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Le Questionnaire : Delphine Blast par Carole Schmitz

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Delphine Blast : L’œil de l’intime et du collectif

Delphine Blast s’impose comme l’une des voix les plus singulières de la photographie documentaire française contemporaine. À la croisée du social et de l’artistique, son œuvre scrute les identités, les traditions et les enjeux contemporains touchant femmes, communautés et minorités, avec une attention particulière portée à l’Amérique latine, territoire qu’elle investit depuis de nombreuses années.

Ses images ne se contentent pas de témoigner : elles racontent, interrogent et provoquent. Chaque série est un récit visuel où l’intime rencontre le collectif, où l’émotion dialogue avec l’histoire. Mémoire, résilience, transmission culturelle, luttes sociales ou rôle des femmes dans la société : les thèmes abordés par Blast se déploient avec une intensité qui transforme le documentaire en expérience sensible. Ses photographies parlent autant de la condition humaine que des existences singulières qu’elles mettent en lumière, donnant forme à des réalités invisibles ou ignorées.

Collaborant avec des institutions prestigieuses et exposant à l’international, Blast a su imposer un regard à la fois rigoureux et profondément empathique. Elle donne voix et visibilité à celles et ceux que l’on entend rarement, tout en évitant voyeurisme et simplifications. Chaque image capte silences, gestes et émotions, révélant la dignité et la complexité de ses sujets.

Delphine Blast redéfinit ainsi le rôle du photographe : non plus simple observateur, mais acteur engagé, capable de conjuguer exigence éthique, précision formelle et puissance poétique. Son travail incarne une photographie du lien et de l’écoute, où chaque image devient un espace de rencontre, de questionnement et de transmission, offrant au spectateur autant de réflexion que d’émotion.

 

Site Internet : www.delphineblast.com
Instagram : @delphine_blast

Actu : Jusqu’au 2 novembre, Delphine Blast participe à la 13e saison photographique de l’Abbaye Royale de l’Epau, aux portes du Mans (Yvré-l’Evêque).

 

Votre premier déclic photographique ?
Delphine Blast : Lors d’un premier voyage en Bolivie, en 2004.

L’homme ou la femme d’image qui vous inspire ?
D.B. : Graciela Iturbide m’inspire par sa capacité à révéler l’intime avec poésie et respect, en tissant un lien profond avec les cultures et les personnes qu’elle photographie.

L’image que vous auriez aimé réaliser ?
D.B. : Plutôt qu’une image précise, c’est une atmosphère que j’aurais aimé créer : celle d’une photographie capable de condenser à la fois la fragilité et la force humaine, une image qui raconte une histoire au-delà de ce que l’on voit.

Celle qui vous a le plus ému ?
D.B. : Une photographie extraite de la série « Face au silence » de Christophe Agou. On y voit une agricultrice assise dans sa modeste cuisine, accompagnée de son berger allemand qui lui lèche son pied blessé. Cette image saisit la force, la résilience et la ténacité des agriculteurs, et révèle le lien très fort avec la terre et les animaux.

Celle qui vous a mis en colère ?
D.B. : Il y en a beaucoup. Récemment celles de la famine à Gaza et plus précisément la photo d’une mère tenant sa petite fille dans les bras dans un hôpital de fortune.

Une image clé de votre panthéon personnel ?
D.B. : Une image de Mary Ellen Mark, issue de sa série Streetwise. La tendresse et la dureté de ses portraits d’enfants des rues me bouleversent encore aujourd’hui. Ils me rappellent à quel point la photographie peut être un outil de mémoire et d’humanité.

Un souvenir photographique de votre enfance ?
D.B. : Je n’en ai que très peu…

L’image qui vous obsède ?
D.B. : Une photographie de Gulnara Samoilova, extraite de sa série Lost Family (« My mother, grandma and imaginable grandmother »). Cette image m’émeut profondément, non seulement pour la puissance de l’intervention et de l’esthétique, mais surtout pour ce qu’elle représente pour l’artiste elle-même : la mémoire, l’absence, le lien entre les générations. Dans cette image, il y a quelque chose d’universel : une manière de nous parler de la perte, de la famille et de la transmission, qui résonne profondément en moi.

Celle qui a changé le monde ?
D.B. : L’image du jeune Alan Kurdi, cet enfant syrien retrouvé sans vie sur une plage en 2015. Elle incarne à elle seule le drame des migrations et à quel point les hommes en souffrent et surtout les enfants.

Celle qui a changé votre monde ?
D.B. : Quand j’étais enfant, j’ai vu le Portrait of an Old Man in Red de Rembrandt. La lumière qui tombe sur son visage, révélant chaque ride et chaque émotion tout en plongeant le reste dans l’ombre, m’a profondément marquée. J’ai compris que la lumière pouvait raconter des histoires et que chaque image pouvait capturer bien plus que ce qui est visible au premier regard. Cette expérience a façonné mon regard et continue d’inspirer ma pratique artistique.

Sans limite de budget, quelle serait l’œuvre que vous rêveriez d’acquérir ?
D.B. : « Cuzco Woman Looking Down », 1948. Une photographie d’Irving Penn, issue de sa série les studios du Pérou.

Selon vous, quelle est la qualité nécessaire pour être un bon photographe ?
D.B. : L’humilité.

Le secret de l’image parfaite, s’il existe ?
D.B. : Il réside dans un ensemble de choses : une bonne lumière et composition bien sûr mais surtout une histoire que l’on raconte à travers cette image et l’émotion qu’elle provoque. C’est surtout être pleinement là, au bon moment, avec le regard et l’écoute justes.

La personne que vous aimeriez photographier ?
D.B. : Plutôt que j’aurais aimé photographier : Nelson Mandela.

Celle par qui vous aimeriez être photographiée ?
D.B. : Graciela Iturbide.

Un livre de photos indispensable ?
D.B. : Women street photographers.

L’appareil photo de votre enfance ?
D.B. : Je n’avais pas d’appareil photo enfant et j’ai découvert la photographie plus tard.

Celui que vous utilisez aujourd’hui ?
D.B. : J’en utilise plusieurs dont un SONY alpha 7 IV + Focales fixes.

Votre drogue préférée ?
D.B. : Les voyages.

Le meilleur moyen de déconnecter pour vous ?
D.B. : Partir.

Quelle est votre relation avec l’image ?
D.B. : Ma relation avec l’image est thérapeutique : Je me sens à ma place. Photographier me permet de comprendre, d’explorer le monde autour de moi, tout en donnant un sens à ce que je ressens.

Votre plus grande qualité ?
D.B. : L’empathie.

Votre dernière folie ?
D.B. : Refuser un gros projet photo pour me ressourcer à l’autre bout du monde.

Une image pour illustrer un nouveau billet de banque ?
D.B. : J’imaginerais un enfant en train de jouer, un moment simple mais universel qui symbolise la liberté, la joie et l’espoir.

Le travail que vous n’auriez pas aimé faire ?
D.B. : Couvrir les conflits, les zones de guerre.

Votre plus grande extravagance professionnelle ?
D.B. : Mettre en scène un projet comme une véritable performance, en mêlant photographie, son et lumière.

La photographie a-t-elle le pouvoir de changer la perception collective d’un événement ou d’une époque ?
D.B. : Oui, la photographie a ce pouvoir unique de cristalliser un moment, de le rendre historique et même universel. Des images comme celle du « Tank Man » à Tiananmen, de la chute du Mur de Berlin, ou des manifestations du Printemps arabe ont transcendé leurs contextes pour devenir des symboles de résistance, de liberté et de transformation. Ces photographies ont influencé les consciences collectives, redéfinissant notre compréhension de l’histoire et de la lutte pour les droits humains.

Comment percevez-vous l’influence des réseaux sociaux sur la manière dont les photographies sont créées et perçues aujourd’hui ?
D.B. : Ambivalente. D’un côté, ils offrent un excellent moyen de communication, permettant de partager instantanément des histoires et de toucher un large public. De l’autre, ils favorisent une consommation excessive d’images et une course à la rapidité, où la réflexion et la profondeur peuvent parfois passer au second plan.

Un compte Instagram à suivre absolument ?
D.B. : Maya Goded (@mayagoded).

C’est quoi, une photo réussie ?
D.B. : Une image qui capte quelque chose de réel mais qui va au‑delà de la simple représentation. C’est une photo qui fait ressentir, qui raconte une histoire, et qui reste dans la mémoire de celui qui la regarde.

Qu’est-ce qui vous intéresse le plus dans une image :
D.B. : C’est ce qu’elle révèle au-delà de l’apparence : les émotions, les gestes, les silences, et ce lien invisible qu’elle crée entre le spectateur et ce qui est photographié.

Quelles différences entre photographie et photographie d’art ?
D.B. : Je ne mets pas vraiment de frontière entre photographie et photographie d’art. Pour moi, une photographie documentaire peut tout à fait être considérée comme une œuvre d’art, et inversement, une photographie d’art peut raconter une réalité ou un témoignage. Ce qui m’importe, c’est la force de l’image, sa capacité à toucher, raconter et émouvoir, plus que les étiquettes.

La ville, le pays ou la culture que vous rêvez de découvrir ?
D.B. : Le Népal.

L’endroit dont vous ne vous lassez jamais ?
D.B. : Un petit village de pêcheurs sur la côte ouest du Mexique, un lieu de lumière et d’inspiration que je garde précieusement pour moi 😉

Votre plus grand regret ?
D.B. : Ne pas avoir commencé plus tôt.

Couleur ou N&B ?
D.B. : Couleur !

Lumière du jour ou lumière artificielle ?
D.B. : Cela dépend du contexte donc les deux.

Quelle est, selon vous, la ville la plus photogénique ?
D.B. : Elles le sont toutes plus ou moins mais à en choisir une : Guanajuato, au Mexique.

Si Dieu existait, lui demanderiez-vous de poser pour vous, ou opteriez-vous pour un selfie avec lui ?
D.B. : Selfie 😉

Si vous deviez tout recommencer ?
D.B. : Si je devais tout recommencer, je le referais sans hésiter, mais avec encore plus de confiance en moi et dans mes choix. Je prendrais les mêmes chemins, les mêmes risques, mais je me laisserais davantage guider par mon instinct et par la conviction que ce que je fais, a du sens.

Le mot de la fin ?
D.B. : Confiance. Confiance en soi, dans les autres et dans le chemin que l’on choisit de suivre.

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