Alessandro Vasapolli : Entre mémoire et fiction.
Le travail d’Alessandro Vasapolli ne se laisse pas appréhender comme une simple production d’images : il constitue une recherche sur les conditions mêmes de la visibilité. Chez lui, la photographie n’est ni un enregistrement du réel ni un geste décoratif, mais un champ d’expérimentation où perception, matière et temps entrent en friction.
Formé dans une tradition italienne attentive à la lumière et à la construction formelle, il déplace pourtant les codes classiques pour en éprouver les limites. Ses séries — qu’il s’agisse de figures en suspension, de corps en mouvement ou de surfaces presque abstraites semblent toujours interroger un seuil : celui où l’image cesse d’être descriptive pour devenir phénomène. Le sujet n’est jamais donné frontalement ; il advient dans une vibration, une diffraction, une tension chromatique. Ce qui frappe d’abord, c’est la matérialité de ses photographies. Il ne délègue rien au hasard ni aux automatismes numériques. Il conçoit ses propres filtres, élabore des systèmes chromatiques spécifiques, contrôle le tirage comme un laboratoire intime. Ce refus de la post-production corrective n’est pas un purisme : c’est une position théorique. L’image doit naître de la lumière elle-même, et non d’un artifice ultérieur. Elle est le résultat d’un dispositif pensé, presque architectural. Dans certaines séries, le mouvement — notamment celui du corps — devient un terrain d’analyse du temps. La figure ne danse pas pour être représentée ; elle sert à décomposer l’espace, à fragmenter la continuité visuelle. Ailleurs, les silhouettes féminines apparaissent comme des présences à la fois révélées et soustraites : le regard cherche un visage, une identité, mais se heurte à une forme d’éclipse. Ce manque est constitutif de l’œuvre. Il oblige le spectateur à compléter, à projeter, à douter.
Il appartient à cette génération d’artistes qui considèrent la photographie comme un médium conceptuel sans renoncer à sa sensualité. La couleur, chez lui, n’est jamais illustrative : elle agit comme une énergie. Elle perturbe la lecture immédiate, introduit un trouble, parfois une forme de vertige optique. On ne « regarde » pas ses images, on les traverse. Son œuvre dialogue subtilement avec l’histoire de la photographie expérimentale — des avant-gardes aux recherches contemporaines sur l’abstraction — tout en affirmant une signature singulière. Elle nous rappelle que voir n’est jamais neutre, que toute image est une construction et que la réalité, loin d’être donnée, se négocie.
Découvrir Alessandro Vasapolli, c’est accepter de ralentir. C’est consentir à ce que l’image résiste. Et dans cette résistance même, quelque chose se révèle : une photographie qui ne montre pas le monde, mais qui nous apprend à le percevoir autrement.
Votre premier déclic photographique ?
Alessandro Vasapolli : Depuis mon enfance, j’ai toujours été fasciné par les appareils photo, par ce qui me semblait alors être une sorte de magie : la capacité de capturer ce qui était devant moi. J’ai eu la chance de beaucoup voyager avec mes parents, et pendant ces voyages, j’ai découvert la fascination silencieuse de regarder à travers un viseur. Composer une scène, choisir ce qu’il fallait inclure et ce qu’il fallait laisser de côté m’a offert un premier aperçu de la manière dont les images façonnent notre imagination. Ce simple acte de composer le monde est devenu mon premier déclic, le moment où j’ai compris que la photographie ne consiste pas seulement à enregistrer la réalité, mais à décider comment la révéler.
Un souvenir photographique d’enfance ?
A.V. : Bien que ce ne soit pas strictement photographique, l’un de mes souvenirs d’enfance les plus vifs provient des films Super 8 de mon père. Jeune, il avait voyagé avec ses parents dans certains des endroits les plus reculés et aventureux, immortalisant tout avec une petite caméra. Certains soirs, quand j’étais enfant, il sortait le projecteur et projetait ces films sur un grand drap blanc que nous avions à la maison. J’étais fasciné par tout le rituel : le bruit des bobines, le léger frémissement des images. Je voyais quelque chose de réel, mais transformé : ces scènes appartenaient à l’histoire de notre famille, mais à l’écran, elles semblaient venir d’un autre monde, suspendues entre mémoire et fiction. Cette ambiguïté m’a profondément marqué.
L’appareil photo de votre enfance ?
A.V. : Quand j’étais enfant, avant d’avoir mon propre appareil, j’empruntais celui de mon père. C’était un petit Panasonic compact qu’il avait acheté dans une boutique à New York lors d’un de nos premiers voyages ensemble. Adolescent, j’ai finalement reçu mon premier Panasonic Lumix toujours un compact, mais plus automatique. Puis, pour Noël, à dix-huit ans, j’ai reçu mon premier reflex numérique : un Canon 400D. Cet appareil a tout changé. Avec lui, la photographie a cessé d’être une simple curiosité pour devenir une obsession, assez intense pour m’empêcher de dormir la nuit.
Celui que vous utilisez aujourd’hui ?
A.V. : Aujourd’hui, j’utilise une large gamme d’appareils, du moyen et grand format argentique à un reflex numérique haute résolution. Mon projet actuel implique un appareil 4×5 sur mesure équipé d’un dos numérique un outil hybride qui me permet de travailler avec la précision et l’intentionnalité du grand format tout en profitant des possibilités de la technologie contemporaine.
L’homme ou la femme d’images qui vous inspire ?
A.V. : J’ai toujours été profondément attiré par le travail des premiers photographes. Peut-être involontairement limités par la technologie de leur temps leurs images montrent le monde d’une manière que nos yeux ne peuvent jamais vraiment percevoir. Des artistes comme Alfred Stieglitz, Hugo Henneberg et Edward J. Steichen ont ouvert mon imagination à l’idée que la photographie peut révéler des réalités juste au-delà de la perception ordinaire. Parallèlement, je trouve une grande inspiration chez des peintres comme Toulouse-Lautrec, Pierre Bonnard et Édouard Vuillard pour leur utilisation de la couleur. J’admire aussi Zao Wou-Ki pour le lyrisme de son abstraction, ainsi que des mouvements comme l’orphisme, qui explorent la lumière, le rythme et la couleur d’une manière très proche de ma sensibilité.
L’image que vous auriez aimé faire ?
A.V. : Probablement la prochaine que je vais créer. Le désir de faire mieux à chaque fois est ce qui me pousse en avant.
Celle qui vous a le plus ému ?
A.V. : Les photographies qui m’ont le plus ému sont celles de Robert Capa à Omaha Beach le 6 juin 1944. Ces onze images survivantes — floues, chaotiques, presque floues transmettent la terreur et l’humanité de ce moment avec une intensité incomparable. J’ai toujours admiré le courage de Capa : il se tenait dans l’eau, sous le feu, pour montrer ce que le monde ne pouvait voir.
Et celle qui vous a mis en colère ?
A.V. : Je vois chaque jour des images qui me mettent en colère pour toutes sortes de raisons tellement que j’ai perdu le compte.
Quelle photo a changé le monde ?
A.V. : La toute première : Point de vue de la fenêtre à Le Gras de Joseph Nicéphore Niépce. Cette image fragile et granuleuse a marqué la naissance d’un nouveau médium. Dès ce moment, notre manière d’enregistrer, de mémoriser et de comprendre le monde a été transformée à jamais.
Et quelle photo a changé votre monde ?
A.V. : À la fin de l’université, j’ai été obsédé par l’idée de modifier la perception de la couleur de la caméra elle-même. Pendant des siècles, les outils photographiques ont évolué pour reproduire la vision humaine le plus fidèlement. Je voulais aller dans la direction opposée : modifier la caméra pour qu’elle enregistre une réalité selon une logique perceptuelle différente. Ce n’était pas une manipulation, mais au contraire : créer une photographie directe, non altérée, révélant le monde autrement. Après des années d’expérimentation, un soir, tout a soudain fonctionné. La photo résultante n’était qu’un test, et pourtant elle a tout changé pour moi. Depuis, ma manière de créer des images ne sera plus jamais la même.
Une image clé de votre panthéon personnel ?
A.V. : N’importe quelle image du chapitre Time de mon cycle Dance Notes. À première vue, la danseuse n’est plus visible ; seules des lignes noires tracent son mouvement dans le temps une cartographie de sa trajectoire plutôt que de sa forme. Cette image m’a appris que la photographie pouvait aller bien au-delà de la représentation de l’espace, explorant des structures de l’expérience comme le temps, la perception, et la continuité.
Ce qui vous intéresse le plus dans une image ?
A.V. : Je regarde énormément de photographies chaque jour, et une image peut captiver pour plusieurs raisons : l’histoire qu’elle raconte, l’innovation qu’elle introduit, ou simplement sa beauté qu’elle soit attirante ou déstabilisante. Pour moi, trois piliers fondamentaux définissent une photographie : le contenu, la construction technique et la valeur esthétique.
Quels détails recherchez-vous dans un visage, un paysage ou un objet ?
A.V. : En réalité, j’essaie d’éviter les détails. Une photographie doit préserver un sens du merveilleux, renforcé lorsque l’image laisse de la place à l’imagination du spectateur. Montrer trop de détails briserait cette magie délicate ; le plus puissant est ce qui suggère plutôt que décrit.
Elliott Erwitt disait : “La couleur est descriptive. Le noir et blanc est interprétatif.” Êtes-vous d’accord ?
A.V. : Je ne suis pas d’accord… et pourtant, d’une certaine manière, si. Le noir et blanc interprète la réalité, la couleur peut devenir interprétative selon une logique perceptuelle non humaine, comme je l’expérimente dans mon travail.
La technique peut-elle primer sur l’émotion ?
A.V. : La technique est fondamentale, mais elle doit toujours servir le contenu et l’impact esthétique. Elle permet de dépasser les limites de notre perception biologique, mais elle n’est jamais un objectif en soi.
La beauté en photographie est-elle purement esthétique ?
A.V. : Non, elle naît de l’équilibre entre le concept et sa représentation visuelle.
Comment rendre le silence visible dans une photo ?
A.V. : Par soustraction plutôt que par description. Quand les détails disparaissent, l’image ouvre un espace que le spectateur complète mentalement.
La singularité d’une photo vient-elle du moment ou de la mise en scène ?
A.V. : Cela dépend. Dans le reportage, la mise en scène détruit l’image ; en studio, elle est essentielle. Je contrôle tout pour créer le cadre idéal, puis laisse la magie se produire spontanément.
Une photo peut-elle changer notre perception d’un événement ?
A.V. : Absolument. Modifier la façon dont la caméra voit permet de révéler des aspects de la réalité inaccessibles à nos sens.
La photographie est-elle un témoignage ou une manipulation ?
A.V. : Dans mon travail, c’est un témoignage. Mes images ne subissent aucune manipulation ; elles sortent telles qu’elles émergent de la caméra.
Qu’est-ce qui fait une bonne photo ?
A.V. : L’interaction équilibrée de contenu, technique et esthétique.
Qualité nécessaire pour être un bon photographe ?
A.V. : Détermination et curiosité. La première pour affiner sa vision, la seconde pour rester ouvert aux expériences nouvelles.
Comment choisissez-vous vos projets ?
A.V. : Si une idée peut évoluer en image, je la poursuis, quel que soit le temps nécessaire à sa réalisation ou sa complexité.
Comment décririez-vous votre processus créatif ?
A.V. : Mes idées viennent souvent en courant, en voiture ou en marchant seul. Puis commence la phase d’investigation et enfin la phase expérimentale, longue et complexe.
Un projet à venir qui vous tient à cœur ?
A.V. : Une résidence à NYU pour étudier la photographie des phénomènes à vitesses relativistes. L’objectif : rendre visibles des phénomènes imperceptibles pour nos sens.
La personne que vous aimeriez photographier ?
A.V. : Je ne sais pas… ouvert aux suggestions.
Et celle par qui vous aimerait être photographié?
A.V. : Albert Watson, sans hésiter.
Un livre photo indispensable ?
A.V. : Plutôt des livres de cinéma, mais quelques classiques photographiques : The Camera et The Negative d’Ansel Adams.
Votre dernière photo ?
A.V. : Probablement de notre Border Collie, Fiocco.
En termes de réseaux sociaux quelle est votre préférence ?
A.V. : Instagram, mais très peu.
Selon vous quel est l’impact des réseaux sociaux sur la photographie ?
A.V. : Le plus grand changement concerne l’usage des images, pas la photographie elle-même.
Couleur ou N&B ?
A.V. : Noir et blanc apprécié, mais définitivement couleur.
Lumière du jour ou artificielle ?
A.V. : En studio, la lumière artificielle est essentielle.
La ville la plus photogénique ?
A.V. : Rome et Paris, avec une légère préférence pour Paris.
La ville, le pays ou la culture que vous rêvez de découvrir ?
A.V. : La nature : l’Amazonie, l’Arctique, un retour en Afrique.
L’endroit dont vous ne vous lassez jamais ?
A.V. : Varigotti, Ligurie, Italie.
L’image représentant l’état actuel du monde ?
A.V. : la photo d’une chambre à brouillard, métaphore du monde complexe et imprévisible.
Ce qui manque au monde aujourd’hui ?
A.V. : Du temps pour réaliser nos idées.
Si Dieu existait, selfie ou poser pour lui ?
A.V. : Je lui demanderais de poser.
Votre drogue favorite ?
A.V. : Je n’en prends pas je suis déjà assez fou.
La meilleure façon de déconnecter ?
A.V. : Mon petit bateau à Varigotti, loin en mer.
Votre dernière folie ?
A.V. : Mes projets sont déjà assez fous.
Votre plus grande extravagance professionnelle ?
A.V. : Créer un laboratoire complet d’impression fine-art dans mon studio.
Le métier que vous n’auriez pas aimé faire ?
A.V. : Tout travail répétitif ou sans liberté créative.
La question qui vous déstabilise ?
A.V. : Les questions les plus simples.
La dernière chose que vous avez faite pour la première fois ?
A.V. : Apprendre le soudage TIG et le placage électrolytique pour mes projets.
Votre plus grand regret ?
A.V. : Ne pas pouvoir me lever très tôt certains matins malgré un réveil.
Si tout était à refaire ?
A.V. : Je me concentrerais plus tôt sur mes recherches, mais la phase exploratoire était essentielle.
Votre dîner idéal ?
A.V. : Avec mes amis de toujours.
Ce que vous aimeriez qu’on dise de vous ?
A.V. : Sur ma tombe : « Créatif dans la rationalité. »
Une chose à savoir absolument ?
A.V. : Mon côté obsessif-compulsif… juste assez pour que mon travail soit possible.
Un dernier mot ?
A.V. : Venez voir mes expositions !














