Dans son premier livre, publié chez Guest Editions et Pomegranate Press, Anthony Wilson part à la rencontre des « mawmaws », ces grand-mères de Virginie Occidentale redevenues mères pour sauver l’enfance de leurs petits-enfants.
Derrière la couverture lilas de Mawmaw, défile une vision idyllique de l’enfance, où les journées ensoleillées se passent en communion avec la nature, à jouer avec les animaux, faire un tour en moto dans les bois, cueillir des fleurs sauvages ou simplement traîner sur le porche, dans cette langueur insouciante si caractéristique de la jeunesse.
Pour beaucoup de ces jeunes, cette insouciance a pourtant dû être réapprivoisée, après l’implosion de leur cocon familial, laissant des grands-parents reprendre un rôle que les parents n’ont pu assurer. Aux États-Unis, près de trois millions d’enfants sont élevés par leurs grands-parents, voire leurs arrière-grands-parents. La Virginie Occidentale est l’un des États les plus touchés par ce phénomène : environ vingt-cinq mille petits-enfants y sont pris en charge, dans une région durement frappée par la pauvreté, la criminalité et la crise des opioïdes. C’est d’ailleurs souvent par ce seul prisme que les médias abordent la région, réduisant la complexité de ses habitants à une seule tragédie.
Anthony Wilson a découvert l’existence de ces « grandfamilies » par ce biais. Après avoir partagé leur quotidien et recueilli leur histoire, il refuse toutefois cette simplification. Si la drogue a bien brisé certaines de ces familles, les trajectoires qu’il documente ici sont plurielles : un père emprisonné, des parents dans l’incapacité financière d’assumer leur rôle, une mère tuée par son conjoint violent. « La vie est compliquée », résume-t-il dans le texte qui clôt l’ouvrage.
Pendant cinq ans, le photographe américain a suivi plusieurs grandfamilies au fil des saisons. Baignées d’une lumière douce, ses images déjouent les clichés visuels souvent associés à la région des Appalaches, préférant aux récits de déclin une vision de tendresse, d’attachement et de moments de joie ordinaire.
Dans son livre, les jeux de l’enfance, la tranquillité du quotidien et les grandes étapes de la vie comme l’incontournable Sweet Sixteen dialoguent avec des portraits de mawmaws, surnom donné aux grands-mères en Virginie Occidentale. Derrière leur âge parfois avancé transparaît une puissance tranquille, celle d’un amour qui s’exprime par le soin et le dévouement : « Beaucoup de ces grands-parents, tout en élevant leurs petits-enfants, s’occupent également de dizaines de chèvres, de poules ou de cochons. Le fait de prendre soin du vivant est ancré dans leur nature et leur mode de vie. »
Pour que leur voix soit entendue de manière plus authentique, il leur a proposé de prendre la plume. Dans ces lettres manuscrites, le récit souvent bouleversant des mawmaws tranche avec la douceur des images. Elles y racontent la difficulté de leur quotidien, les traumatismes de ces enfants déjà conscients que quelque chose s’est brisé, mais encore assez jeunes pour chercher refuge dans l’innocence de leur âge.
En choisissant de montrer ces jeunes dans la grâce du jeu et de l’insouciance, Anthony Wilson opère un geste de restitution. Il leur rend, par l’image, l’enfance qui leur a été volée. C’est ce que font aussi les mawmaws, à leur façon, en offrant l’amour et la continuité d’une famille à ceux qui en ont été privés.
Mawmaw est un puissant hommage à ces femmes dont le dévouement silencieux tient des vies entières. Mais c’est aussi un rappel de ce que les enfants apportent au monde : leur résilience et leur capacité à trouver la joie là où tout semblait compromis. En refermant ce livre flotte le sentiment que nous avons autant besoin d’eux qu’ils ont besoin de nous.
Zoé Isle de Beauchaine
Anthony Wilson — Mawmaw
Publié par Guest Editions et Pomegranate Press
254 x 203 mm, 120 pages
Disponible en ligne et dans toutes les bonnes librairies














