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Biennale de la Photographie de Mulhouse 2026 : Bruissements

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Perchée au 14e étage de la tour de l’Europe, à l’entrée d’un appartement vacant transformé en lieu d’exposition le temps de la Biennale de la Photographie de Mulhouse 2026, Bruissements débute avec le travail d’Ulf Lundin.

L’ambiance est intimiste, mais les fenêtres donnent sur d’autres tours, d’autres vies entrevues. François Jonquet, qui expose juste à côté, sourit : « C’est un peu à la Hitchcock, ici. On est là et on peut observer ces centaines de personnes dans leur foyer. » C’est principalement au téléobjectif qu’Ulf Lundin a construit son projet au long cours, Pictures of a Family.

Au sortir de ses études, Ulf Lundin traverse un moment de flottement. À la même époque, les images de paparazzi envahissent l’actualité. Ce geste de traque, de surveillance, que l’exposition Paparazzi au Centre Pompidou-Metz a depuis consacré comme l’un des plus symptomatiques de notre rapport contemporain à l’image. Lundin décide de s’en emparer et d’en inverser la logique : traquer non pas la célébrité mais la vie d’une famille suédoise banale, stable et ordonnée. La famille l’autorise à les photographier pendant un an, à la condition qu’il opère à leur insu. Si elle l’aperçoit, la journée s’arrête. Un contrat est rédigé, que Lundin présente au voisinage : « Pour que personne ne me prenne pour un psychopathe. » L’œuvre se construit dans l’interstice, dans l’art de disparaître.

Pictures of a family soulève des questionnements existentiels sur les choix de vie, mais aussi sur le positionnement du photographe dans le processus de création. C’est précisément l’ambivalence entre distance et proximité qui traverse la manière dont Lundin choisit de transmettre l’intime : « Ce que je cherche, c’est que l’on comprenne que je suis caché, loin. L’intimité passe par une distanciation tangible avec le sujet. »

Une fois le sas franchi, l’exposition commissionnée par Magali Avezou propose d’autres regards sur l’intime, la domesticité et la famille. François Jonquet aborde la construction familiale sous l’angle du voyage dans Forage, restituant la dimension épique de l’aventure collective. Eleonora Calvelli s’empare d’images de téléréalité : des corps filmés en permanence, qui finissent par performer leur propre intimité pour la caméra. Dans son livre photo Making Love to G is Gonna Be Like the First Time I Tried a Cheeseburger, elle réunit des images tirées de deux émissions, faisant dialoguer ces corps mis en spectacle d’eux-mêmes.

Natalie Malisse et Rebecca Bowring interrogent quant à elles la domesticité sous le prisme des violences intrafamiliales. Dans Knowing thunder gives away what lightning tries to hide, Rebecca Bowring photographie d’anciens tirages sur un nouveau fond, superposant deux temporalités pour faire surgir la façon dont les émotions évoluent et se reconfigurent face à une même situation. En axant son travail sur les lieux, plutôt que sur les corps, elle montre la violence inscrite dans l’espace domestique.

Margot Wallard et Katya Lesiv l’interrogent elles aussi, cette fois en dialogue avec l’expérience transnationale. Elles montrent comment l’expérience migratoire affecte le lien à l’intime et à la mémoire. Margot Wallard questionne les rapports généalogiques et la transmission : Oran mêle portraits de la jeunesse algérienne contemporaine, des images d’archives et des photographies de sa grand-mère pied-noir.
I am going home to eat mulberries from the tree de Katya Lesiv capte quant à lui ce dialogue intérieur constant qui s’instaure lorsqu’on grandit et se meut entre plusieurs lieux. Toutes deux fouillent les strates de la mémoire pour montrer comment les territoires traversés se déposent, couche après couche, au cœur de l’identité.

Bruissements traverse l’intime tel qu’il se produit aujourd’hui, publié, consommé, mis en circulation. Au centre de cette triangulation entre intime, extime et estime, se retrouve le domestique dans toute son ambivalence. L’exposition en tisse une cartographie sensible : le quotidien visible de tous, ce qu’on tait, et entre les deux ces oscillations, les imperfections et la violence qu’on enfouit. En sortant, je pensais à tout ce que je ne montre pas : les images que je n’ai pas prises, celles que j’efface, et les plus belles que je garde rien que pour moi.

 

Ségolène Bulot


À découvrir à la KunstTurm, 14e étage de la tour de l’Europe, Mulhouse, jusqu’au 5 juillet 2026.
Biennale de la Photographie de Mulhouse 2026

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