Longtemps réduit aux étiquettes de photographe de la Belle Époque, ou, plus simplement, de photographe du bonheur, Jacques Henri Lartigue échappe pourtant à tous ces raccourcis. Derrière l’apparente insouciance de ses images se dessine l’œuvre d’un auteur, qui n’a cessé de faire de sa propre vie, de celle de ses proches et des êtres qu’il a aimés, la matière même de sa création.
Né en 1894, il reçoit son premier appareil alors qu’il est encore enfant. Comme beaucoup d’amateurs du début du XXᵉ siècle, il photographie d’abord sa famille, les jeux, les vacances, les expériences aéronautiques de son frère, les élégances mondaines ou les dimanches ensoleillés. Très tôt, il imagine un jeu qu’il baptise le piège d’œil : fermer puis rouvrir les yeux pour faire surgir un cadre, retenir une scène, enfermer une vision avant qu’elle ne s’échappe. Cette intuition enfantine annonce une pratique étonnamment moderne de la photographie, cadrer le réel, saisir l’instant au moment où il va disparaître.
Si Lartigue pratique aussi la peinture, qu’il juge plus apte à atteindre l’essence des choses, la photographie lui offre un autre pouvoir, celui de retenir le temps. Elle devient le journal de son existence. Depuis l’enfance, il écrit quotidiennement, consigne ses impressions, classe ses négatifs. Dans son journal, il formule très tôt ce qui restera le fil conducteur de son travail : « Ce ne sont pas des pensées que je voudrais attraper au piège, mais l’odeur du bonheur» ; il ne conserve pas seulement ce qu’il voit, mais préserve ce que ces instants déposent en lui.
Toute son œuvre épouse ainsi le cours de son existence. Il photographie les femmes qu’il aime, celles qu’il épouse comme celles qui ne feront que traverser sa vie, mais auxquelles il offre, par l’image, une forme d’éternité. Famille, ami(e)s, enfants, automobiles, sports, voyages ; chez Lartigue, rien ne relève du grand événement et tout est évènement. L’ensemble participe d’une chronique intime où la beauté naît précisément de l’ordinaire, lorsqu’on le vit avec intensité.
Même lorsqu’il couvre, en 1946, le premier Festival de Cannes, il demeure moins attiré par le reportage que par les instants suspendus que l’événement laisse affleurer. À ses propres yeux, la photographie reste avant tout un art du vécu.
Cette fidélité au quotidien explique sans doute le malentendu qui a longtemps accompagné son œuvre. Sa légèreté n’est jamais une fuite devant le monde. Elle relève plutôt d’une élégance morale, celle qui consiste à choisir, envers et contre tout, de retenir les moments de grâce plutôt que les blessures, et de préserver la mémoire des instants fragiles. Chez Lartigue, vivre et photographier ne font finalement qu’un.
Jean-Jacques Ader
Exposition Jacques Henri Lartigue « L’œil absolu » Volet 1, du 26 juin au 30 septembre 2026 à Le Parvis, Espace culturel E. Leclerc de Pau (64) Directeur artistique Marc Bélit. Informations : https://www.leparvispau.com/











