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Yuka Takasu : Faire de l’image un artisanat à part entière

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Assise dans un café près de la gare de Tokyo, Yuka Takasu pose sur la table une valise remplie de livres photo. À mesure qu’elle en extrait ses ouvrages, l’artiste basée à Nagoya dévoile son univers polymorphe : photographie, design, édition artisanale et fascination pour le papier.

« Je ne cherche pas tant à montrer une image unique et spectaculaire. Pour moi, un livre photo et une exposition vont toujours de pair. Je crée tout le temps les deux simultanément », explique Yuka Takasu. Elle travaille actuellement sur un nouvel ouvrage conçu en écho à sa récente exposition Re-membering the Temporal Fragment, présentée en avril dans le cadre de KG+, le festival satellite de Kyotographie. Son approche transversale de l’image est sans doute héritée de son premier métier. Car avant d’être photographe, Yuka Takasu est designer graphique. « J’aime construire une expérience à travers plusieurs images. C’est peut-être ce qui me distingue d’autres photographes », poursuit-elle.

Sa pratique photographique prend forme lors d’un voyage dans les pays scandinaves. « J’ai réalisé un livre à partir de toutes les photographies prises au cours de ce voyage, et il a reçu un prix spécial du jury lors du concours Fujifilm Photobook. C’est à ce moment-là que je me suis dit : « Peut-être que la photographie est faite pour moi. » » Depuis, elle cultive une attention particulière aux moments de l’ordinaire. « En marchant, je remarque de petites choses étranges ou intrigantes : une anomalie, un objet cassé, un détail qui semble légèrement décalé dans le paysage ordinaire. C’est souvent à partir de ces dissonances discrètes que naissent mes idées », confie-t-elle.

La mémoire des matériaux

Mais que deviennent ces images glanées au fil des rues et des voyages ? Yuka Takasu refuse de les laisser se perdre dans le flux numérique ou de les faire dormir dans les archives d’un disque dur. Elle les confronte à la matérialité. « J’ai toujours été attirée par le papier, j’en collectionne du monde entier. À l’étranger, on trouve souvent des textures très différentes de celles que l’on connaît au Japon. Mais le Japon a aussi ses singularités. Dans les vieux cafés, par exemple, il arrive encore de voir des inscriptions imprimées sur les serviettes. Ces détails disparaissent peu à peu, mais ils subsistent dans les établissements les plus anciens », observe-t-elle.

Cette collection constitue une véritable bibliothèque tactile dans laquelle l’artiste puise pour ses projets. Dans les expositions dont elle imagine elle-même la scénographie, elle multiplie les expérimentations : impressions sur papier aluminium, sur papier froissé ou encore sur différents textiles. Le support devient alors partie intégrante de l’œuvre. Mais ce qui l’intéresse particulièrement, ce sont les matériaux qui évoluent avec le temps. « Du papier qui rouille, par exemple, ou des matières qui se transforment avec l’âge. Une photographie exposée au soleil finit par changer de couleur. Il existe aussi des encres qui réagissent au toucher. Je trouve fascinante l’idée d’imprimer des photographies sur des supports ou avec des procédés qui continuent à se transformer après leur création », s’enthousiasme Yuka Takasu.

Le livre photo

Son obsession pour la matérialité se retrouve également dans les livres photo qu’elle conçoit elle-même. Parmi eux, Vladivostok, un ouvrage entièrement réalisé à la main, qu’elle sort avec précaution de sa valise. Chaque page évoque une sensation différente : un grain, une épaisseur, une texture. Le livre devient une expérience physique autant qu’un récit visuel. Né d’un voyage en Russie, l’ouvrage plonge le lecteur dans une succession de paysages, de souvenirs et d’errances. « Avec les livres, c’est précisément parce qu’on est physiquement dans cet objet qu’on peut faire certaines expériences et prendre conscience de certaines choses. C’est pourquoi j’aime utiliser différents matériaux. »

À l’heure où les images circulent de plus en plus vite et se consomment sur des écrans, Yuka Takasu choisit le chemin inverse. Elle ralentit le regard, donne du poids aux photographies et rappelle que l’image est aussi un objet, capable de vieillir, de se transformer et de conserver, dans sa matière même, la mémoire du temps.

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