Rechercher un article

Le Questionnaire : Laurence Guenoun par Carole Schmitz

Preview

Laurence Guenoun : La vérité silencieuse des images

La photographie, pour Laurence Guenoun ne relève jamais de l’appropriation du réel mais d’une forme de disponibilité au monde. Son regard se situe à l’opposé de la prédation visuelle contemporaine : il avance avec lenteur, presque avec retenue, comme si chaque image devait d’abord obtenir le consentement silencieux de celui ou celle qu’elle révèle. Dans une époque saturée d’images bavardes et autoritaires, son travail réintroduit la possibilité rare d’une photographie qui écoute. Cette posture explique sans doute la singularité de ses portraits. Laurence Guenoun ne photographie pas des visages : elle photographie des présences. Quelque chose affleure dans ses images qui échappe à la narration immédiate — une vibration intérieure, un abandon fugitif, parfois même une forme d’inquiétude contenue. La lumière, toujours subtile, semble moins éclairer les corps qu’accompagner leur apparition. Chez elle, le portrait devient un espace de suspension, presque un territoire mental. Son œuvre trouve précisément sa force dans cette tension entre sophistication plastique et dépouillement émotionnel. Qu’elle travaille dans l’univers de la mode, du luxe ou du documentaire social, elle conserve la même éthique du regard : ne jamais réduire le sujet à une fonction esthétique ou sociologique. Ses séries réalisées au Brésil ou en Haïti évitent le piège de l’exotisme compassionnel ; elles préfèrent l’attention à la spectacularisation, la proximité à l’effet. Là où tant de photographies documentaires cherchent à prouver, Laurence Guenoun cherche avant tout à rencontrer. Il existe dans son travail une douceur qui n’a rien de décoratif. Cette douceur est une résistance. Elle s’oppose frontalement à la brutalité du flux contemporain, à l’hyper visibilité permanente, à l’image consommée puis oubliée. Ses photographies imposent un autre rythme : celui de la contemplation et de l’intime. Elles rappellent que regarder peut encore être un acte de délicatesse. Ce qui frappe enfin, c’est la cohérence invisible de son parcours. Entre commande éditoriale, portrait artistique et engagement documentaire, Laurence Guenoun construit une œuvre profondément unifiée par une même obsession : rendre à l’humain sa complexité silencieuse. Peu de photographes parviennent aujourd’hui à maintenir cet équilibre fragile entre élégance formelle et vérité émotionnelle. C’est précisément là que réside la singularité de son travail.

 

Site Web : www.laurenceguenoun.com
Instagram : @laurenceg / @laurencegtravels

 

Votre premier déclencheur photographique ?
Laurence Guenoun : J’ai grandi dans un environnement où la photographie était très présente. Beaucoup de mes souvenirs sont liés à des photos qui ont consolidé ma mémoire. A 16 ans, j’ai commencé à poser et travailler un peu comme mannequin. Passer derrière l’objectif est vite devenu une évidence.

Un souvenir photographique de votre enfance ?
Laurence Guenoun : Une photo en noir et blanc de moi le sourire aux lèvres sur mon petit cheval à bascule (qui était bleu et blanc) dans la cour de mes grands-parents. L’allée de rosier, mon grand-père en arrière-plan, elle ramène les odeurs, les bruits, le sentiment de bonheur et d’affection que je ressentais là-bas.

L’appareil photo de votre enfance ?
Laurence Guenoun : Mon premier appareil photo, un Nikon F-501 que j’ai toujours et qui fonctionne toujours aussi bien. Je l’ai beaucoup trimbalé et il ne m’a jamais fait défaut.

Celui que vous utilisez aujourd’hui ?
Laurence Guenoun : J’en utilise différents en fonction de ce que je veux ou dois faire mais, pour le moment, c’est le Fuji GFX 50 que j’affectionne le plus.

L’homme ou la femme de l’image qui vous a inspirée ?
Laurence Guenoun : Deux photographes, des amis, ont profondément inspiré et influencé ma façon de travailler : Gyslain Yarhi et Jean François Jonvelle pour leur façon de faire : l’humain, l’humour, l’humilité.

L’image que vous auriez aimé réaliser ?
Laurence Guenoun : Certainement une photo de Nan Goldin. J’ai énormément de respect pour son travail et le regard qu’elle porte sur ce qui l’entoure.

Celle qui vous a le plus ému(e) ?
Laurence Guenoun : J’en ai beaucoup trop qui me viennent en tête. Elles sont associées à des époques différentes, des moments de vie différents, des états d’esprits différents et m’accompagnent.

Et celle qui vous a mis en colère ?
Laurence Guenoun : Beaucoup aussi, lorsque je ressens une forme de voyeurisme, d’objectification, de malveillance ou d’ascendant du photographe sur son sujet, ça me met en colère.

Quelle photo a changé le monde ?
Laurence Guenoun : Changé le monde, je ne sais pas, mais changé le regard qu’on porte sur le monde, certainement les photographies sociales des années 30 de Dorothea Lange, celles du ghetto de Varsovie ou des camps de concentration, et celles des photographes qui ont couvert les zones de guerre.

Et quelle photo a changé votre monde ?
Laurence Guenoun : Il n’y a pas une image en particulier mais un livre qu’il y avait chez mon père sur les camps, toute cette inhumanité en images m’a fait prendre conscience très tôt de l’horreur dont l’homme pouvait être capable.

Une image clé de votre panthéon personnel ?
Laurence Guenoun : Sans doute un portrait que j’ai pris dans la communauté de Jardim Gramacho à Rio d’un enfant portant un masque de carnaval.

Qu’est-ce qui vous intéresse le plus dans une image ?
Laurence Guenoun : L’émotion ou le souvenir qu’elle crée.

Quels détails recherchez-vous dans un visage, un paysage ou un objet ?
Laurence Guenoun : Une forme de vérité qui me touche.

Elliott Erwitt disait : « La couleur est descriptive. Le noir et blanc est interprétatif » Êtes-vous d’accord ?
Laurence Guenoun : Dans le noir et blanc, c’est la structure, les ombres et lumières que je recherche, parfois un regard abstrait ou extrêmement graphique. La couleur, les couleurs sont préexistantes, je ne sais pas si nous percevons tous les couleurs de la même façon. J’entends par là que nous « voyons » avec notre cerveau. Descriptif, sans doute, interprétatif, certainement.

Selon vous, la technique peut-elle parfois primer sur l’émotion en photographie ?
Laurence Guenoun : Je suis beaucoup plus sensible à l’émotion qu’à la technique pure. Parfois, elle prime, mais ce sont souvent des images qui me touchent moins.

La beauté en photographie est-elle, pour vous, purement esthétique ?
Laurence Guenoun : Non, pas du tout. Ce qui va me toucher avant tout, c’est l’émotion qu’elle me procure à l’instant T.

Quels éléments peuvent rendre le silence visible dans une photographie ?
Laurence Guenoun : L’atmosphère qui s’en dégage, je pense.

L’unicité d’une photographie vient-elle du moment ou de la mise en scène ? Une photographie peut-elle être plus vraie que la réalité ?
Laurence Guenoun : C’est le regard porté et le choix du moment qui priment au-delà de la mise en scène, qui elle, est potentiellement reproductible. Elle ne peut pas être plus vraie que la réalité puisqu’elle ne fait qu’en capturer un fragment. C’est une lecture de la réalité.

Une photographie peut-elle changer notre perception d’un événement ?
Laurence Guenoun : Oui, totalement. Surtout dans le cadre de l’information. Elle peut manipuler notre préperception et influencer notre façon de penser. Toujours chercher les sources et ne pas céder à l’émotion.

La photographie est-elle un témoignage ou une forme de manipulation ?
Laurence Guenoun : Les deux, puisqu’elle n’est que la transcription du regard de l’auteur et de son parti pris. Parfois une complète manipulation aussi car on peut faire dire ce que l’on veut à une image. On le voir très bien pendant les conflits.

Qu’est-ce qui fait une bonne photo ?
Laurence Guenoun : Je n’en ai aucune idée, il n’y a pas de règle stricte. Le regard de celui qui l’apprécie ?

Selon vous, quelle est la qualité nécessaire pour être un bon photographe ?
Laurence Guenoun : Le travail, le travail, le travail, la remise en question et la curiosité.

Comment choisissez-vous vos projets ?
Laurence Guenoun : Soit j’ai des images et des ambiances en tête que j’essaye de retranscrire en images soit la passion pour un sujet.

Comment décririez-vous votre processus créatif ?
Laurence Guenoun : Très instinctif et parfois impulsif.

Un projet à venir qui vous tient particulièrement à cœur ?
Laurence Guenoun : Continuer ma série d’auto portraits commencée il y a 19 ans. Mais chaque projet me tient à cœur, j’ai seulement ses petites obsessions.

La personne que vous aimeriez photographier ?
Laurence Guenoun : Très bonne question à laquelle je n’ai pas de réponse, j’ai envie de photographier des gens différents chaque jour.

Celle par qui vous aimeriez être photographiée ?
Laurence Guenoun : Je n’aime pas être photographiée, je manque de patience et il faut vraiment que je fasse confiance dans le regard du photographe.

Un livre de photographie indispensable ?
Laurence Guenoun : J’en ai plein mes étagères qui sont indispensables soit en reportage, soit en mode, soit en portrait, ce sont des sources de connaissance et d’inspirations.

Quelle est la dernière photo que vous avez prise ?
Laurence Guenoun : Une photo de ma chienne avec mon iPhone.

Sur les réseaux sociaux, êtes-vous plutôt Instagram, Facebook, TikTok — et pourquoi ?
Laurence Guenoun : Instagram ! C’est pour le moment l’outil qui est le plus intéressant pour partager des photos mais aussi pour chiner et découvrir les travaux des autres. C’est aussi un excellent baromètre des tendances en photographie.

Qu’est-ce qui a changé en photographie depuis le succès des réseaux sociaux ?
Laurence Guenoun : La démocratisation et l’hyper accessibilité du numérique qui ont fait de la photographie une sorte de consommable.

Un compte Instagram à suivre absolument ?
Laurence Guenoun : Je n’en ai pas qui me vienne en tête, ou trop.

Quel est votre point de vue sur l’IA ?
Laurence Guenoun : C’est un outil qui, mal utilisé, peut nuire à beaucoup de points de vue : désinformation, deep-fake, manipulation, uniformisation. Nous aurions besoin d’une législation stricte sur son utilisation et ses applications. Je ne sais pas si je dois en avoir peur ou en rire.

Couleur ou noir et blanc ?
Laurence Guenoun : Les deux.

Lumière naturelle ou lumière artificielle ?
Laurence Guenoun : Tout dépend du résultat souhaité, j’aime les deux.

Quelle ville vous paraît la plus photogénique ?
Laurence Guenoun : Rio de Janeiro. J’adore la lumière de cette ville.

La ville, le pays ou la culture que vous rêvez de découvrir ?
Laurence Guenoun : Les pays d’Europe de l’Est. Je ne connais pas du tout. Et faire un road-trip en traversant le sud des USA. C’est prévu pour bientôt avec un de mes fils photographe lui aussi.

L’endroit dont vous ne vous lassez jamais ?
Laurence Guenoun : Un petit village entre Valencia et Alicante.

L’image qui représente pour vous l’état actuel du monde ?
Laurence Guenoun : Ce serait une photo d’une (ou d’un) influenceuse, comme une forme de vacuité extrême.

Selon vous, qu’est-ce qui manque dans le monde d’aujourd’hui ?
Laurence Guenoun : La curiosité de l’autre, l’humanité, le savoir vivre ensemble.

Si Dieu existait, lui demanderiez-vous de poser pour vous, ou opteriez-vous pour un selfie avec lui ?
Laurence Guenoun : Je ne peux pas photographier ce qui n’existe pas.

Votre drogue préférée ?
Laurence Guenoun : Le rire.

Votre meilleure façon de déconnecter ?
Laurence Guenoun : Des paysages avec une lumière incroyable, une conversation à bâtons rompus.

Votre dernière folie ?
Laurence Guenoun : Me remettre au sport, c’est douloureux.

Votre plus grande extravagance professionnelle ?
Laurence Guenoun : Décider de réaliser un long métrage documentaire sur un coup de sang.

Le métier que vous n’auriez pas aimé faire ?
Laurence Guenoun : Comptable, beaucoup trop de chiffres…

Quelle question vous déroute le plus ?
Laurence Guenoun : Celle-ci !

La dernière chose que vous avez faite pour la première fois ?
Laurence Guenoun : Adopter un Galgo, c’est sportif.

Votre plus grand regret ?
Laurence Guenoun : De ne pas avoir voyagé encore plus.

Si vous deviez tout recommencer ?
Laurence Guenoun : Je referais les mêmes choix et aussi les mêmes erreurs pour arriver aux mêmes succès.

Si je pouvais organiser votre dîner idéal, qui serait à table ?
Laurence Guenoun : Vous avez de la place à table pour une cinquantaine de personnes et de l’espace pour danser ?

Qu’aimez-vous que les gens disent de vous… après ?
Laurence Guenoun : C’est une autre question très déroutante !

La seule chose que l’on doit absolument savoir sur vous ?
Laurence Guenoun : Je suis trop franche et passionnée parfois mais je n’aime pas être blessante.

Un dernier mot ?
Laurence Guenoun : Ce questionnaire est très long mais j’ai passé un bon moment.

 

Texte et interview par Carole Schmitz

Merci de vous connecter ou de créer un compte pour lire la suite et accéder aux autres photos.

Installer notre WebApp sur iPhone
Installer notre WebApp sur Android