilité nourrit sa manière d’envisager les œuvres et les artistes qu’il défend. Il se tient précisément dans cet espace ténu entre réel et fiction, là où la photographie cesse d’être un simple enregistrement pour devenir un territoire d’interprétation et de projection. Rien n’y est totalement donné, tout y est suggéré, ouvert, en tension. Son approche privilégie la retenue et la densité silencieuse plutôt que l’évidence. Il s’intéresse aux écritures visuelles qui résistent aux effets immédiats, à celles qui installent davantage qu’elles ne démontrent, qui déplacent le regard plutôt qu’elles ne l’imposent. Cette exigence dessine une pensée curatoriale subtile, où l’expérience du spectateur devient centrale. C’est dans cette attention constante aux formes du visible, et à ce qu’elles révèlent autant qu’elles dissimulent, que s’inscrit sa relation intime à la photographie. Une relation moins thématique que structurelle, qui interroge sans cesse : que regarde-t-on réellement, et que projette-t-on sur ce que l’on voit ? C’est dans cet interstice que s’ouvre son univers.
Site web : www.laurentrigail.com
Instagram : @galerie_laurent_rigail
Actualités :
- Exposition « La Quadrature du Cercle » jusqu’au 20 juin à la galerie parisienne, 40 rue Volta 75003 Paris
- Exposition « Quartiers d’été » de M.Chat du 04 juin au 01 aout à la galerie montpelliéraine, 1 rue Voltaire 34000 Montpellier
- Musée Parcelle473 : www.parcelle473.com
Votre premier déclic photographique ?
Laurent Rigail : Le beau — pas comme une notion esthétique figée, mais comme une évidence immédiate, presque physique, devant quelque chose qui dépasse le regard.
Un souvenir photographique de votre enfance ?
Laurent Rigail: Les pins du parc de notre maison familiale. Une lumière très précise, des silhouettes immobiles, et déjà cette impression que le monde se compose de fragments visuels isolés.
L’appareil photo de votre enfance ?
Laurent Rigail: Un Polaroid, avec ce miracle instantané qui donnait une image avant même qu’on comprenne ce qu’on avait cadré.
Celui que vous utilisez aujourd’hui ?
Laurent Rigail: Un iPhone… malgré moi, mais parce que tout est devenu plus rapide que le geste photographique lui-même.
L’image ou la personne qui vous a inspiré ?
Laurent Rigail: Les Ailes du désir de Wim Wenders. Une manière de regarder le monde depuis une distance mélancolique, comme si l’image elle-même était déjà un souvenir.
L’image que vous auriez aimé réaliser ?
Laurent Rigail: La Terre vue de la Lune — non pas pour la prouesse, mais pour ce basculement de perspective : voir le monde entier devenir fragile et silencieux.
Celle qui vous a le plus ému ?
Laurent Rigail: Omayra Sánchez, filmée et photographiée en 1985. Une image insoutenable, où la dignité et la tragédie cohabitent dans un même regard figé.
Et celle qui vous a mis en colère ?
Laurent Rigail: La “Napalm Girl” de Nick Ut. Une image nécessaire, mais qui interroge aussi la place du photographe face à ce qu’il documente.
Quelle photo a changé le monde ?
Laurent Rigail: Le premier pas sur la Lune : une image de conquête devenue symbole collectif, presque irréel tant elle semble mise en scène par l’histoire elle-même.
Et celle qui a changé votre monde ?
Laurent Rigail: Les photos de guerre — celles qui vous empêchent ensuite de regarder les images de la même façon, parce qu’elles déplacent définitivement la frontière entre voir et comprendre.
Une image clé de votre panthéon personnel ?
Laurent Rigail: Les clichés d’Auschwitz : des images qui ne peuvent pas être seulement regardées, mais qui obligent à une forme de silence intérieur.
Qu’est-ce qui vous intéresse le plus dans une image ?
Laurent Rigail: Les détails à peine visibles — ce qui échappe au premier regard et construit pourtant toute la tension de l’image.
Quels détails recherchez-vous ?
Les défauts. Ce qui résiste à la composition, ce qui dérange l’équilibre, ce qui rend l’image vivante.
Elliott Erwitt disait : « La couleur est descriptive. Le noir et blanc est interprétatif. » Êtes-vous d’accord ?
Oui, totalement. Le noir et blanc enlève le bruit du réel pour ne garder que sa structure émotionnelle.
La technique peut-elle primer sur l’émotion ?
Laurent Rigail: Non. La technique doit disparaître derrière ce qu’elle rend possible, jamais s’imposer.
La beauté en photographie est-elle purement esthétique ?
Laurent Rigail: Non, elle est complètement subjective — elle dépend de l’état intérieur du regardeur plus que de l’image elle-même.
Comment rendre le silence visible ?
Laurent Rigail: Par la mort, ou par l’absence — quand quelque chose a été retiré du monde mais continue de peser dans l’image.
L’unicité d’une image vient-elle du moment ou de la mise en scène ?
Laurent Rigail: Du moment, mais un moment peut être intensifié, déplacé, presque accentué par la manière dont il est capté.
Une photographie peut-elle changer notre perception d’un événement ?
Laurent Rigail: Souvent, oui — parfois même elle remplace l’événement dans la mémoire collective.
La photographie : témoignage ou manipulation ?
Laurent Rigail: Peut-être les deux à la fois — ou le témoignage d’une manipulation du réel.
Qu’est-ce qui fait une bonne photo ?
Laurent Rigail: La capture de l’instant vivant, ce moment où quelque chose échappe déjà au contrôle.
La qualité essentielle d’un bon photographe ?
Laurent Rigail: La fragilité — la capacité à rester perméable à ce qui arrive sans vouloir le dominer.
Comment choisissez-vous vos projets ?
Laurent Rigail: À l’instinct, sans logique préalable, comme une nécessité plus qu’une décision.
Votre processus créatif ?
Laurent Rigail: Boulimique — une accumulation d’images, de sensations, de tentatives, jusqu’à saturation.
Un projet qui vous tient à cœur ?
Laurent Rigail: Transformer un bus à impériale des années 1960 en mini-musée itinérant, destiné à aller vers des publics éloignés de la culture. Faire circuler les images là où elles n’arrivent jamais.
La personne que vous aimeriez photographier ?
Laurent Rigail: Véronique Sanson — pour sa fragilité assumée et sa manière d’habiter l’émotion.
Celle qui vous photographierait ?
Laurent Rigail: Pierre et Gilles — pour leur univers construit, excessif, mais profondément tendre.
Un livre de photographie indispensable ?
Laurent Rigail: Un ouvrage de Joel-Peter Witkin — pour sa manière de repousser les limites du regard et du supportable.
La dernière photo que vous avez prise ?
Laurent Rigail: Un tableau — parce que parfois la peinture devient elle aussi une forme d’image arrêtée.
Les réseaux sociaux ?
Laurent Rigail: Je les déteste — et peut-être que cette détestation en dit déjà assez.
Qu’ont-ils changé à la photographie ?
Laurent Rigail: Ils ont déplacé le centre de gravité vers l’ego : l’image n’est plus faite pour être regardée, mais pour être publiée.
Un compte Instagram à suivre ?
Laurent Rigail: Le mien — ironie comprise, ou assumée.
Votre point de vue sur l’IA ?
Laurent Rigail: Je lui ai posé la question… et elle n’a pas su répondre. Ce silence est peut-être déjà une réponse inquiétante.
Couleur ou noir et blanc ?
Laurent Rigail: Noir et blanc, pour ce qu’il enlève au monde autant que pour ce qu’il révèle.
Lumière naturelle ou artificielle ?
Laurent Rigail: Naturelle, parce qu’elle échappe toujours un peu au contrôle.
La ville la plus photogénique ?
Laurent Rigail: Difficile à dire — je n’ai pas assez voyagé pour trancher.
Un pays ou une culture à découvrir ?
Laurent Rigail: L’Amérique du Sud, pour ses contrastes, ses densités, ses excès visuels.
Un lieu dont vous ne vous lassez jamais ?
Un bord de mer — horizon stable, mais jamais identique.
Une image de l’état actuel du monde ?
Une coulée de boue — quelque chose qui avance, engloutit, mélange tout sans distinction.
Ce qui manque aujourd’hui ?
Laurent Rigail: L’humanité pas comme idée, mais comme pratique quotidienne.
Si Dieu existait ?
Laurent Rigail: Je lui demanderais de poser non pas comme un symbole, mais comme un sujet parmi les autres.
Votre drogue préférée ?
Laurent Rigail: Le calme rare, donc précieux.
Votre façon de déconnecter ?
Laurent Rigail: S’isoler dans un endroit sans direction, sans signal, sans attente.
Votre dernière folie ?
Laurent Rigail: Trop lointaine pour être racontée, ou peut-être trop insignifiante pour être retenue.
Votre plus grande extravagance professionnelle ?
Laurent Rigail: Créer une entreprise en France un acte à la fois irrationnel et complètement absurde.
Le métier que vous n’auriez pas aimé faire ?
Laurent Rigail: Professeur trop de transmission contrainte, pas assez de doute.
La question qui vous déroute le plus ?
Laurent Rigail: « Ça va ? » — une question simple qui suppose une réponse trop rapide.
La dernière chose faite pour la première fois ?
Laurent Rigail: ???… Je ne m’en souviens plus !
Votre plus grand regret ?
Laurent Rigail: Aucun ou en tout cas, aucun que je revendique.
Si vous deviez tout recommencer ?
Laurent Rigail: Je referais pareil, mais différemment ce qui revient peut-être exactement au même.
Votre dîner idéal ?
Laurent Rigail: Les douze apôtres… et une table où les symboles auraient enfin une explication.
Qu’aimeriez-vous qu’on dise de vous après ?
Laurent Rigail: « Qui ça ? Connais pas. » — disparaître sans légende.
La seule chose à savoir sur vous ?
Laurent Rigail: J’aime ce que je fais, pas forcément qui je suis.
Un dernier mot ?
Laurent Rigail: Fatiguant, ce questionnaire… mais étrangement révélateur.














