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Le BAL : L’Espace entre Nous, entretien avec Michael Wilson

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Dans le cadre de la célébration du bicentenaire de la photographie, Le BAL consacre pour la première fois une exposition à une collection. Connu du grand public pour avoir produit l’ensemble des films de la saga James Bond depuis Moonraker (1979), Michael Wilson a constitué avec son épouse Jane l’une des plus importantes collections photographiques privées au monde. Depuis la création du Wilson Centre for Photography en 1998, cet ensemble de près de douze mille tirages fait l’objet d’un important travail de conservation, de recherche et de diffusion.

Lié de longue date à Diane Dufour, Michael Wilson lui a laissé carte blanche pour concevoir cette exposition. L’Espace entre nous est née de cette rencontre entre deux regards et rassemble une sélection d’une grande sensibilité autour de la relation entre le photographe et son sujet, explorée ici « du plus aléatoire au plus contrôlé ».

Des portraits saisis à la dérobée par Louis Stettner dans la gare de Penn Station aux mises en scène politiques de David Goldblatt en Afrique du Sud ; des premiers autoportraits de Tomoko Sawada aux derniers de Francesca Woodman, en passant par un rare Kertész ou encore par les subtils rapports de pouvoir qui s’instaurent lorsqu’un photographe travaille avec un modèle, les cent vingt tirages présentés, pour la plupart des tirages d’époque, dessinent toute une gamme de distances et de relations.

Un troisième regard s’invite également dans l’exposition : celui de l’écrivain Bertrand Schefer, dont les textes accompagnent les images en conjuguant perspective historique et approche plus subjective.

À l’occasion de cette présentation originale, L’Œil de la Photographie a rencontré Michael Wilson. Bien qu’il préfère « laisser les photographies parler pour elles-mêmes », le collectionneur a accepté d’évoquer avec nous la genèse et les grandes lignes de cet ensemble exceptionnel.

 

Quelle est la première photographie que vous avez acquise ?

La première photographie que j’ai achetée était un portrait de E.E. Cummings réalisé par Edward Weston. Je ne suis pas certain de savoir pourquoi je l’ai achetée. Sans doute parce que j’aimais E.E. Cummings. À cette époque, je ne me considérais pas encore comme collectionneur de photographie. La deuxième photographie dont je me souviens est un achat effectué à New York. Je passais devant une galerie lorsque j’ai aperçu en vitrine une image d’Anne Brigman intitulée Heart of the Storm (vers 1912). Je l’ai achetée pour 350 dollars.

 

Votre collection couvre un spectre immense, depuis les premières expérimentations photographiques du XIXe siècle jusquaux œuvres les plus contemporaines. Y avait-il, dès le départ, une volonté dembrasser toute lhistoire de la photographie ?

Pas du tout. J’ai commencé par collectionner les premières photographies de voyage. Ce qui m’intéressait, c’était ce moment où des personnes se rendaient pour la première fois dans des lieux lointains et en rapportaient des images. Cet ensemble est principalement constitué de photographies des années 1850 et 1860. Je trouvais fascinant de constater à quel point les gens voyageaient peu à cette époque. Le tourisme existait à peine, et la photographie a soudain permis de découvrir le monde non plus à travers des gravures ou des peintures, mais grâce à des images réelles. C’était quelque chose d’extraordinaire. Ces premières photographies de voyage ont d’ailleurs fait l’objet d’une exposition intitulée First Seen en 2004[1].

 

La photographie du XIXe siècle constitue lun des axes majeurs de votre collection. Quest-ce qui vous fascinait dans ces débuts du médium ?

Je collectionnais déjà des livres et des estampes de cette période, mais aussi d’époques plus anciennes. La photographie s’est donc naturellement inscrite dans ces centres d’intérêt. Ce qui me fascinait également, c’était d’observer la manière dont une nouvelle technologie entre dans la société : comment les gens y réagissent, l’impact émotionnel qu’elle produit et la façon dont ils s’y adaptent.

Quand on y réfléchit, il existe très peu de formes artistiques dont on puisse identifier précisément la date de naissance. Nous ignorons quand l’écriture est apparue. Les peintures rupestres et les premières formes de représentation se sont développées progressivement. La lithographie apparaît peut-être autour de 1799, mais même cela reste discutable. La photographie, en revanche, possède une date de naissance précise. Et elle a changé le monde. Son impact a été aussi profond que celui des caractères mobiles de Gutenberg. La photographie a constitué une véritable révolution technologique. Elle a conduit au cinéma et, à bien des égards, à la culture visuelle dans laquelle nous vivons aujourd’hui.

 

Vous avez ensuite fondé avec votre épouse Jane le Wilson Centre for Photography en 1989.

À cette époque, la collection avait déjà pris une certaine ampleur. Au fil des années, nous l’avons élargie au pictorialisme, au modernisme et à la photographie contemporaine, tout en continuant à acquérir des œuvres plus anciennes. Mais j’ai fini par avoir le sentiment que la collection demeurait relativement limitée puisqu’elle reflétait essentiellement mes propres goûts et centres d’intérêt.

J’ai donc demandé à des conservateurs et spécialistes de m’indiquer ce qui manquait afin de l’élargir et de la rendre plus représentative. Je souhaitais également qu’elle fasse l’objet d’un véritable travail de recherche. Dès les années 1990, nous avons ainsi organisé des séminaires destinés aux chercheurs et aux étudiants. Peu à peu, l’ensemble a évolué vers un centre consacré à l’enseignement et à la transmission.

 

Avez-vous observé une évolution dans la manière dont la photographie est étudiée depuis lors ?

Oui. Aujourd’hui, l’étude de la photographie me semble plus restreinte. Pour une raison ou une autre, elle paraît moins populaire qu’autrefois. Les choses ont peut-être changé. Les universités, notamment au Royaume-Uni, sont devenues beaucoup plus vastes. Les étudiants travaillent davantage à partir de théories et de reproductions — souvent des reproductions de reproductions — qu’au contact des œuvres originales. Il devient plus difficile de convaincre les gens de venir regarder les photographies elles-mêmes, les objets réels.

 

Lun des fils conducteurs de lexposition est le dialogue entre texte et photographie. Ce croisement des disciplines est-il quelque chose qui vous intéresse particulièrement ? Au fil des décennies, la photographie semble avoir largement dépassé sa définition traditionnelle.

Oui, beaucoup de personnes partagent ce point de vue. Mais chaque médium suit peut-être sa propre trajectoire historique. La photographie a probablement connu la sienne. Il y a eu une phase primitive, puis une grande période d’exploration, avant qu’une nouvelle étape ne s’ouvre avec les évolutions technologiques, notamment l’apparition des appareils portatifs. Peut-être a-t-elle simplement achevé son parcours dans sa forme originelle. Elle n’a pas nécessairement vocation à rester de la photographie au sens strict. Si les artistes souhaitent désormais partir de la photographie pour aller ailleurs, pourquoi pas ?

 

Avez-vous tendance à acquérir des tirages isolés ou plutôt des ensembles cohérents ?

Dans la photographie du XIXe siècle, même les images qui étaient autrefois diffusées en plusieurs exemplaires ne subsistent souvent aujourd’hui qu’en très petit nombre. Naturellement, on cherche à acquérir les meilleurs exemplaires possibles. Mais au fond, je ne crois pas que tout soit une question d’unicité. Ce qui compte avant tout, c’est l’image elle-même et ce qu’elle transmet.

 

Lexposition présentée au BAL explore lespace qui se joue entre le photographe et son sujet. Pouvez-vous revenir sur cet angle curatorial et sur la manière dont le projet sest construit ?

Cette exposition est très différente de celle, par exemple, consacrée à Edward Weston que nous avons présentée à la MEP en 2025. Cette dernière était l’aboutissement d’un projet auquel j’ai consacré de nombreuses années de réflexion. Il m’a probablement fallu entre vingt-cinq et trente ans pour réunir les œuvres qui ont rendu cette exposition possible.

Ici, la démarche est tout autre. Quelqu’un — en l’occurrence Diane Dufour, directrice du BAL — entre dans la collection, imagine une exposition et la construit à partir de celle-ci. Je n’ai absolument pas participé à la sélection et suis donc le moins bien placé pour répondre à cette question !

 

Parmi les photographes français, y a-t-il des figures qui vous sont particulièrement chères ?

Nous avons beaucoup travaillé autour de la photographie française du XIXe siècle, qui compte de très grandes figures. Gustave Le Gray en fait évidemment partie. D’ailleurs, un événement important lui sera consacré cet automne avec la mise en vente de la collection de Roger Thérond. J’ai découvert cette collection il y a environ vingt-cinq ans. Elle était extraordinaire. C’était exactement le type d’œuvres qui m’intéressait. La photographie française du XIXe siècle a donc toujours occupé une place importante dans mes centres d’intérêt. Et bien sûr, depuis lors, nous avons également acquis les œuvres de nombreux grands photographes français des périodes plus récentes.

 

[1] First seen : portraits of the world’s peoples 1840-1880. From the Wilson Centre for Photography. Dahesh Museum of Art, New York, february-may, 2005 ; Santa Barbara Museum of Art, may-august, 2005 ; University Art Museum, the University of New Mexico, february-april, 2006]

 

Plus d’informations

L’espace entre nous. Dans la collection du Wilson Centre for Photography
Jusqu’au 3 janvier 2027
LE BAL
6 impasse de la Défense
75018 Paris
Le Bal 

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