Alexandre de Metz – L’instinct de l’image
Vision claire, regard affûté, intuition du marché. Alexandre de Metz incarne cette génération d’entrepreneurs culturels qui ont su faire dialoguer exigence artistique et accessibilité. Co-fondateur de YellowKorner, maison devenue référence mondiale de la distribution de la photographie d’art, il défend depuis près de vingt ans une ambition singulière : sortir la photographie des cercles fermés pour l’installer dans le quotidien du plus grand nombre. Mais sans compromis. Ni sur la qualité des tirages – confiés à un laboratoire d’art – ni sur la ligne artistique – où se côtoient figures légendaires de la photographie contemporaine et nouveaux talents prometteurs.
Diplômé de l’ESSEC, formé à l’économie mais habité par la culture, il fonde YellowKorner en 2006 avec son complice Paul-Antoine Briat. Ce qui n’était au départ qu’un pari devient vite un phénomène. À contre-courant des galeries traditionnelles, ils inventent une nouvelle manière de collectionner : plus directe, plus sensible, plus libre. Aujourd’hui, YellowKorner est présent dans plus de 130 galeries à travers le monde, de Paris à Shanghai, de New York à Dubaï, et continue d’affirmer une vision cosmopolite de la photographie, au croisement du luxe, du regard et de la narration visuelle.
Mais Alexandre de Metz ne se résume pas à son succès entrepreneurial. C’est un amateur éclairé, capable de citer Paolo Roversi comme Sarah Moon, de vibrer devant un tirage de Robert Frank ou de s’émouvoir face à la Madone de Bentalha de Juliette Hanrot. Il parle de photographie comme on parle de musique : avec émotion, précision et passion. Ce qui l’intéresse, c’est ce qui bouleverse, ce qui arrête, ce qui déplace. Derrière l’entrepreneur se cache un œil, et derrière l’œil, une sensibilité.
Infatigable curieux, il collectionne les livres rares, sillonne les salles de vente comme on fouille une bibliothèque secrète, et confesse un amour ancien pour les salles obscures, les concerts de piano, ou les clowns tristes photographiés par Nadar. À la croisée du marché et de l’intime, il incarne une manière singulière d’être à l’image aujourd’hui conscient de sa puissance, mais aussi de sa fragilité.
Humaniste moderne, Alexandre de Metz croit que la photographie peut changer les perceptions, révéler des vérités invisibles, éveiller des consciences. Dans un monde saturé d’images, il milite pour un regard plus attentif, plus exigeant, plus incarné. Un regard qui traverse le temps, et dit quelque chose de notre époque.
www.yellowkorner.com
Instagram : @akthyrka / @yellowkorner_official
Votre premier déclic photographique ?
C’est l’odeur des bains chimiques d’Ousson-sur-Loire. J’avais une quinzaine d’années, je développais mes premiers tirages argentiques dans le labo de notre maison familiale.
L’homme ou la femme d’images qui vous inspire ?
Clara Haskil. Pianiste d’exception, au destin d’une immense fragilité et d’une intensité rare. Chez elle, tout est question de nuances et de tension maîtrisée.
L’image que vous auriez aimé réaliser ?
Sans doute l’une des photographies de la série American West de Richard Avedon.
Celle qui vous a le plus ému ?
Récemment j’ai redécouvert ce portrait de Jane Evelyn Atwood d’une femme incarcérée qui accouche, allongée sur son lit une image frontale, sans défense, d’une intensité bouleversante.
Celle qui vous a mis en colère ?
Les clichés de Sebastião Salgado dans les mines de Serra Pelada.
Un souvenir photographique de votre enfance ?
Une photographie dérobée prise avec mon premier appareil argentique, celle d’un fermier et de ses vaches au petit matin, dans le brouillard ligérien.
L’image qui vous obsède ?
Un des portraits de Natalia par Paolo Roversi.
Celle qui a changé le monde ?
Dali Atomicus de Philippe Halsman, une prouesse technique et créative.
Celle qui a changé votre monde ?
Je pense à la photo de mariage de mes parents, en noir et blanc, avec une rangée d’enfants de coeur – un instant suspendu.
Sans limite de budget, quelle serait l’œuvre que vous rêveriez d’acquérir ?
Probablement un tirage original de Robert Frank issu de sa série The Americans. Ce livre est une claque visuelle et narrative. Il dit tout de la fragilité, de la solitude, de la beauté des interstices d’un pays et d’une époque.
Selon vous, quelle est la qualité nécessaire pour être un bon photographe ?
Photographier c’est écrire avec la lumière, il faut donc avoir la photo en tête avant même de déclencher tout en acceptant que le réel vous dépasse, et vous surprenne.
Le secret de l’image parfaite, s’il existe ?
Elle n’existe pas mais si elle vous arrête, si elle vous parle en silence, alors elle est juste. Avedon disait ‘toutes les photos sont exactes mais aucune n’est vraie”.
La personne que vous aimeriez photographier ?
Un jazz band en pleine action ou encore des familles en apparence banales, comme l’a fait Tina Barney.
Celle par qui vous aimeriez être photographiée ?
Jamie Hawkesworth, pour sa capacité à suspendre le temps, à faire surgir la grâce dans les silences ou Elizaveta Porodina pour sa créativité sans limites.
Un livre de photos indispensable ?
Blue Note Photographs of Francis Wolff. Toute une époque, un style, une manière d’écouter avec les yeux.
L’appareil photo de votre enfance ?
Un Rolleiflex 6×6 2,8 planar. Il me fascinait car il fallait plonger les yeux dans un puits lumineux et cadrer au niveau de la taille : un regard discret et direct.
Celui que vous utilisez aujourd’hui ?
Un iPhone, comme tout le monde. Mais je garde mes boitiers comme des talismans.
Votre drogue préférée ?
Les salles de vente jusqu’à minuit. Je chine des livres rares, des éditions invisibles, comme on cherche des trésors.
Le meilleur moyen de déconnecter pour vous ?
Un concert de piano . Le noir de la salle et silence juste avant la première note nous transportent déjà.
Quelle est votre relation avec l’image ?
L’image est immédiate. La photographie est une mémoire. L’image raconte. La photographie touche. Ce sont deux régimes différents du regard. Souvent, l’image rassure et la photographie déstabilise.
Votre plus grande qualité ?
La curiosité. Je cherche toujours une nouvelle perspective.
Votre dernière folie ?
Un dessin original d’Akira Toriyama, mort l’an dernier.
Une image pour illustrer un nouveau billet de banque ?
Sarah Bernhardt par Nadar en clown – pour le cynisme.
Le travail que vous n’auriez pas aimé faire ?
Politicien.
Votre plus grande extravagance professionnelle ?
Avoir co-fondé YellowKorner en 2006. Personne ne nous attendait, on a foncé. Ce fut vertigineux, intense, parfois insensé mais toujours sincère et passionnant.
La photographie a-t-elle le pouvoir de changer la perception collective d’un événement ou d’une époque ?
Absolument, je pense notamment à la photographie de Juliette Hanrot la Madone de Bentalha, cette femme qui hurle sans bruit prise en 1997 dans la banlieue d’Alger. L’image montre une femme tenant dans ses bras son enfant assassiné. Le cliché transcende encore le simple témoignage pour devenir une icône de la souffrance civile et de l’horreur de la guerre. Elle a marqué les esprits car elle cristallise la douleur indicible d’une mère, mais aussi l’absurdité de la violence. À travers cette photographie, le regard porté sur le conflit algérien a changé : il ne s’agit plus seulement d’un conflit mais d’une tragédie humaine universelle.
Comment percevez-vous l’influence des réseaux sociaux sur la manière dont les photographies sont créées et perçues aujourd’hui ?
Instagram c’est un miroir démultiplié : parfois flatteur, souvent déformant. Mais cela permet aussi à la photographie de gagner en visibilité et de se démocratiser, il nous appartient d’accueillir l’innovation en préservant l’exigence photographique.
Un compte Instagram à suivre absolument ?
Je suis de plus en plus de comptes de curation qui proposent des feeds inspirants qui permettent de découvrir des auteurs, parfois émergents, je pense par exemple à The Analog Club où chaque post est une porte d’entrée vers un univers photographique. (@the.analog.club)
Quelle est la dernière chose que vous ayez fait pour la première fois ?
Relire un livre pour la troisième fois, “Voyage au bout de la nuit” de Céline.
C’est quoi, une photo réussie ?
C’est une photo qui vous arrête. Une fraction de seconde ou toute une vie.
Quelles différences entre photographie et photographie d’art ?
La photographie enregistre, la photographie d’art interprète. L’une documente, l’autre transforme.
La ville, le pays ou la culture que vous rêvez de découvrir ?
La Corée du Nord, qui m’a énormément touchée artistiquement et photographiquement, je pense notamment au travail de Philippe Chancel. J’aimerais pouvoir voir ce pays de mes propres yeux.
L’endroit dont vous ne vous lassez jamais ?
Le Vézelay, une commune tellement mystérieuse où la spiritualité est omniprésente. Tout y devient reflet et silence.
Votre plus grand regret ?
De ne pas avoir dit oui quand on m’a proposé de photographier James Brown, je n’y ai pas cru sur le coup.
Couleur ou N&B ?
J’ai un respect profond pour le noir et blanc argentique, mais la couleur — lorsqu’elle est bien maîtrisée — est une écriture.
Lumière du jour ou lumière artificielle ?
Lumière naturelle.
Quelle est, selon vous, la ville la plus photogénique ?
C’est difficile mais je dirais New-York.
Si je pouvais organiser votre dîner idéal, qui serait à table ?
Ma femme si Vivian Maier veut bien garder mes enfants, pour l’anecdote elle était nounou.
Si Dieu existait, lui demanderiez-vous de poser pour vous, ou opteriez- vous pour un selfie avec lui ?
Je pense que je lui demanderai de signer un contrat pour le diffuser chez YellowKorner.
L’image qui représente pour vous l’état actuel du monde ?
Une photo de Alex Webb : des couches de vie, des regards qui s’ignorent, une saturation d’images ou une photo de Martin Parr.
Si vous deviez tout recommencer ?
Je ne recommencerais pas. Je poursuivrais. Je crois à la construction par étapes. Ce n’est que le début.
Note du Directeur de la publication.
Carole Schmitz a toute liberté éditoriale pour ses Questionnaires.
Leur tonalité peut parfois refléter, et c’est le cas ici, une la ligne éditoriale différente de celle de L’Oeil de la Photographie.
En effet, L’Oeil de la Photographie ne soutient pas la démarche commerciale de YellowKorner.
Jean-Jacques Naudet / Directeur de la publication
























