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Le Questionnaire : Olivier Verley par Carole Schmitz

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Olivier Verley : L’enigme du regard.

À la lisière du visible et du littéraire, Olivier Verley élabore depuis les années 1980 une œuvre photographique exigeante qui se nourrit de poésie, de cinéma et de philosophie. Formé aux lettres, il aborde la photographie comme une écriture lente : chaque prise de vue est un acte de pensée qui sculpte le temps plutôt qu’il ne le fige. À rebours des flux instantanés, il revendique l’immobilité, la contemplation et l’énigme ; son appareil devient chambre d’écho où affleurent la fragilité d’un visage, l’obscénité d’un radis ou la chorégraphie capricieuse d’un vol d’étourneaux. Chez Verley, l’image porte un doute : elle ne montre pas, elle interroge. Il photographie moins ce qu’il voit que ce qui lui échappe — visages en suspension, paysages mentaux, objets détournés de leur usage symbolique. Travaillant en séries et souvent dans de grands formats, il instaure un rituel silencieux qui inscrit son œuvre dans une lignée européenne, de Tarkovski à Jean‑Christophe Bailly, tout en convoquant, pêle‑mêle, Pindare, Truffaut, Kertész ou Verlaine.  Photographe et poète de la lumière, Olivier Verley pratique une « photographie de l’écart » : une esthétique du seuil, du non-dit, qui choisit de résister plutôt que de séduire. Chaque image incarne ainsi une présence silencieuse, un espace où le regard se déploie en profondeur, ouvrant sur une expérience intime et méditative du visible.

 

Instagram : @verley.olivier / Website : olivier-verley.jimdofree.com

Actualité :

 

Votre premier déclic photographique ?
Olivier Verley : Le « Club Mickey », à 5 ans, sur la plage de Sion-sur-l’Océan, en Vendée.

Lhomme ou la femme dimage qui vous inspire ?
O.V. : Chantal Akerman filmant Delphine Seyrig épluchant des pommes de terre, dans Jeanne Dielman, 23, quai du Commerce, 1080 Bruxelles. Il s’agit d’un plan qui rejoint étroitement l’un de mes projets (La chambre du secret) et qui vise, en utilisant un long temps de pose (quatre minutes), à obtenir une sorte de sculpture photographique, une « image-temps ». Durant cinq ans, j’ai accueilli une centaine de personnes dans cette aventure.
Pour en savoir plus : https://olivier-verley.jimdofree.com/l-humain/la-chambre-du-secret/.

Limage que vous auriez aimé réaliser ?
O.V. : C’est une image conçue en noir et blanc dans un rêve, dont je me souviens très précisément au réveil, d’une créature merveilleuse et impossible à réaliser. Ce rêve me renvoie au sonnet de Paul Verlaine Mon rêve familier, qui fait partie de ses Poèmes saturniens et dont voici le premier quatrain :
Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant
Dune femme inconnue, et que jaime, et qui maime,
Et qui nest, chaque fois, ni tout à fait la même
Ni tout à fait une autre, et maime et me comprend.

Celle qui vous a le plus ému ?
O.V. : Il y en a plusieurs, mais prenons celle-ci : c’est un arrêt sur image (un photogramme), dans Les 400 coups de François Truffaut, la dernière image du film qui interrompt le long travelling de la course éperdue de Jean-Pierre Léaud dépassant les dunes et découvrant la mer. C’est un gros plan, serré sur le visage de l’enfance, où vient se plaquer le mot FIN (avec l’inoubliable musique de Jean Constantin).

Celle qui vous a mis en colère ?
O.V. : Elles sont innombrables : toutes les images inutiles, vaines, laides. Toutes les images qui font tant de tort à l’Image, et qui sont une offense permanente au regard.

Une image clé de votre panthéon personnel ?
O.V. : C’est une image pour le moins étrange qui représente Pierre Molinier, un drôle de zigoto expert en souplesse, qui parvient à s’infliger une auto-fellation (que ceux qui ne la connaissent pas fassent une recherche, elle vaut le détour…).

Un souvenir photographique de votre enfance ?
O.V. : Ce n’est pas une photographie. C’est le souvenir, à proprement parler, qui est photographique. Ils sont aussi très nombreux. Je les ramasse à la pelle, à l’appel.

Limage qui vous obsède ?
O.V. : Celle d’un jeune supplicié chinois, Fou-Tchou-Li, découpé vivant en cent morceaux. Quelques écrivains, dont Georges Bataille, se sont emparés du sujet pour décrire une sorte d’extase qu’ils lisent sur le visage du malheureux…

Celle qui a changé le monde ?
O.V. : Les images ne changent rien. Elles illustrent le monde.

Celle qui a changé votre monde ?
O.V. : Se reporter à la question précédente.

Sans limite de budget, quelle serait l’œuvre que vous rêveriez dacquérir ?
O.V. : Je ne ressens pas le besoin de posséder. L’aurai-je, je n’en ai pas les moyens. Si une image me plaît et que je ne peux l’acheter, en avoir une reproduction me suffit, à portée d’œil, sur un vulgaire papier journal qui dès lors devient précieux. Bien sûr, je sais ce qu’est un beau tirage, et l’effort nécessaire pour réaliser les miens (parfois une journée entière de laboratoire pour une seule image), que j’imagine alors se transformer en objets rares susceptibles de faire le bonheur de quelques fétichistes fortunés (ceux-là mêmes qui concourent à entretenir mes flâneries photographiques).
Cela dit, je suis prêt à toutes les contradictions, et si l’argent me brûlait les doigts, un tirage vintage de Kertész, la Danseuse satirique de 1927, pourrait bien faire partie des élues.

Selon vous, quelle est la qualité nécessaire pour être un bon photographe ?
O.V. : La curiosité, qui est tout, sauf un vilain défaut. Selon l’étymologie, donc, du latin cura, prendre soin.

Le secret de limage parfaite, sil existe ?
O.V. : Lors d’une exposition de Pierre de Fenoyl en 1984 (dont j’étais l’assistant à l’époque) à la galerie Colbert de la BNF, son ami Henri Cartier-Bresson débarque, décroche un tirage, le retourne et dit : « Regardez, voici une photographie réussie, parfaite. Dans un sens ou dans un autre, tout s’équilibre : lignes, nuances, masses, on peut la contempler à lenvers ! »

La personne que vous aimeriez photographier ?
O.V. : C’est fait… Dans un musée à Venise, au hasard d’une rencontre avec Bruno Ganz, comme si nous nous connaissions depuis toujours. Gentillesse, fluidité et simplicité. Et la dernière vue de mon séjour, le dernier négatif en place pour lui, logé dans mon Fuji 6×9.

Celle par qui vous aimeriez être photographié ?
O.V. : L’Arroseur, en général, et c’est ici le cas, n’aime guère être arrosé. Mais il arrive qu’on se laisse faire. Au lit avec une amoureuse par exemple, lorsque le climat est à la détente.

Un livre de photos indispensable ?
O.V. : Olivier Verley, La chambre du secret, éditions Créaphis (2010).
Pour en savoir plus : https://olivier-verley.jimdofree.com/l-humain/la-chambre-du-secret/

Lappareil photo de votre enfance ?
O.V. : Instamatic Kodak (je le possède encore).

Celui que vous utilisez aujourdhui ?
O.V. : Fuji 6×9, et la chambre « HOH-LUX » format 40×40 cm.

Votre drogue préférée ?
O.V. : L’oxygène. Et pour être plus précis, les fragrances de campagne après la pluie.

Le meilleur moyen de déconnecter pour vous ?
O.V. : Dormir. Quitter l’atelier, faire 100 mètres et me retrouver à marcher sur le plateau d’Auvers-sur-Oise.

Quelle est votre relation avec limage ?
O.V. : Une relation très ambiguë et paradoxale. L’image que je recherche est celle qui contient le silence. Un silence que l’on peut percevoir si l’on tend bien l’oreille.

Votre plus grande qualité ?
O.V. : L’indifférence ? La lâcheté ? J’hésite.

Votre dernière folie ?
O.V. : Grimper à la cime d’un arbre (9 mètres quand même…) par temps d’orage pour photographier un champ de lin.

Une image pour illustrer un nouveau billet de banque ?
O.V. : Argos, le chien d’Ulysse, qui, fidèle à son maître, le reconnaît immédiatement après vingt ans d’absence, à son retour de la guerre de Troie.

Le travail que vous nauriez pas aimé faire ?
O.V. : Bourreau.

Votre plus grande extravagance professionnelle ?
O.V. : Passer deux nuits consécutives dans le cimetière du Père-Lachaise, enfermé bien sûr, pour m’imprégner des lieux. En fin d’automne, avec de très longs temps de pose pour les images que je voulais réaliser. Je me souviens d’une vieille souche d’arbre qui avait été touchée par la foudre et qui brûlait de l’intérieur, lentement… et me tenait au chaud.

La photographie a-t-elle le pouvoir de changer la perception collective dun événement ou dune époque ?
O.V. : Peut-être…, mais sans effet notable. Un clou chasse l’autre.

Comment percevez-vous linfluence des réseaux sociaux sur la manière dont les photographies sont créées et perçues aujourdhui ?
O.V. : C’est un épouvantable capharnaüm, une foire d’empoigne.

Un compte Instagram à suivre absolument ?
O.V. : Je ne vais presque jamais sur Instagram.

Quelle est la dernière chose que vous ayez faite pour la première fois ?
O.V. : Mes lacets. Comme je ne comprends pas comment je peux les faire si vite, j’ai le sentiment de les faire pour la première fois. Je ne m’en lasse pas.

Cest quoi, une photo réussie ?
O.V. : C’est une image qui traverse le temps, puis réapparaît, comme certaines sculptures enfouies qu’un soc de charrue exhume par hasard.

Quest-ce qui vous intéresse le plus dans une image ?
O.V. : Son énigme. C’est pour cela que je m’intéresse au secret des visages.

Quelles différences entre photographie et photographie dart ?
O.V. : Ajouter le mot « art » à la photographie, c’est la possibilité d’ajouter des zéros au prix de vente des images.

La ville, le pays ou la culture que vous rêvez de découvrir ?
O.V. : La ville dont le prince est un enfant.

Lendroit dont vous ne vous lassez jamais ?
O.V. : Mon lit.

Votre plus grand regret ?
O.V. : Celui de ne pas savoir ce qu’il y a derrière la porte.

Couleur ou N&B ?
O.V. : Noir et blanc. Pour interpréter et simplifier la réalité. Je me souviens, alors élève en khâgne, avoir découvert Pindare (poète grec né en 518 av. J.-C. à Cynoscéphales). Je l’ai beaucoup lu à l’époque, mais la seule chose que je retiens de lui se résume en six mots : « La secrète noirceur de la neige ».

Lumière du jour ou lumière studio ?
O.V. : Lumière du jour, toujours ou presque. Sauf la nuit, quand j’utilise les phares de ma voiture (ce sont des outils féériques).

Quelle est, selon vous, la ville la plus photogénique ?
O.V. : Je ne voyage pas, ou vraiment très peu. Voyage immobile, ou autour de ma chambre. Ou par procuration, avec des écrivains comme Nicolas Bouvier (LUsage du monde), qui fait ça très bien pendant que je le lis dans un transat. Je suis allé deux fois à Venise et oui… c’est beau… et c’est là que j’ai fait ce portrait (très réussi et jamais montré) de Bruno Ganz. J’en déduis qu’une ville photogénique est un portrait de Bruno Ganz (ou l’inverse).

Si Dieu existait, lui demanderiez-vous de poser pour vous, ou opteriez-vous pour un selfie avec lui ?
O.V. : Mon Dieu ! En voilà une question !

Si je pouvais organiser votre dîner idéal, qui serait à table ?
O.V. : Je préfère dîner seul avec moi-même.

Limage qui représente pour vous l’état actuel du monde ?
O.V. : C’est l’image d’un radis rose de Normandie, qu’un ami m’a rapporté, un radis somptueux par la nature déformé que j’ai photographié à la chambre. Sa forme est celle d’un phallus en érection que je montre recto-verso (diptyque) dans mon exposition actuelle dans les salons du château de La Roche-Guyon. Il est à la fois magnifique et obscène. J’ai choisi, exceptionnellement, de le montrer en couleur, car son rose est très précisément ce rose que l’on perçoit aux joues des jeunes filles quand elles sont émues.

Si vous deviez tout recommencer ?
O.V. : Je ne changerais rien. Même le pire. Sauf si je peux me réincarner en oiseau de montagne, ou en étourneau, planer au gré des vents et me jouer de toute gravité (mais je n’aime pas du tout la viande crue, c’est un problème qu’il faudra résoudre…).

Le mot de la fin ?
O.V. : Le mot de la fin est en lien avec la question précédente. Cela concerne le peuple des étourneaux (starlings, en anglais) et leur façon de voler (murmuration), dont je suis tombé amoureux, au point de les filmer selon un protocole très précis, pour tenter (vainement ?) de m’associer à leurs chorégraphies. Dans l’exposition que je présente actuellement au château de La Roche-Guyon, six plans-séquences leur sont consacrés. Ils ont été réalisés en différents points du Vexin français dans une sorte de précipitation instrumentalisée par le ballet capricieux des étourneaux eux-mêmes, tandis que, simultanément, en synchronisé, les accompagnait (les dirigeait ?) une musique préalablement choisie, extraite de mon panthéon personnel, et à mes ordres dans son lecteur. Je me suis ainsi donné l’illusion de danser un peu avec eux, et de me soustraire à cette gravité qui nous cloue tous au sol. Tandis que je les suivais et tournais, au double sens du terme, je m’infligeais un merveilleux tournis (à conseiller aux aspirants derviches).
Les étourneaux sont un peu comme ces enfants qui n’en finissent pas de vouloir poursuivre leurs jeux avant d’aller au lit. Ainsi procèdent mes starlings, se regroupant pour jouer dans le ciel à la tombée du soir, avant de s’abattre en grappes dans les haies de leur sommeil.

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