Photographe soudanais, Hashim Nasr était en Égypte lorsque la guerre civile a éclaté dans son pays au printemps 2023. Face à l’impossibilité de revenir, il a fait naître pendant cette période la série « On War and Displacement ». Entre symbolisme, rêve et réalité, son travail rend hommage à celles et ceux restés sur place, tout en interrogeant les notions d’appartenance et d’exil. Entretien avec un artiste qui propose un autre regard sur la guerre.
Pouvez-vous nous parler du contexte personnel et politique dans lequel cette série a été créée ?
Cette série est née d’une réflexion sur de nombreux aspects de la guerre civile soudanaise, sur moi-même, ma famille et d’autres personnes de mon pays. N’ayant pas été témoin de l’éruption de cette guerre en avril 2023 car j’étais en Égypte avec mes parents et mon frère pour des vacances, cette série parle du fait de laisser derrière moi ma maison, mes souvenirs et mon sentiment de sécurité. Cette série répond à l’effondrement non seulement d’un pays, mais de l’idée même d’appartenance.
Comment avez-vous vécu cette période d’exil en Égypte ? Quel rôle concret l’art a-t-il joué pour vous durant cette période ?
Au début, je vivais dans un vide mental, un état de déni, en espérant que tout ce qui se passait n’était qu’un rêve qui finirait par passer, mais j’ai fini par accepter que c’était réel. Il m’a fallu plusieurs mois pour m’adapter à cette réalité. La création de ces photographies m’a vraiment aidé à traverser cela, même si ce n’était pas toujours facile de sortir photographier.
Aviez-vous dès le départ l’intention de refléter non seulement votre propre expérience, mais aussi celle collective des Soudanais exilés ?
Oui, absolument. Bien que la série soit basée sur mon histoire personnelle, elle n’a jamais eu vocation à ne parler que de moi. Je me souviens avoir appelé ma tante lors de la deuxième semaine de la guerre, et elle me racontait qu’ils devaient se cacher sous la table à manger pour se protéger des bombardements et affrontements à l’extérieur. Le sentiment de perte, de tout perdre, et le déplacement forcé qui hantent ces images sont partagés par tant de Soudanais. Je voulais créer des portraits symboliques de cette expérience collective, une expérience qui n’apparaît pas toujours dans les gros titres des journaux.
Vous décrivez votre photographie comme un mélange d’images oniriques et de symbolisme militant. Quelles références artistiques ont façonné cette vision ?
La plupart de mes inspirations sont profondément ancrées dans ma culture soudanaise, elle-même influencée par la culture et le patrimoine africains, ainsi que par la culture pop occidentale internationale qui m’a beaucoup influencé à l’adolescence, notamment les visuels de Lady Gaga. Des artistes comme Aïda Muluneh font partie de mes inspirations récentes : elle utilise le langage visuel pour explorer les émotions, l’espace et l’identité. Je suis également attiré par le minimalisme visuel et la photographie mise en scène, où les accessoires peuvent porter une charge métaphorique. Ces références se mêlent à mes racines militantes, façonnées par l’héritage soudanais pour raconter des histoires.
Quel rôle le rêve joue-t-il dans votre pratique photographique ?
Mes photographies vivent toujours dans cet espace entre la mémoire et l’imaginaire. Le fondement de ma série A Leap into a Dream était un rêve que j’ai fait en 2021. Depuis ce temps, je n’ai cessé de traduire mes imaginaires en images jusqu’à aujourd’hui.
L’usage d’un smartphone dans cette nouvelle série est à la fois un choix esthétique et politique. Pourquoi ce choix ?
Au départ, je n’avais pas d’appareil photo à objectif, donc mon téléphone était toujours un médium pour traduire toutes ces idées en formes photographiques réalistes. La praticité de l’appareil photo du téléphone facilite le processus de prise de vue sans être interrogé par les gens ou les autorités.
Pourquoi avez-vous choisi de cacher les visages de vos modèles ?
Comme pour le smartphone, le fait de couvrir les visages était initialement pour des raisons de sécurité, à la fois pour moi et pour mes modèles qui sont des amis. Plus tard, ces coiffes sont devenues un moyen d’enrichir les visuels tout en donnant plus de confiance à mes modèles pour poser devant mon objectif, et en permettant au spectateur de se connecter davantage à l’essence de mes images sans être distrait par les traits des modèles.
Comment construisez-vous vos images ? Quelles sont les différentes étapes de votre processus créatif ?
Je commence souvent par écrire ou esquisser une idée, une phrase ou même un souvenir que je ne peux pas laisser partir. Je rassemble des accessoires ou je construis de petits décors, souvent en utilisant des matériaux issus de mon environnement. Je pense à chaque photographie comme à une scène. Je travaille avec la lumière naturelle, la couleur et l’espace, souvent en photographiant seul ou avec des amis proches. Je termine avec quelques retouches, mais je n’aime pas vraiment retoucher mes photos de manière excessive.
Certaines de vos images, comme Remembering My Uncle ou The Safest Place Was Under the Dining Table, expriment des sensations très tangibles à travers leurs titres. Comment combinez-vous mémoire intime et mise en scène symbolique dans votre travail ?
En partant des aspects réels et des histoires derrière chaque photo, j’essaie de transformer ce qui pourrait être évident en quelque chose de métaphorique. Par exemple, dans Remembering My Uncle, je transmets son absence par un cône renversé d’où émergent des fleurs.
Vous avez parlé de votre désir de “faire ressentir les aspects intangibles” des crises. Comment abordez-vous la traduction visuelle d’émotions complexes, souvent indicibles ?
Ouvrir la porte au domaine figuratif et conceptuel pour le spectateur permet vraiment de créer un espace où il peut saisir le fond de mes idées et visuels, et réfléchir aux histoires qu’ils contiennent. Je crois que des sujets comme la guerre peuvent aussi être interprétés sans avoir besoin de montrer des images sanglantes et perturbantes.














