Gérard Schachmes : L’évidence de l’instant
Dans l’œuvre de Gérard Schachmes, la photographie apparaît avant tout comme un acte d’attention. Une attention au monde, aux êtres, aux signes parfois infimes qui composent la trame du réel. Loin de toute recherche d’effet ou de spectaculaire, son regard privilégie la justesse : celle d’un instant, d’une présence, d’une lumière qui, soudain, révèle ce que l’habitude rend invisible.
Ses images s’inscrivent dans une tradition humaniste tout en s’en affranchissant par une sensibilité très personnelle. Elles témoignent d’une relation directe avec le monde photographié, d’une proximité qui ne cherche ni à dramatiser ni à embellir, mais plutôt à comprendre, à saisir cette vibration fragile qui circule entre le photographe et son sujet. Chez lui, la photographie devient un espace de rencontre — parfois silencieuse — où l’image conserve une forme de pudeur et de vérité.
Dans un contexte contemporain saturé d’images, où la vitesse de production et de diffusion semble souvent primer sur la durée du regard, le travail de Gérard Schachmes rappelle la nécessité d’une photographie habitée, construite dans le temps, dans l’observation et dans l’expérience du terrain. Ses images portent ainsi la trace d’un engagement discret mais constant : celui d’un photographe qui continue de croire à la capacité de la photographie à révéler le réel, plutôt qu’à simplement le reproduire.
À travers ce questionnaire, nous avons souhaité revenir avec lui sur les fondements de sa démarche : son rapport à la photographie, aux territoires qu’il traverse, aux personnes qu’il rencontre, mais aussi sur la manière dont son regard s’est construit et transformé au fil des années. Autant de questions pour éclairer ce qui, derrière chaque image, continue d’animer une pratique exigeante et profondément incarnée.
Votre premier déclencheur photographique ?
Gérard Schachmes : Je jouais les reporters au carnaval de Nice, j’avais une dizaine d’année un Brownie Flash Kodak et un Kodak à soufflet autour du cou.
Un souvenir photographique de votre enfance ?
G.S. : La photographie que j’ai prise d’une cigogne sur le toit de l’immeuble en face de chez moi.
L’appareil photo de votre enfance ?
G.S. : Brownie Flash Kodak
Celui que vous utilisez aujourd’hui ?
G.S. : Hasselblad et Nikon.
L’homme ou la femme de l’image qui vous a inspiré ?
G.S. : Richard Avedon, Francis Giacobetti et Yousuf Karsh
L’image que vous auriez aimé réaliser ?
G.S. : La photo de Keith Haring par Annie Leibovitz
Celle qui vous a le plus ému ?
G.S. : La photo de Jacob Israel Avedon par son fils Richard Avedon
Et celle qui vous a mis en colère ?
G.S. : Toutes les images truquées par l’IA.
Quelle photo a changé le monde ?
G.S. : Aucune photo n’a changé le monde, malheureusement.
Et quelle photo a changé votre monde ?
G.S. : Ma première photo publiée, je me destinais à la peinture et elle m’a ouvert le monde des magazines.
Une image clé de votre panthéon personnel ?
G.S. : Il y en a plusieurs, mais pour moi, ce sont toujours des photographies où les personnalités se sont complètement abandonnées. Quand j’ai réussi à créer un lien, même éphémère. Je dirais Céline Dion et René Angélil dans l’avion privé après le show. Elle a les yeux clos et il lui masse les pieds. Brigitte Bardot en studio avec les cheveux lâchés, il est une heure du matin et on est yeux dans les yeux, on est amis.
Qu’est-ce qui vous intéresse le plus dans une image ?
G.S. : La vérité.
Quels détails recherchez-vous dans un visage, un paysage ou un objet ?
G.S. : Le réalisme.
Elliott Erwitt disait : « La couleur est descriptive. Le noir et blanc est interprétatif. » Êtes-vous d’accord ?
G.S. : Non, La couleur et le Noir et Blanc sont tous les deux Descriptif et Interprétatif
Selon vous, la technique peut-elle parfois primer sur l’émotion en photographie ?
G.S. : Non, la technique est essentielle, elle doit être parfaitement maîtriser pour se faire oublier. On ne doit pas la voir, pour laisser la place à l’émotion.
La beauté en photographie est-elle, pour vous, purement esthétique ?
G.S. : Non, c’est l’émotion qui fait la beauté.
Quels éléments peuvent rendre le silence visible dans une photographie ?
G.S. : L’humanité qui s’en dégage.
L’unicité d’une photographie vient-elle du moment ou de la mise en scène ? Une photographie peut-elle être plus vraie que la réalité ?
G.S. : C’est un tout, elle vient surtout de l’œil du photographe, de ce que lui a vu… de son cadrage et de sa sensibilité.
Une photographie peut-elle changer notre perception d’un événement ?
G.S. : Oui, bien sûr.
La photographie est-elle un témoignage ou une forme de manipulation ?
G.S. : C’est d’abord un témoignage mais le regard du photographe n’est jamais neutre et peut devenir une manipulation.
Qu’est-ce qui fait une bonne photo ?
G.S. : Un bon photographe !!!! (humour! )
Selon vous, quelle est la qualité nécessaire pour être un bon photographe ?
G.S. : Etre curieux et perfectionniste.
Comment choisissez-vous vos projets ?
G.S. : En fonction de l’actualité des personnalités et de mes centres d’intérêts pour les projets à long terme. Nous travaillons à deux avec ma femme Isabelle.
Comment décririez-vous votre processus créatif ?
G.S. : Ce n’est jamais le même.
Un projet à venir qui vous tient particulièrement à cœur ?
G.S. : Finaliser deux livres.
La personne que vous aimeriez photographier ?
G.S. : Bob Dylan, Les Rolling Stones, Julian Schnabel.
Celle par qui vous aimeriez être photographié ?
G.S. : David Bailey.
Un livre de photographie indispensable ?
G.S. : Tous les livres de Richard Avedon, tout y est, la technique, l’émotion, la lumière, le cadrage, l’inventivité…
Quelle est la dernière photo que vous avez prise ?
G.S. : Le centaure de César, dans la rue.
Sur les réseaux sociaux, êtes-vous plutôt Instagram, Facebook, TikTok — et pourquoi ?
G.S. : Aucun de ces trois-là. Je suis juste sur le réseau professionnel Linkedin. Parce que je me bats toute l’année contre le pillage des photographies sur internet et depuis quelques temps dans des magazines papiers éphémères. Je ne souhaite pas participer à ce système.
Qu’est-ce qui a changé en photographie depuis le succès des réseaux sociaux ?
G.S. : Le pillage, l’impression que les photos appartiennent à tout le monde.
Un compte Instagram à suivre absolument ?
G.S. : Je ne suis pas instagram
Quel est votre point de vue sur l’IA ?
G.S. : Pour la science, les améliorations techniques c’est formidable. Pour l’information et l’image cela peut être une catastrophe.
Couleur ou noir et blanc ?
G.S. : Couleur et Noir et Blanc
Lumière naturelle ou lumière artificielle ?
G.S. : Les deux
Quelle ville vous paraît la plus photogénique ?
G.S. : New York
La ville, le pays ou la culture que vous rêvez de découvrir ?
G.S. : La culture Inuit.
L’endroit dont vous ne vous lassez jamais ?
G.S. : New York
L’image qui représente pour vous l’état actuel du monde ?
G.S. : Un monochrome noir…
Selon vous, qu’est-ce qui manque dans le monde d’aujourd’hui ?
G.S. : La liberté, l’égalité et la fraternité.
Si Dieu existait, lui demanderiez-vous de poser pour vous, ou opteriez-vous pour un selfie avec lui ?
G.S. : Ni l’un, ni l’autre, je l’ignorerai, j’ai perdu ma mère à la naissance, pour moi il n’y a pas de dieu.
Votre drogue préférée ?
G.S. : Ma femme Isabelle, son regard sur moi et sur mes photos, nous travaillons ensemble depuis plus de 35 ans.
Votre meilleure façon de déconnecter ?
G.S. : Une belle exposition, un beau musée.
Votre dernière folie ?
G.S. : M’être lancé dans un projet photographique il y a 30 ans et l’avoir terminé.
Votre plus grande extravagance professionnelle ?
G.S. : M’être lancé dans un projet photographique de 30 ans
Le métier que vous n’auriez pas aimé faire ?
G.S. : Magistrat.
Quelle question vous déroute le plus ?
G.S. : Je ne suis pas facile à déstabiliser, je suis rarement totalement dérouté.
La dernière chose que vous avez faite pour la première fois ?
G.S. : Surement il y a longtemps, Je ne m’en souviens plus.
Votre plus grand regret ?
G.S. : Ne pas avoir connu ma mère
Si vous deviez tout recommencer ?
G.S. : Je ne changerais pas grand-chose.
Si je pouvais organiser votre dîner idéal, qui serait à table ?
G.S. : Mes amis.
Qu’aimez-vous que les gens disent de vous… après ?
G.S. : Que certaines de mes photographies resteront…
La seule chose que l’on doit absolument savoir sur vous ?
G.S. : La photographie est la grande histoire professionnelle de ma vie. J’ai toujours pensé photo.
Un dernier mot ?
G.S. : Il n’était pas facile ce questionnaire. Merci Carole.














