Cogitations Mensuelles de Thierry Maindrault
Toujours plus…, toujours plus grand, toujours plus vite, toujours plus nombreux, toujours plus haut, toujours plus riche. C’est sec, c’est froid ; mais qu’elles paraissent aguichantes ces litanies qui enveloppent notre monde avec les vertus de la tunique de Nessus. Ces rêves chimériques devaient être porteurs d’un bonheur universel, à minima pour notre planète. La pagaille gigantesque, érigée en quelques années par cette philosophie, devait résoudre tous les maux rencontrés par nos vies aléatoires, en ce bas monde. Ce Graal, un summum du gigantisme, s’est imposé dans la mondialisation. Le toujours plus devenait admirable ! Dans l’attente que s’épanouisse l’universalisation ; mais, chaque chose en son temps. Je ne vais pas ergoter inutilement sur cette pseudo-évolution qui n’en est pas une : la folie des grandeurs est certainement l’une des démences les plus récurrentes depuis que l’un de nos ancêtres a pris conscience qu’il pensait, sans en avoir pris acte antérieurement. C’est à chacun de se positionner à sa propre échelle. Il n’est pas certain qu’une pensée globalisée et enjointe à chacun soit un nec plus ultra.
Pourquoi nous attarder sur ce gigantisme à la mode ? Parce que la photographie, avec sa technique, se trouve directement impactée à l’intérieur de ses solutions technologiques, donc nous sommes tous concernés sauf les technologiquement incapables. Également, parce que les nombreuses utilisations de l’image photographique à diverses fins, ciblées et intelligentes, se trouvent martyrisées, voir ringardisées.
Pour tous ceux d’entre nous qui utilisent tout ou partie des technologies numériques, tant pour capter la lumière que pour réaliser ou transférer des photographies, les évolutions technologiques des processus existants n’ont de cesse. Chaque l’évolution « pour le toujours plus » nous propose des potentialités de travail nouvelles. Toujours plus de pixels sur les capteurs, toujours plus de définitions à travers nos optiques, toujours plus de vitesse dans les prétraitements et toujours plus de stockage pour nos prises de vues. C’est dans la boite ! Certes, mais ce n’est pas terminé, excepté pour ceux qui se contentent d’appuyer sur le petit bouton pour s’imaginer qu’ils viennent d’accoucher d’un chef-d’œuvre. Avec ou sans le petit coup de pouce que leur imposent les concepts binaires de leur matériel de prise de vue. Pour les tous autres photographes, certains créateurs de surcroît, la postproduction s’exige avec des logiciels toujours plus performants (lorsqu’ils ne perdent pas la boule), des unités de stockage toujours plus volumineuses (malgré leur aspect toujours plus miniaturisé), des ordinateurs toujours plus véloces. En résumé, c’est incontestable, des performances accomplies au rendez-vous.
Époustouflant, n’est-il pas ?
Sauf que toutes ces petites évolutions ont un coût et pas uniquement que financier. L’impact sur notre planète (donc, entre autre, sur l’humanité) est très loin d’être nul. La réalisation matérielle de toutes ces évolutions technologiques dévore une énergie disproportionnée et engloutit des tonnes de matières premières pour les recycler, à la sortie, en produits toxiques pour des siècles. C’est évident que certains n’ont pas toujours tort dans leurs avalanches de mises en garde. Même si ces réalités sont noyées parmi de trop d’inepties, restons attentifs aux réalités irréversibles.
Et puis, la réflexion : pourquoi cette débauche de possibilités pour un non-usage en toute objectivité. Il est prouvé que chacun de nous n’utilise en moyenne, incluant les occasions exceptionnelles, que dix pourcents des potentialités proposées. Si l’on tient compte des besoins de l’ensemble des utilisateurs d’un même outil, nous n’atteignons pas les trente pourcents des possibilités (souvent redondante). Tout le reste ressemble à du gaspillage assis sur le nouveau dogme de masse du « qui peut le plus peut le moins ». Mais, ce discours ne devient plus acceptable, lorsqu’il est patent que les résultats matériels obtenus sont très au-delà des capacités physiologiques et biologiques humaines. Seules quelques expérimentations scientifiques trouvent quelques intérêts à identifier (après reconstruction numérique) la colorimétrie et les caractéristiques volumétriques d’un caillou égaré sur votre terrasse, photographié par l’un des milliers de satellites qui polluent notre vision de l’univers.
Ne sommes-nous pas arrivés à la limite de nos mégalomanies ? À courir après ce petit boitier à soixante millions de pixels, avec une séparation optique d’une pincée nanométrique et un obturateur qui décide et s’arroge l’instant optimum du délit.
Notre second volet concerne l’utilisation de la photographie. En effet, notre toujours plus s’invite également dans les nombreux usages de l’image photographique. Le phénomène d’élargissement quantitatif avait pointé le bout du nez dans les années 1970-1980, avec l’arrivée progressive de l’automatisation de certaines démarches indispensables à la réalisation d’une photographie. Le posemètre incorporé avant qu’il ne soit couplé, le télémètre pareillement incorporé avant qu’il ne soit couplé et cette boite à lumière magique ont permis à certains clients de photographes professionnels d’autoproduire leurs besoins photographiques. Ce qui m’amusait beaucoup, c’est que ce travail était souvent confié à la tare de la famille, incapable d’exercer une moindre activité par ailleurs. Mais, j’étais déjà bien sot d’en rire ; car, les industriels y ont vu un potentiel exponentiel pour la vente de leur matériel. Finalement, peu leur importait l’usage fait de leur invention, à chacun son problème.
L’arrivée du numérique n’a rien arrangé en permettant l’accès et l’usage des résultats, proposés pour les besoins professionnels, à la portée du plus grand nombre. Ensuite, tout s’articule essentiellement autour de l’équilibre du ratio prix de l’appareil / nombre d’acheteurs. La photographie est faite, par un appareil de prise de vues ou par son propriétaire (le dosage de la part de chacun n’est plus déterminant). En sus, que fait-on de cette nouvelle image figée sur une carte mémoire ? Excepté la regarder dans le hublot de l’appareil ou au mieux dans l’étrange lucarne de la maison reconvertie en écran tout usage, on ne fait rien. Le présumé auteur (sauf rares exceptions) se trouve strictement incapable et incompétent pour faire quoique ce soit ! Mais, toujours plus va nous sortir de cette impasse, grâce à un petit nuage extraordinaire – dit virtuel –. Il est sorti de nulle part pour prendre en charge (à part une résistance de l’auteur) chaque fichier photographique (ou autre) pourvu qu’il soit numérique. Cet aspirateur installe, sa récolte dans une kyrielle de centres de données implantées tout autour de la planète pour permettre à tout un chacun d’admirer toutes ces œuvres sublimes ainsi déposées pour l’éternité. C’est un peu simplifié, nous reviendrons peut-être un autre jour sur l’enfer tentaculaire des centres de données, pour nos œuvres.
Chaque image est aussi dupliquée et stockée dans des dizaines de lieux (au minimum). Or, il se fait chaque jour des millions d’images dont la plupart partent dans les nuages (car maintenant, ils sont devenus nombreux). Est-il bien raisonnable ce stockage hyper redondant dans des centres toujours plus gigantesques ? Ces milliards de milliards de composants qui consomment des milliards de milliards de watts pour permettre à la grand-mère de voir chaque jour (lorsque ce n’est pas chaque heure) la photographie du petit dernier. Même gabegie pour faire saliver de jalousie la copine devant la photographie de votre dernier … hamburger ! Les investissements mondiaux dans l’énergie, en 2025, seront de 330 000 milliards de dollars, dont 220 000 milliards de dollars pour l’électricité. Cette dernière dont une très grande partie est consommée par l’informatique et ses dévoreurs d’énergie que sont les centres de stockages numériques.
Sommes-nous vraiment convaincus que toujours plus impliquerait toujours mieux ?
Thierry Maindrault, 13 juin 2025
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