Une photographe, un architecte et une île. Le projet Acquad’oro du collectif Phosphore offre un regard photographique et plastique né d’une envie d’explorer l’insularité méditerranéenne. Discussion avec Sarah Witt et Matthieu Fares, binôme au cœur du projet.
Comment est né Phosphore ?
Sarah Witt : Je suis photographe et Matthieu est architecte. L’idée est venue rapidement de faire des projets ensemble pour mêler nos disciplines.
Matthieu Fares : L’architecture a un côté plastique qui s’intègre bien à la photo, tout en permettant de sortir du cadre traditionnel de la photo imprimée sur papier.
Comment vous êtes-vous concentrés sur un travail autour des îles méditerranéennes ?
Sarah Witt : Matthieu est passionné par l’insularité et les îles. Ça m’a captivée. Je me souviens très précisément d’un tableau où il avait redessiné les 180 îles de la Méditerranée et les avait classées de la plus petite à la plus grande. Je me suis dit qu’on pourrait faire quelque chose autour de l’île avec mes photos, que je pourrais m’y plonger moi aussi.
Matthieu Fares : C’était quelque chose que je faisais sur mon temps libre, et comme Sarah s’y est intéressée, ça m’a donné un second souffle.
Quelles ont été les premières étapes ?
Sarah Witt : Pour commencer, on a fait des séjours d’étude, de recherche sur certaines de ces îles pour alimenter nos projets. On a fait des premières photos, écrit de premiers textes.
Matthieu Fares : Ce qui a été long, c’est de savoir ce qu’on voulait raconter. Ce sont des îles très touristiques, très “cartes postales”, et on ne voulait pas montrer ça. On s’est demandé : comment fonctionnent ces îles ? Comment vit-on ces îles, comment on les habite ? Comment ces micro-territoires, définis par la mer, se débrouillent par des moyens autonomes ?
Sarah Witt : Ça a donné lieu à Vivre l’île, une sorte de catalogue de tous les lieux et de toutes les personnes qui fabriquent l’île, qui font vivre l’île.
Matthieu Fares : Fernand Braudel, un historien qui fait le lien avec la géographie, considère l’île comme un échantillon de ce qui se passe sur la Terre et qui permet d’expliquer d’autres phénomènes qu’on retrouve ailleurs. Pour lui, les îles sont des laboratoires de ce qui se passe dans le monde. Ça nous a beaucoup aiguillé dans notre approche.
Dans la continuité de Vivre l’île, est né le projet Acquad’oro.
Sarah Witt : Pour Acquad’oro, on s’est focalisés sur une île : Salina, et un sujet : l’eau. Ça nous a donné un angle beaucoup plus concret. Salina est une île née d’une éruption volcanique qui, par essence, n’a pas d’eau. Elle n’arrive que par un bateau-citerne, le Jeranto, qui est très vieux et dans un sale état. On avait envie de raconter l’histoire de ce bateau, de raconter le lien entre les habitants et ce bateau, leur rapport à l’eau sur l’île.
Matthieu Fares : Les locaux expliquent notamment que l’évolution de leurs îles, liée au confort de vie, au tourisme, fait qu’ils sont de plus en plus dépendants de ces bateaux qui font maintenant plusieurs allers-retours par jour.
Ça ressemble beaucoup à un travail d’enquête, de documentaire ou de reportage. Quelle direction prend le projet ?
Sarah Witt : Sur le terrain, c’est vraiment de l’enquête, mais dans le rendu on ne souhaite pas montrer vraiment l’aspect documentaire, qui est plutôt suggéré. On veut faire quelque chose d’artistique, de poétique. Si on fait un livre, la partie documentaire viendra donner des clés, de la matière.
Beaucoup de photographes se sont déjà intéressés aux îles méditerranéennes, quel regard portez-vous sur ces travaux ?
Sarah Witt : On achète tous les livres en lien avec l’insularité ! On a une belle collection d’inspiration et on regarde beaucoup ce que les autres font, en photo et au-delà. Il y a des artistes qu’on aime particulièrement, par exemple Frédéric Boissonnas, photographe du début du XXe siècle, qui est parti des récits mythologiques autour d’Ulysse pour créer des photos belles, mystiques. Et même des photographes plus contemporains : un ami qui s’appelle Kamil Zihnioglui a fait un travail sur la Corse, avec un côté très onirique. Ou Clément Chapillon, qui a fait Les Rochers Fauves sur une île en Grèce et qui nous a beaucoup inspirés. On s’est vus, on a échangé autour de nos projets.
Matthieu Fares : L’univers cinématographique m’inspire aussi beaucoup. Je pense notamment à Méditerranée de Jean-Daniel Pollet, qui a fait une succession de plans fixes qui réussit à recréer l’essence de l’atmosphère méditerranéenne.
Concrètement, comment travaillez-vous tous les deux ?
Sarah Witt : C’est moi qui prend les photos, mais on va sur le terrain ensemble, on réfléchit ensemble. C’est souvent Matthieu qui donne la direction artistique. Je me rappelle des premières photos où il me disait qu’on ne ressentait pas assez l’eau. C’est venu me bousculer, mais j’ai adoré ça. De fil en aiguille, on a fait des expérimentations avec des matériaux. Quand on rentre, on retravaille les photos de manière plastique : avec l’application de la feuille d’or, avec du collage.
Matthieu Fares : Au début, je faisais la majorité de la post-production. Puis on a eu envie de le faire petit à petit tous les deux. J’ai initié Sarah à la feuille d’or et maintenant c’est elle qui le fait davantage. Au final, quand on regarde les créations, on se fiche de qui fait quoi : c’est le collectif.
Sur quels nouveaux terrains vous amène ce travail en binôme ?
Sarah Witt : Au quotidien, je travaille seule la majeure partie du temps Ce que j’aime énormément quand on travaille ensemble, c’est que ça me tire en dehors de ma photo classique. Ça me force à faire d’autres choses que je n’aurais jamais faites toute seule. Dès qu’on travaille sur le projet, ça me fait du bien.
Matthieu Fares : Dans nos métiers, c’est hyper enrichissant de voir cette pluridisciplinarité, ces disciplines, ces visions, ces manières de faire qui sont différentes mais qui, au fond, se rejoignent. C’est le futur. Je le vois dans l’architecture : tout notre bagage est très intéressant, mais dès qu’on le confronte à d’autres points de vue, de graphistes, de photographes, le projet prend de la force, de l’ampleur.
Qu’avez-vous dévoilé de ce projet ?
Matthieu Fares : On a présenté un point d’étape au Festival OFF Arles en 2024. Ce qu’on aimerait, c’est faire une exposition dans le centre d’art sur l’île de Salina.
Comment sait-on qu’un projet est terminé ?
Sarah Witt : Je dirais qu’on est satisfaits de nos prises de vue, mais on sait que ce n’est pas fini parce qu’on n’a pas encore le rendu plastique final.
Matthieu Fares : On se dit qu’on n’est pas loin de la fin tout en se disant qu’il pourrait ne pas y avoir de fin. Que ce ne soit qu’une étape pour continuer autrement : il y a plein de choses possibles.
Sarah Witt : J’ai hâte qu’on fasse la suite. On a fait la question de l’eau, et j’ai vraiment envie de repartir sur une autre île, sur une autre thématique.
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