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Le Questionnaire : Ellie Davies par Carole Schmitz

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Ellie Davies : Forêts intérieures

Découvrir l’univers d’Ellie Davies, c’est franchir le seuil d’un monde suspendu entre le réel et l’imaginaire. La forêt n’y est jamais neutre : elle respire, murmure et parfois s’ouvre sur un espace secret où la mémoire se mêle à la rêverie. La lumière filtre à travers les feuillages, s’accroche aux troncs, dessine des ombres mouvantes — chaque image devient un territoire à explorer, où le temps semble ralentir, comme si la photographie elle-même voulait retenir l’éphémère.

Chez elle, la forêt n’est jamais décorative. Les arbres, les ruisseaux et les clairières portent l’empreinte du passage du temps et des récits que nous projetons sur eux. Les éléments naturels ne se contentent pas de former un cadre : ils dialoguent avec le spectateur, convoquant une lenteur contemplative et un souffle poétique. La brume devient seuil, la lumière devient langage, et chaque feuille, chaque ombre, chaque éclat de l’eau devient un fragment de mémoire, une vibration du monde intérieur que l’artiste rend tangible.

Sa démarche n’est ni documentaire ni illustrative : elle est profondément sensible et conceptuelle. Ellie Davies construit des images qui se lisent comme des poèmes visuels, où la composition, le rythme des formes et la subtilité de la lumière orchestrent l’émotion et la réflexion. Ses interventions dans la forêt — légères, éphémères, parfaitement intégrées au lieu — créent un équilibre rare entre la rigueur formelle et la spontanéité du geste. La photographie devient alors un espace de contemplation, où le spectateur est invité à ralentir, à habiter l’image et à percevoir, à travers la nature, l’intensité fragile et mystérieuse du monde.

Ce qui distingue son œuvre, c’est cette capacité à révéler le sublime dans l’ordinaire, à faire surgir l’invisible de la forêt, à transformer chaque paysage en récit sensible et poétique. Ses images ne racontent pas seulement ce que l’on voit, elles traduisent ce que l’on ressent, ce que l’on pressent : un monde à la fois tangible et mystérieux, intime et universel, où l’émerveillement naît autant de ce qui est montré que de ce qui demeure suggéré.

 

Site Web : www.elliedavies.co.uk
Instagram : @elliedaviesphotography

 

Votre premier déclic photographique ?
Ellie Davies : Du côté maternel, ma famille est composée de peintres et d’artistes, et mon père prenait toujours des photos et adorait les appareils photo. Même dans les années 80, lorsque documenter la vie dans ses moindres détails n’était pas aussi courant qu’aujourd’hui, sa passion pour la photographie, combinée à l’amour de ma mère pour la peinture, a déclenché en moi un désir profond de devenir artiste.

Un souvenir photographique de votre enfance ?
E.D. : Le meilleur ami de mon père, Tony Boxall, était photographe et membre de la Royal Photographic Society. Il avait un laboratoire noir et blanc dans le jardin où il développait son travail le plus célèbre : la documentation d’une communauté rom itinérante au Royaume-Uni dans les années 1960. Décennies plus tard, il publia un livre intitulé Gypsy Camera, rassemblant des portraits intimes de la vie familiale dans une grande pauvreté. Tony avait su établir une relation de confiance avec la famille Vincent, lui permettant de capturer un mode de vie en voie de disparition. J’adorais l’écouter parler de son travail et le regarder dans le laboratoire : la lueur rouge du safelight, l’odeur des produits chimiques, la magie de l’image apparaissant dans le bain de développement… Tout cela a nourri mon intérêt précoce pour la photographie.

L’appareil photo de votre enfance ?
E.D. : Le Leica R4 35 mm de mon père, avec plusieurs objectifs fixes. J’avais le droit de l’utiliser seulement sous sa supervision. J’aimais le bruit profond de l’obturateur, le mécanisme manuel, l’odeur du cuir et le corps compact et solide. Mon père disait que c’était l’appareil classique des photographes de guerre. Je le possède toujours.

Celui que vous utilisez aujourd’hui ?
E.D. : Un Pentax 645Z avec différents objectifs. Sorti en 2014, c’était le premier appareil moyen format plus abordable sur le marché. L’investissement fut conséquent à l’époque, mais il en valait la peine. Même s’il est désormais discontinué, il reste remarquable en termes de qualité d’image et de portabilité.

L’homme ou la femme de l’image qui vous a inspirée ?
E.D. : Francesca Woodman, Cindy Sherman, Gem Southam, Chrystel Lebas.

L’image que vous auriez aimé réaliser ?
E.D. : Une de mes images préférées qui m’a poussée vers la photographie de paysage : Between Dog and Wolf – Untitled 10-2005 de Chrystel Lebas.

Celle qui vous a le plus émue ?
E.D. : La série Ray’s a Laugh de Richard Billingham, vue lors de l’exposition Sensation à la Royal Academy de Londres en 1997. Je venais de quitter l’école et je n’avais jamais vu des images si brutes et sans concession, d’autant plus qu’elles montraient sa propre famille.

Et celle qui vous a mise en colère ?
E.D. : The Terror of War, montrant une petite fille nue fuyant une attaque au napalm pendant la guerre du Vietnam en 1972, photo de Nick Ut, Pulitzer à la clé. Les enfants sont les victimes innocentes des conflits.

Quelle photo a changé le monde ?
E.D. : Les paysages d’Ansel Adams ont transformé la perception de la photographie au XXe siècle en un art respecté. Ses images des espaces sauvages américains ont sensibilisé le grand public et favorisé la création et la protection des parcs nationaux, inspirant des générations de photographes à envisager la photographie comme vecteur de changement social et environnemental.

Une image clé dans votre panthéon personnel ?
E.D. : Ice Arch (1982) d’Andy Goldsworthy. Mes parents avaient acheté son livre Parkland en 1994 et j’avais été fascinée. Avec ma sœur, nous recréions en miniature ses arches de glace et formations de glaçons une expérience qui a éveillé mon intérêt pour le travail dans la nature.

Quels détails recherchez-vous dans un visage, un paysage ou un objet ?
E.D. : Symétrie, cohérence entre les éléments et lumière intéressante.

Elliott Erwitt disait : “La couleur est descriptive. Le noir et blanc est interprétatif.” Êtes-vous d’accord ?
E.D. : Je suis d’accord sur le plan pratique, mais travailler en couleur m’a appris à explorer les possibilités interprétatives également présentes. Je cherche à laisser le récit ouvert pour que le spectateur construise sa propre interprétation, par des suggestions plutôt que des directives.

La technique peut-elle primer sur l’émotion ?
E.D. : Pour moi, le récit et l’émotion sont essentiels. La technique a sa place, mais seule elle ne crée pas l’expérience émotionnelle.

La beauté en photographie est-elle purement esthétique ?
E.D. : Non. La beauté permet au spectateur de pénétrer dans l’image, d’y être sensible, et à l’artiste d’ouvrir le dialogue avec elle. C’est un outil de communication.

Quels éléments rendent le silence visible dans une photographie ?
E.D. : La lumière et l’espace. Je privilégie les paysages et forêts sous faible lumière, par temps pluvieux ou nuageux, pour créer une atmosphère silencieuse ouverte à l’interprétation du spectateur.

L’unicité d’une photographie vient-elle du moment ou de la mise en scène ?
E.D. : Une image cristallise notre perception d’une réalité, parfois plus “vraie que nature”, mais elle reste une version subjective de l’événement.

La photographie peut-elle changer notre perception d’un événement ?
E.D. : Absolument.

Témoignage ou manipulation ?
E.D. : Les deux.

Qu’est-ce qui fait une bonne photo ?
E.D. : Pour moi, c’est quand l’idée vague que je souhaite transmettre se matérialise dans l’image de manière élégante, provoquant un frisson de reconnaissance.

Qualité nécessaire pour être un bon photographe ?
E.D. : Apprendre à vraiment regarder.

Comment choisissez-vous vos projets ?
E.D. : Ils mûrissent dans mes carnets, à travers mots, poèmes, croquis, références visuelles. Les idées voyagent sur plusieurs années jusqu’à ce que l’envie de les réaliser devienne irrépressible.

Votre processus créatif ?
E.D. : Je travaille seule, avec un petit appareil, trépied et quelques objectifs. Je commence par absorber l’atmosphère du lieu lumière, météo, faune avant de photographier. Les séries évoluent lentement, parfois pendant un ou deux ans, laissant place aux accidents et découvertes qui enrichissent le travail.

Un projet à venir proche de votre cœur ?
E.D. : Ma nouvelle série Ebb and Flow, 2025, réalisée sur les hauts plateaux et chemins de crête du Dorset. Les formes anciennes du paysage, les traces de l’homme et les pollutions visibles et invisibles se mêlent aux nuages artificiels créés par mes interventions dans l’eau. Ces images explorent la fragilité écologique et la mémoire géologique du lieu.

Une personne que vous aimeriez photographier ?
E.D. : Peu de gens, hormis mes proches. J’adore capturer des visages atypiques et montrer ceux que j’aime sous un angle qui leur plaît.

Une personne par qui vous aimeriez être photographiée ?
E.D. : Richard Avedon, pour observer son travail.

Livre de photographie indispensable ?
E.D. : Land and Environmental Art par Jeffrey Kastner et Brian Willis, Phaidon.

Dernière photo prise ?
E.D. : Des nuages tourbillonnants dans le ciel, pour ma nouvelle série.

Réseaux sociaux ?
E.D. : Instagram, pour sa dimension visuelle. Mais je préférerais un monde sans réseaux.

Changements depuis les réseaux sociaux ?
E.D. : Le volume d’images et la durée d’attention pour chacune.

Compte Instagram à suivre ?
E.D. : @art2life_world, pour sa réflexion sensible sur la couleur et la peinture.

Point de vue sur l’IA ?
E.D. : Très intéressant et inquiétant, je ne me suis pas encore décidée.

Couleur ou noir et blanc ?
E.D. : Couleur.

Lumière naturelle ou artificielle ?
E.D. : Naturelle.

Ville la plus photogénique ?
E.D. : Florence.

Destination rêvée ?
E.D. : La Chine.

Endroit dont vous ne vous lassez jamais ?
E.D. : Mon jardin et la mer.

Image représentant l’état actuel du monde ?
E.D. : Les glaciers suisses en recul, documentés par Matthias Huss, illustrant le changement climatique.

Ce qui manque dans le monde aujourd’hui ?
E.D. : Compassion.

Drogue préférée ?
E.D. : Une pinte de bière pas plus, malheureusement.

Meilleure façon de déconnecter ?
E.D. : Jardiner ou nager dans la mer.

Dernière folie ?
E.D. : Mon iPhone, pour ses fonctions photo.

Plus grande extravagance professionnelle ?
E.D. : Trop d’appareils photo.

Métier que vous n’auriez pas aimé faire ?
E.D. : Avocate.

Question qui vous déroute ?
E.D. : Parler de plantes.

Dernière expérience faite pour la première fois ?
E.D. : Visiter l’exposition Andy Goldsworthy : 50 Years à Édimbourg avec mon fils.

Plus grand regret ?
E.D. : Ne pas avoir davantage interrogé mon père sur son enfance et sa jeunesse avant qu’il ne disparaisse.

Tout recommencer ?
E.D. : J’aurais passé plus de temps à escalader et moins à faire la fête, et je me serais concentrée plus tôt sur ma carrière artistique.

Dîner idéal ?
E.D. : Marina Abramovic, Fay Godwin, Johnathan Elkins, Michael Palin et Bruce Parry.

Ce que vous aimeriez que l’on dise de vous après ?
E.D. : Je n’y ai pas pensé.

Une seule chose à savoir sur vous ?
E.D. : Je suis très réservée ; cela en dit peut-être plus sur moi que n’importe quelle réponse.

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