Rechercher un article

Le Questionnaire : Marthe Lazarus par Carole Schmitz

Preview

Marthe Lazarus : la mémoire comme territoire de résistance

À l’occasion de l’exposition présentée par Mémoire Magnétique, Marthe Lazarus dévoile une quarantaine de photographies, collages, photo-films et expérimentations plastiques qui traversent plusieurs périodes de sa production. L’exposition réunit des séries récentes, d’autres plus anciennes, des œuvres inédites ainsi qu’un ensemble d’autoéditions issues de son projet au long cours TIME MACHINE. Chez Marthe Lazarus, la photographie n’est jamais un simple outil d’enregistrement du réel. Elle constitue un espace de circulation où se croisent souvenirs, émotions, images trouvées, fragments de vies et projections mentales. Son œuvre se construit dans cet entre-deux où la mémoire devient matière première, territoire mouvant et instable, constamment réécrit par le regard. À travers des autoportraits, des portraits de proches, des mises en scène, des archives personnelles ou des collectes d’images glanées sur Internet, l’artiste compose une cartographie sensible de l’intime. Les images se superposent, se contaminent, se répètent. Elles forment un réseau complexe où passé et présent, réalité et fiction, expérience vécue et imaginaire se confondent volontairement. « J’ai besoin que mes images soient traversées par plusieurs couches, comme notre cerveau l’est en permanence par les souvenirs, les pensées et les images mentales », explique-t-elle.

Cette stratification constitue l’un des gestes fondamentaux de son travail. Collages, interventions sur l’image, montages photographiques ou photo-films participent d’un même désir : rendre visible ce qui échappe habituellement à la représentation. Marthe Lazarus ne cherche pas à documenter le monde mais à traduire la manière dont il s’imprime en elle, comment il persiste, se transforme et resurgit. Son projet TIME MACHINE incarne particulièrement cette réflexion. Inspiré à la fois par le flux continu des images numériques qui saturent notre quotidien et par le système de sauvegarde des ordinateurs Apple portant le même nom, il fonctionne comme une tentative de captation du temps contemporain. Sous forme d’autoéditions thématiques imprimées artisanalement dans son atelier, l’artiste collecte, archive et recompose une partie du flot visuel qui traverse nos existences. Chaque publication agit comme un disque dur poétique où s’accumulent les traces d’une mémoire individuelle traversée par les images collectives. À l’heure où les algorithmes organisent notre rapport au visible, où les flux numériques accélèrent l’oubli autant qu’ils produisent de l’archive, Marthe Lazarus développe une œuvre qui oppose à la consommation rapide des images un travail de réappropriation, de montage et de réactivation. Son regard s’attarde sur les résidus, les accidents, les réminiscences et les zones d’incertitude que les systèmes de classement peinent à contenir.

Cette approche trouve un écho particulier dans l’exposition (DÉ)GÉNÉRÉ(E)S, présentée à l’Étoile de la Roquette dans le cadre du Festival OFF d’Arles 2026. En reprenant à rebours l’expression infamante d’« art dégénéré » utilisée par le régime nazi en 1937 pour condamner les formes artistiques jugées déviantes, l’exposition interroge les nouvelles normes visuelles qui façonnent notre époque. Dans ce contexte, le travail de Marthe Lazarus apparaît comme une forme de résistance poétique à toute simplification du réel. Ses images refusent les catégories fixes, les récits linéaires et les identités figées. Elles revendiquent la complexité, l’ambiguïté et la porosité des expériences humaines. Elles rappellent que la mémoire n’est jamais un archivage neutre mais une construction permanente, traversée par le désir, l’oubli, la fiction et l’émotion.

Loin de toute nostalgie, son œuvre explore ainsi ce que signifie se souvenir à l’ère numérique : comment conserver des traces dans un monde saturé d’images, comment préserver l’épaisseur des expériences face à leur circulation incessante, comment faire émerger une parole singulière au cœur du bruit visuel contemporain. Son œuvre constitue aujourd’hui l’une des explorations les plus personnelles et les plus sensibles des liens qui unissent photographie, mémoire et imaginaire, faisant de chaque image le fragment d’une autobiographie en perpétuelle recomposition.

 

Site Web : www.marthelazarus.com
Instagram : @marthelazarus

Exposition Photographies Marthe Lazarus – Paris Montparnasse
Jusqu’au au 05 septembre, du mardi au samedi de 14h à 18h
L’artiste sera présente le samedi (en dehors des samedi 11 et 25 juillet), les 15 ,16 et 17 juillet et sur rendez-vous. Fermé les jours fériés et du 25 juillet au 25 août
Lieu : Villa Vassilieff / chemin du Montparnasse. Entrée par le 21 avenue du Maine au pied du métro Montparnasse

Exposition collective, Lazarus, Photographie générée et dégénérée, Arles
Du 8 au 26 juillet 2026, du mercredi au dimanche de 15h à 20h. Présence des artistes sur la semaine professionnelle des Rencontres. Vernissage le vendredi 10 juillet à 17h.
Lieu :
Étoile de la Roquette, 20 rue Genive, Arles

 

Votre premier déclencheur photographique ?
Marthe Lazarus : Certaines lumières. Certaines lignes dessinées par la lumière. C’est souvent là que tout commence.

Un souvenir photographique de votre enfance ?
Marthe Lazarus : Les premières photos que j’ai prises de ma sœur et mes premiers autoportraits réalisés quand j’avais huit ou neuf ans. Ce sont des images que j’expose aujourd’hui !

L’appareil photo de votre enfance ?
Marthe Lazarus : Un Kodak Instamatic avec une pellicule 110.

Celui que vous utilisez aujourd’hui ?
Marthe Lazarus : Je suis assez éclectique. Je vais du téléphone au Leica.

L’homme ou la femme de l’image qui vous a inspirée ?
Marthe Lazarus : J’ai probablement eu mes premières inspirations du côté du cinéma et de la peinture. Enfant, je lisais Télérama chez mes parents et je découpais les photos de films que j’aimais. J’en regardais aussi beaucoup. Il y avait beaucoup de livres et de représentations de peintures chez eux.

L’image que vous auriez aimé réaliser ?
Marthe Lazarus : Le tableau « au-dessus de la ville » de Marc Chagall en 1924.

Celle qui vous a le plus émue ?
Marthe Lazarus : Quand j’ai découvert le travail de Zofia Kulik aux rencontres d’Arles, je me suis mise à pleurer comme une madeleine.

Et celle qui vous a mise en colère ?
Marthe Lazarus : Le sujet d’une photo peut me mettre en colère, mais rarement la photo elle-même. En revanche, certaines images de paparazzis me choquent profondément. Elles relèvent parfois du harcèlement. Les gens, même célèbres, ne sont pas des bêtes de foire. Je pense notamment aux images de Britney Spears au moment où elle se rase la tête.

Quelle photo a changé le monde ?
Marthe Lazarus : La toute première. L’invention même de la photographie.

Et quelle photo a changé votre monde ?
Marthe Lazarus : La photographie de Marilyn Monroe réalisée par Eve Arnold sur le tournage des Misfits. La magie de Marilyn et l’état de grâce de cette photographie. J’avais cette affiche dans ma chambre de très jeune fille.

Une image clé de votre panthéon personnel ?
Marthe Lazarus : Le chat d’Araki dans la neige sur sa terrasse.

Qu’est-ce qui vous intéresse le plus dans une image ?
Marthe Lazarus : L’émotion.

Quels détails recherchez-vous dans un visage, un paysage ou un objet ?
Marthe Lazarus : Je ne cherche pas vraiment des détails. Ce n’est pas ce qui m’intéresse. Je cherche plutôt une vibration générale.

Elliott Erwitt disait : « La couleur est descriptive. Le noir et blanc est interprétatif. » Êtes-vous d’accord ?
Marthe Lazarus : Le travail d’Elliott Erwitt et le mien sont tellement aux antipodes qu’il m’est difficile de vraiment m’approprier sa phrase ! Je pourrais dire que je suis intéressée et par décrire et par interpréter et que le noir et blanc et la couleur ne sont pas antagonistes pour moi. Dans mes superpositions et mes collages il peut m’arriver de mixer une partie de photographie en couleur et une autre en noir et blanc. Par exemple dans ma série Haute Intensité les éléments en noir et blanc peuvent représenter le temps long des guerres mondiales du XXeme siècle et la couleur le présent.

Selon vous, la technique peut-elle primer sur l’émotion en photographie ?
Marthe Lazarus : Oui. Certaines photographies tendent vers une démonstration de virtuosité technique. Pour moi, la technique importe finalement assez peu. Elle peut même parfois bloquer l’énergie qui me guide lorsque je crée. J’attrape ce que j’ai sous la main. Il m’arrive de développer une technique pour une seule série. La technique m’intéresse lorsqu’elle permet de manipuler, toucher, transformer les choses, mais pas dans sa recherche de perfection. Il m’arrive aussi de laisser sciemment des ‘fautes techniques’ dans mes images, notamment les collages. Il est important pour moi que le spectateur comprenne bien que ce sont des fabrications. L’art brut m’intéresse beaucoup.

La beauté en photographie est-elle, pour vous, purement esthétique ?
Marthe Lazarus : D’abord, il faudrait définir ce qu’est la beauté. Je parlerais plutôt de justesse ou de vibration. Je reste fascinée par le fait que certaines images touchent presque universellement les êtres humains.

Quels éléments peuvent rendre le silence visible dans une photographie ?
Marthe Lazarus : Pour moi, une photographie est silencieuse lorsqu’elle ne me touche pas, lorsque je n’ai pas envie de la regarder. Elle ne me parle pas.

L’unicité d’une photographie vient-elle du moment ou de la mise en scène ? Une photographie peut-elle être plus vraie que la réalité ?
Marthe Lazarus : Pour moi, ma réalité, ce sont mes images mentales. J’utilise les tranches de réels saisies par la photographie pour fabriquer mes fictions intimes. Je fantasme, je brouille, je mélange. Je laisse venir les images à moi. En ce moment, j’utilise souvent un autoportrait que je malaxe, reprends, interprète différemment. Je l’ai entouré de fœtus d’éléphants dans une image, je lui ai superposé des veines dans une autre, je lui ai remplacé le visage par d’autres images… Je n’ai pas fait tout cela le même jour… C’est juste une photographie qui m’interpelle régulièrement en ce moment.

Une photographie peut-elle changer notre perception d’un événement ?
Marthe Lazarus : Bien sûr. D’abord parce qu’elle le fixe et l’enregistre. Ensuite parce qu’elle peut aussi le manipuler, le déformer ou, au contraire, nous le révéler.

La photographie est-elle un témoignage ou une forme de manipulation ?
Marthe Lazarus : Ce qui est passionnant dans la photographie, c’est qu’elle peut être les deux à la fois, et bien davantage encore. Je suis précisément dans cet entre-deux. C’est peut-être pour cela que je manipule autant mes images notamment avec des superpositions, dans une approche plasticiennes.

Qu’est-ce qui fait une bonne photo ?
Marthe Lazarus : Probablement quelque chose qui piège l’œil et nous embarque dans un monde.

Selon vous, quelle est la qualité nécessaire pour être un bon photographe ?
Marthe Lazarus : Le lâcher-prise. Chercher au fond de soi et prendre le risque de le montrer, quitte à ne pas être compris.

Comment choisissez-vous vos projets ?
Marthe Lazarus : Je réalise souvent ce qui me coûte peu dans une logique DIY et lo-fi que j’aime beaucoup. Mais j’ai actuellement un projet en tête qui nécessiterait des moyens techniques et financiers importants. Il va falloir que je trouve un financement. Je déteste faire des dossiers !

Comment décririez-vous votre processus créatif ?
Marthe Lazarus : Intuitif.

Un projet à venir qui vous tient particulièrement à cœur ?
Marthe Lazarus : Développer mes recherches formelles. Et surtout concrétiser ce projet qui repose sur un procédé coûteux qui nécessiterait des partenariats financiers et techniques.

La personne que vous aimeriez photographier ?
Marthe Lazarus : Mon chat. Il sent quand j’essaie de le photographier et se détourne.

Celle par qui vous aimeriez être photographiée ?
Marthe Lazarus : J’ai beaucoup de mal à être photographiée par les autres. C’est sans doute pour cela que je pratique autant l’autoportrait.

Un livre de photographie indispensable ?
Marthe Lazarus : Coming and Going de Jim Goldberg. Je suis très bibliophile : j’achète énormément de livres photo. J’en produis aussi sous forme d’autoéditions. C’est un aspect important de mon travail.

Quelle est la dernière photo que vous avez prise ?
Marthe Lazarus : Des vues de mon exposition.

Sur les réseaux sociaux, êtes-vous plutôt Instagram, Facebook ou TikTok ?
Marthe Lazarus
 : Instagram.

Qu’est-ce qui a changé en photographie depuis le succès des réseaux sociaux ?
Marthe Lazarus : Instagram a créé un effet d’image : certaines œuvres paraissent très intéressantes à l’écran et déçoivent lorsqu’on les voit en vrai.
Mais c’est aussi un formidable outil de diffusion, d’observation et d’échange. J’y découvre le travail des autres et j’y montre le mien.

Un compte Instagram à suivre absolument ?
Marthe Lazarus : Japanese Avant-Garde Books.

Quel est votre point de vue sur l’IA ?
Marthe Lazarus : Comme tout le monde je pense, je la trouve fascinante et dangereuse notamment pour la démocratie, les libertés individuelles et l’emploi.
Pour aller plus loin je me demanderais quel point de vue l’IA a sur moi ? On me la propose sous la forme d’outils de retouche extraordinaires par exemple… Qu’est-ce qu’elle apprend de moi quand je l’utilise ? Qu’est-ce qu’elle en fera ?

Couleur ou noir et blanc ?
Marthe Lazarus : Couleur. Je peux la passer en noir et blanc plus tard si j’en ai envie.

Lumière naturelle ou lumière artificielle ?
Marthe Lazarus : J’aime quand les deux se mélangent.

Quelle ville vous paraît la plus photogénique ?
Marthe Lazarus : L’herbe est toujours plus verte ailleurs !

La ville, le pays ou la culture que vous rêvez de découvrir ?
Marthe Lazarus : La Tanzanie. Voir les grands animaux. Une forme de jardin d’Éden.

L’endroit dont vous ne vous lassez jamais ?
Marthe Lazarus : Mon lit.

L’image qui représente pour vous l’état actuel du monde ?
Marthe Lazarus : Un drone.

Selon vous, qu’est-ce qui manque dans le monde d’aujourd’hui ?
Marthe Lazarus : Quelle immense question… Elle est trop grande pour moi.

Si Dieu existait, lui demanderiez-vous de poser pour vous ou opteriez-vous pour un selfie avec lui ?
Marthe Lazarus : Je ne lui demanderais rien. En revanche, je trouverais très amusant qu’il ait envie d’être photographié ou qu’il réclame des selfies avec ses admirateurs.

Votre drogue préférée ?
Marthe Lazarus : La télévision.

Votre meilleure façon de déconnecter ?
Marthe Lazarus : J’ai beaucoup de mal à déconnecter. Mais il y a Tetris sur mon téléphone. J’y passe beaucoup trop de temps.

Votre dernière folie ?
Marthe Lazarus : Un tableau naïf représentant un cheval, acheté sur Le Bon Coin. Les objets vintage et kitsch me fascinent.

Votre plus grande extravagance professionnelle ?
Marthe Lazarus : Présenter des collages avec des captures d’écran prises sur le web à un concours de photographie qui ne jure que par l’image léchée. Évidemment, je n’ai pas été sélectionnée !

Le métier que vous n’auriez pas aimé faire ?
Marthe Lazarus : Il n’y a pas de sot métier.

Quelle question vous déroute le plus ?
Marthe Lazarus : Celle-ci.

La dernière chose que vous avez faite pour la première fois ?
Marthe Lazarus : Entrer dans les réserves de la BnF pour un projet. C’était fascinant.

Votre plus grand regret ?
Marthe Lazarus : La nostalgie est très ancrée en moi et c’est l’une des raisons pour lesquelles je reviens très souvent sur des images prises au long de ma vie en les malaxant, superposant… C’est une façon pour moi de revivre des moments, retrouver des personnes ou retourner dans des lieux. Mais les regrets ne sont pas vraiment dans ma manière de penser. En revanche, j’ai des remords pour certaines choses !

Si vous deviez tout recommencer ?
Marthe Lazarus : Je rangerais mieux mes archives et je garderais tous mes appareils photo.

Si je pouvais organiser votre dîner idéal, qui serait à table ?
Marthe Lazarus : Mes morts.

Qu’aimez-vous que les gens disent de vous… après ?
Marthe Lazarus : Si c’est après un dîner chez moi : « C’était super bon !»  Malheureusement, je suis nulle en cuisine !

La seule chose que l’on doit absolument savoir sur vous ?
Marthe Lazarus
 : Je tiens absolument à ma liberté.

Un dernier mot ?
Marthe Lazarus : J’aime les accidents et les surprises.

Merci de vous connecter ou de créer un compte pour lire la suite et accéder aux autres photos.

Installer notre WebApp sur iPhone
Installer notre WebApp sur Android