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Collezione Ettore Molinario : Dialogues #48 : Bettina Rheims / Agnès Geoffray

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Ce nouveau dialogue rend hommage à la sève de l’adolescence, si vive, et donc si souvent punie par la violence, comme le montrent les jeunes filles d’Agnès Geoffray. À leurs côtés, c’est Bettina Rheims et ses Modern Lovers qui nous reprochent plutôt d’avoir grandi et d’être devenus adultes. Ensemble, Bettina et Agnès nous rappellent que, pour être « modernes », pour être vraiment présents à notre temps, il n’y a rien d’autre à faire qu’aimer, chacun à sa manière.

Ettore Molinario

 

J’ai été séduit par le titre, Modern Lovers, comme si des époques différentes, anciennes et contemporaines, pouvaient coexister dans l’acte sublime d’aimer. Aimer à l’époque moderne : voilà le thème que Bettina Rheims m’a ainsi offert, avec la grâce cruelle de ses photographies monumentales et des êtres androgynes qu’elle a portraiturés entre 1989 et 1990. C’étaient des années d’économies éblouissantes, en plein boom, et, dans le même temps, de basculements profonds et menaçants, quand la pandémie du sida avait assombri la joie de la séduction et la liberté de se rencontrer, et qu’une armée d’adolescents commençait à chercher une échappatoire. Dans leurs corps, dans leurs visages, dans la mélancolie provocante de leurs yeux, dans ce sourire de Mona Lisa  ni masculin ni féminin , s’est imposé un nouvel équilibre, une prise de distance avec les rôles qui, jusque-la, régissaient notre jeu d’adultes. Modern Lovers m’a fait me sentir citoyen d’un autre monde, d’une autre époque où tout alors que j’avais trente-cinq ans semblait déjà défini, précis, irrévocable. Moi aussi, je voulais m’en écarter. Comme Charlie Chaplin dans Modern Times, sorti en 1936 – autre réflexion essentielle sur notre siècle -, je voulais une nouvelle voie. Je voulais devenir un vagabond, et je voulais un petit voyou à mes côtés. Ce que je voulais – et ce que je ne comprends qu’aujourd’hui -, c’était sentir cette énergie éternelle, cette ouverture éternelle à demain et à toutes les incertitudes que la jeunesse, cet âge vert encore en formation, accorde à chacun de nous au moins une fois dans une vie. Je la voulais pour toujours.

Lorsque, l’été dernier aux Rencontres d’Arles, je suis tombé sur le travail d’Agnès Geoffray, j’ai éprouvé  trente-cinq ans après la parution de Modern Lovers  le même sentiment, le même trouble face à ces corps féminins : si jeunes, si contraints, et pourtant si rebelles. C’étaient des actrices, je le savais ; il s’agissait d’une mise en scène, et donc d’un rapport différent à la « vérité » de Bettina Rheims. Mais le scénario qu’Agnès avait proposé à ses interprètes était extraordinaire : remonter le temps – mais est-ce vraiment un retour vers le passé ? – et mettre à nu ce pouvoir masculin, ce paternalisme répressif et moralisateur qui, en France, de la fin du XIXe siècle à 1951, a enfermé des filles mineures déjà trop désobéissantes pour leur époque dans les soi-disant Écoles de préservation pour jeunes filles. Ce qui les punissait alors, c’était leur désir d’indépendance, de liberté, de sensualité, jugé vice et perversion. Ce qui les réhabilite aujourd’hui, ce sont Agnès et ses jeunes filles, qui « swerve »( font un écart) – néologisme forgé par l’artiste – en s’écartant courageusement du droit chemin tracé par d’autres : se retourner la tête en bas, les jambes en l’air, sauter les murs et les clôtures, s’enfuir pieds nus, comme si même les chaussures pouvaient entraver l’euphorie naturelle du corps. Je regarde ces êtres, tellement modernes ; je me regarde, et je leur envie leur colère, leur ténacité, peut-être même leur âge. J’aimerais tomber avec elles, perdre l’équilibre, et, sur quelques mètres, marcher moi aussi sur les mains, à même l’asphalte.

Ettore Molinario

 

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