Rafael Fuchs : Le regard libre.
Peu de photographes auront traversé avec autant d’aisance les territoires parfois antagonistes de l’image contemporaine. Rafael Fuchs occupe une position singulière, à la lisière du documentaire, du portrait, de la performance et de l’expérimentation photographique. Son parcours, qui le mène de Tel-Aviv à New York, échappe aux catégories convenues : il témoigne d’une pratique où l’image n’est jamais considérée comme une fin en soi, mais comme un outil d’investigation du réel. Qu’il photographie les figures du pouvoir, les métamorphoses urbaines ou les fractures invisibles de nos sociétés, il développe une œuvre traversée par une même exigence : révéler ce qui se joue derrière les apparences, là où l’histoire collective rencontre l’expérience intime. Chez Rafael Fuchs, la photographie demeure avant tout une expérience humaine. Ses images portent la mémoire des lieux, des corps et des histoires, tout en interrogeant notre rapport au temps, à l’identité et à la représentation. Derrière l’apparente diversité de ses sujets se dessine une même obsession : comprendre ce qui relie les individus à leur environnement et révéler les fragiles tensions qui habitent notre époque.
À l’occasion de notre Questionnaire, exercice d’introspection autant que de dévoilement, Rafael Fuchs abandonne l’appareil pour se placer lui-même dans le champ. Les réponses qui suivent offrent un contrechamp inattendu à son travail : celui d’un artiste pour qui la curiosité demeure une méthode, le doute une vertu, et la photographie une manière d’habiter le monde. Elles dessinent en creux le portrait d’un homme dont l’œuvre n’a cessé d’explorer les multiples visages de la condition humaine.
Site web : www.rafaelfuchscontemporary.com
Instagram : @fuchsprojects
Votre premier déclic photographique ?
Rafael Fuchs : J’étais guide touristique dans le désert du Sinaï à la fin des années 1970 et au début des années 1980. Après environ un an d’activité, j’ai acheté un appareil photo et commencé à photographier au cours de mes expéditions. Je ne me considérais pas pour autant comme un photographe de nature. Ce qui m’intéressait davantage, c’étaient les contradictions visuelles ou situationnelles que je rencontrais. Je me souviens notamment d’un tourbillon de sable qui s’approchait de nous au loin. En y regardant de plus près, il s’agissait d’une caravane de chameaux conduite par son propriétaire bédouin, qui les accompagnait au volant d’une Mercedes-Benz roulant à leurs côtés. J’ai immédiatement photographié la scène. À la même époque, je réalisais également des portraits de mes amis ainsi que des autoportraits.
L’homme ou la femme d’image qui vous a inspiré ?
Rafael Fuchs : Je dirais que Robert Frank a été une source d’inspiration majeure, notamment par sa capacité à saisir des moments décisifs et profondément significatifs de la vie réelle avec une apparente simplicité. Helmut Newton a également beaucoup compté pour moi, à travers son travail de portraitiste et de photographe de mode.
L’image que vous auriez aimé prendre ?
Rafael Fuchs : Je répondrai de deux manières.
L’image réalisée par un autre photographe : il existe de nombreuses photographies iconiques que j’aurais aimé signer. L’une d’entre elles est Daryl Hannah With Baby, photographiée à Los Angeles par Helmut Newton pour Vogue en 1987. C’est une image d’une puissance dramatique extraordinaire. On y voit la belle actrice au visage impassible, un bébé en pleurs sur ses genoux, le paysage pastoral de Malibu en arrière-plan, des tonalités magenta, bleues et vertes, tandis que des mouettes traversent le ciel. Tout y est contraste et tension.
L’image que je n’ai jamais prise : le dernier portrait de ma mère avant sa disparition en 2009. Elle était hospitalisée à Tel-Aviv dans un état préoccupant, comme me l’avait indiqué mon frère. J’étais alors à New York, sur le point de réaliser une importante campagne publicitaire impliquant plusieurs mannequins et acteurs. Il m’était impossible d’annuler ou de reporter le projet. J’espérais que ma mère tiendrait encore quelque temps, mais lorsque le travail fut terminé, elle était déjà partie. Ses derniers mots au téléphone furent : « Ne t’inquiète pas pour moi, continue simplement à faire ce que tu aimes. »
Celle qui vous a le plus ému ?
Rafael Fuchs : Colored Entrance de Gordon Parks, réalisée en 1956. La photographie montre une élégante jeune femme afro-américaine accompagnée de sa nièce à Mobile, en Alabama, sous une enseigne lumineuse portant l’inscription « Colored Entrance ». Cette scène, en apparence anodine, révèle avec une force saisissante la réalité de la ségrégation raciale et de la discrimination institutionnalisée aux États-Unis.
Et celle qui vous a mis en colère ?
Rafael Fuchs : La photographie des détenus libérés du camp de concentration de Buchenwald, dans la baraque 56 du « Petit Camp », réalisée le 16 avril 1945 par Harry Miller. Il est bouleversant de voir dans quelles conditions inhumaines les prisonniers étaient maintenus par les nazis.
Mon père a lui-même été interné à Buchenwald pendant trois ans et demi. Il a survécu en s’échappant lors des derniers jours chaotiques de l’évacuation du camp, alors que les troupes américaines approchaient. Il a ensuite été pris en charge par les soldats américains.
Quelle photographie a changé le monde ?
Rafael Fuchs : Malheureusement, aucune photographie n’a encore changé le monde. Les violences, les horreurs et les injustices continuent d’exister partout. Certaines images ont cependant profondément influencé notre perception des conflits. Je pense notamment à The Terror of War de Nick Ut, réalisée le 8 juin 1972. On y voit Phan Thị Kim Phúc, âgée de neuf ans, courant nue et hurlant de douleur après avoir été gravement brûlée suite à une attaque au napalm de l’armée sud-vietnamienne à Trảng Bàng, au Vietnam. Cette photographie est devenue l’un des symboles les plus puissants et les plus emblématiques de la guerre, influençant durablement l’opinion publique mondiale et les mouvements pacifistes.
Et quelle photographie a changé votre monde ?
Rafael Fuchs : Je me souviens que lorsque j’étais enfant, mon frère aîné est revenu d’un voyage aux États-Unis avec une affiche du film Easy Rider. On y voyait Peter Fonda et Dennis Hopper chevauchant leurs Harley-Davidson dans le désert américain. Cette image a eu un impact considérable sur moi. Elle m’a donné un sentiment de liberté, tant dans mes actions que dans ma manière de penser. Elle a sans doute contribué à nourrir mon désir de partir aux États-Unis après mes études à la Bezalel Academy of Arts and Design de Jérusalem, puis de m’installer à New York, où je vis encore aujourd’hui.
Qu’est-ce qui vous intéresse le plus dans une image ?
Rafael Fuchs : Une photographie doit exercer sur moi une forme d’attraction, sans pour autant me livrer une réponse ou une conclusion définitive. Il doit subsister une part d’énigme : une expression intrigante et difficile à déchiffrer, une palette de couleurs légèrement dérangeante, une composition qui s’écarte subtilement de la structure attendue, ou encore une action dont le sens n’est pas immédiatement évident.
Quelle est la dernière photo que vous avez prise ?
Rafael Fuchs : Le portrait d’une femme assise en face de moi dans le métro. C’était une Afro-Américaine à la silhouette imposante et au regard déterminé. Elle portait un pantalon de survêtement rose et un tee-shirt assorti sur lequel était inscrit le mot « Harlem ». C’était un moment très new-yorkais. Je lui ai d’abord donné ma carte de visite et demandé l’autorisation de la photographier. Elle a accepté et j’ai réalisé quatre clichés avec mon iPhone. Elle était adorable et m’a confié qu’elle vivait en réalité dans le New Jersey.
Une image clé dans votre panthéon personnel ?
Rafael Fuchs : Off The Roof (1983), un autoportrait réalisé alors que j’étais soldat en temps de guerre au Liban. Cette série s’intitule Hope for Peace. J’effectuais mon service militaire de réserve obligatoire dans l’armée israélienne tout en étant étudiant en photographie, durant une guerre dont je ne comprenais pas les raisons. J’ai conçu ces autoportraits de manière théâtrale afin d’exprimer l’absurdité de la guerre ainsi que mes sentiments d’angoisse, de dissociation et de peur. J’utilisais un maquillage de scène, principalement blanc avec quelques touches de rouge, sous l’influence de la compagnie japonaise de danse butō Sankai Juku. La série a été remarquée par le commissaire François Hébel qui l’a intégrée à l’exposition Jeunes Créations, présentée à la Fnac Montparnasse à Paris en 1984.
Un souvenir photographique de votre enfance ?
Rafael Fuchs : Je vais répondre de deux façons. Un paysage est resté gravé dans ma mémoire : l’étang du parc Gan Meir à Tel-Aviv avec ses nénuphars. Il se trouvait près de chez moi et de mon école primaire. C’était l’endroit où nous jouions, où nous faisions du sport en plein air, et où se trouvait également une scène extérieure pour les spectacles. Un souvenir photographique venu de la presse : Paratroopers at the Western Wall de David Rubinger, prise le 7 juin 1967. Photographiés en contre-plongée, trois parachutistes israéliens se tiennent devant le Mur occidental de Jérusalem peu après sa prise durant la guerre des Six Jours. L’image a été largement reproduite et publiée dans de nombreux journaux, devenant l’une des photographies les plus célèbres de l’histoire israélienne.
Selon vous, quelle est la qualité indispensable d’un bon photographe ?
Rafael Fuchs : Pour un photographe de portrait, la capacité à créer une relation avec la personne photographiée, à ne pas l’intimider et à l’amener à s’ouvrir suffisamment pour révéler sa vulnérabilité.
Qu’est-ce qui fait une bonne photographie ?
Rafael Fuchs : Une bonne photographie est celle qui oblige le spectateur à s’arrêter et à la regarder longuement. Elle peut être séduisante : une personne, une nature morte, un plat, un paysage… quelque chose qui nous attire. Mais elle peut aussi être inquiétante, troublante ou dérangeante, au point de marquer durablement nos sens et notre esprit.
La personne que vous aimeriez photographier ?
Rafael Fuchs : Julian Assange. Il m’intrigue depuis longtemps. J’apprends toujours quelque chose des personnes que je photographie. Burt Reynolds m’a par exemple montré les semelles intérieures qu’il glissait dans ses chaussures pour paraître plus grand. Le chef Morimoto m’a appris qu’il fallait toujours nettoyer son plan de travail lorsqu’on passe d’un ingrédient à l’autre. J’imagine à peine les histoires que Julian Assange pourrait me raconter.
Un livre photo indispensable ?
Rafael Fuchs : The Americans de Robert Frank. J’aime la façon dont il révèle une Amerique plus complexe, plus rugueuse et souvent plus solitaire, en mettant en lumière les inégalités raciales, les tensions politiques et les réalités cachées derrière le rêve américain.
L’appareil photo de votre enfance ?
Rafael Fuchs : J’ai commencé la photographie au début de la vingtaine avec un Nikon argentique 35 mm. Puis, lorsque je suis entré à Bezalel, j’ai acheté un Yashica Mat 124G moyen format d’occasion à double objectif.
Celui que vous utilisez aujourd’hui ?
Rafael Fuchs : Un Sony Alpha et mon iPhone. Et, retour aux sources : je vais récupérer la semaine prochaine un Yashica bi-objectif argentique !
Comment choisissez-vous vos projets ?
Rafael Fuchs : Je suis ce qui me tient à cœur. Les portraits et les paysages urbains de mon quartier de Bushwick, à Brooklyn, m’ont conduit à autoéditer plusieurs livres. Bushwick Forever retrace l’évolution du quartier entre 2005 et 2011, durant les débuts de la gentrification. Plus tard est venu Bushwick Women Are Beautiful, une série de portraits réalisés entre 2005 et 2019. Le titre rend hommage à Garry Winogrand. J’aime aussi réunir les portraits réalisés pour des magazines ou des maisons de disques dans des expositions comme ICONS (2023), LUMINARIES (2024) ou Chemical Attraction (2025).
Comment décririez-vous votre processus créatif ?
Rafael Fuchs : J’adhère à l’idée qu’« il faut être deux pour danser le tango ». Lorsque je photographie quelqu’un dans le cadre d’une commande, je commence par me documenter. Ensuite, le plus important est de rester ouvert à la conversation et aux idées de la personne photographiée. J’arrive avec quelques accessoires liés à l’histoire que nous voulons raconter, tout en acceptant que la séance puisse prendre une direction inattendue. C’est là toute la beauté de la création. Avec un inconnu, en revanche, tout repose sur la première impression.
Un projet à venir qui vous tient particulièrement à cœur ?
Rafael Fuchs : Après trois expositions personnelles consacrées aux icônes que j’ai photographiées dans les années 1990 et au début des années 2000, je replonge aujourd’hui dans mes archives new-yorkaises à partir de 1985. On y trouve des portraits d’amis, de personnalités du centre-ville, des scènes nocturnes et des paysages urbains. J’espère en faire un livre et une exposition. Parallèlement, je poursuis mon travail de techniques mixtes, mêlant peinture et photographie grand format, dont certaines œuvres ont été présentées dans Chemical Attraction.
Votre drogue préférée ?
Rafael Fuchs : Je ne consomme pas beaucoup de drogues. Un peu de cannabis de temps à autre — si l’on considère encore cela comme une drogue ! Aujourd’hui, les variétés hybrides sont si puissantes que quelques bouffées suffisent à me stimuler. Tout me semble alors appartenir à un film et je ressens un besoin compulsif de tout photographier.
Votre meilleure façon de déconnecter ?
Rafael Fuchs : Faire défiler Instagram jusqu’à tomber sur des extraits de stand-up, des vidéos sur la nature, les animaux ou l’univers. Mais comme je suis de nombreux photographes, galeries et institutions, mon mode « déconnexion » finit souvent par se transformer en recherche !
Quel est votre rapport à l’image ?
Rafael Fuchs : Elle me ramène au temps, au lieu et aux personnes représentées. Elle me permet d’apprécier les différentes expériences de ma vie. Chaque image devient une mémoire supplémentaire, une couche qui contribue à façonner mon existence.
Par qui aimeriez-vous être photographié ?
Rafael Fuchs : Albert Watson. J’admire ses portraits très contrastés et sculpturaux, notamment ceux d’hommes, dont l’intensité est devenue emblématique.
Votre dernière folie ?
Rafael Fuchs : Porter une perruque rose à l’anniversaire de ma fille, qui m’avait demandé de faire des photos. La perruque faisait partie des accessoires proposés aux invités ; cela n’avait donc rien d’extravagant dans ce contexte !
Une image pour illustrer un nouveau billet de banque ?
Rafael Fuchs : Une image de ma nouvelle série Palm Series, composée de deux photographies assemblées numériquement, modifiées à l’aide de filtres Instagram, puis agrandies et retravaillées à la peinture.
Le métier que vous n’auriez pas aimé faire ?
Rafael Fuchs : N’importe quel emploi de bureau de 9 h à 17 h.
Votre plus grande extravagance professionnelle ?
Rafael Fuchs : Acheter des livres de photographie. Et autoéditer mes ouvrages à la demande, même si ce n’est pas rentable. J’aime voir mon travail prendre la forme d’un livre.
La question qui vous fait sortir de vos gonds ?
Rafael Fuchs : « Vous l’avez vraiment rencontré(e) ? » lorsque je montre le portrait d’une personnalité célèbre.
La dernière chose que vous avez faite pour la première fois ?
Rafael Fuchs : Je ne m’en souviens pas. J’imagine que je suis moins aventureux ces derniers temps.
La ville, le pays ou la culture que vous rêvez de découvrir ?
Rafael Fuchs : Saint-Tropez, en France. Ko Phi Phi, en Thaïlande. Stockholm, en Suède.
L’endroit dont vous ne vous lassez jamais ?
Rafael Fuchs : La plage. N’importe quelle plage. Donnez-moi une plage ! Tulum, Rio de Janeiro, Tel-Aviv ou Lanikai.
Votre plus grand regret ?
Rafael Fuchs : J’essaie de me pardonner, de comprendre ce qui a conduit à un événement malheureux. Je préfère éviter les regrets, car à ce moment-là je n’aurais probablement pas pu agir autrement.
Sur les réseaux sociaux, êtes-vous plutôt Instagram, Facebook, TikTok ou Snapchat ? Pourquoi ?
Rafael Fuchs : Instagram est mon préféré. Quant à TikTok, je n’ai jamais aimé le son à la fin des vidéos… ni même le nom : TikTok. Je trouve que cela sonne un peu juvénile.
Couleur ou noir et blanc ?
Rafael Fuchs : Couleur.
Lumière naturelle ou lumière artificielle ?
Rafael Fuchs : Les deux.
Quelle est selon vous la ville la plus photogénique ?
Rafael Fuchs : Puis-je citer des villages ? Toutes les villes de la côte amalfitaine me semblent photogéniques, même si je n’y suis jamais allé. Parmi les villes, je dirais Prague.
Si Dieu existait, lui demanderiez-vous de poser pour vous ou préféreriez-vous un selfie avec lui ?
Rafael Fuchs : (Rires.) Cette question me fait beaucoup rire. Je lui demanderais d’abord de poser, puis je ferais un selfie avec lui.
Si je pouvais organiser votre dîner idéal, qui serait assis à votre table ?
Rafael Fuchs : Scarlett Johansson. Il y a quelque chose chez elle qui m’intrigue.
L’image qui représente selon vous l’état actuel du monde ?
Rafael Fuchs : Ce devrait être une image générée par l’intelligence artificielle, avec des avions de combat, des chars, des soldats équipés des technologies les plus avancées, sur fond de paysage tropical. Une image capable de traduire le paradoxe du monde actuel.
Selon vous, qu’est-ce qui manque au monde aujourd’hui ?
Rafael Fuchs : Le temps. Le temps que les gens accordent aux autres. Nous nous habituons à une capacité d’attention toujours plus réduite.
Si vous deviez tout recommencer ?
Rafael Fuchs : Je ne connais pas d’autre manière de vivre.
Qu’aimez-vous que l’on dise de vous ?
Rafael Fuchs : Que je suis brillant.
La chose que nous devrions absolument savoir sur vous ?
Rafael Fuchs : Que mon humour est mon bouclier.
Un dernier mot ?
Rafael Fuchs : Soyez humble et respectez les autres.














