Thomas Paquet : « Poétique de l’ombre »
Dans une époque saturée d’images instantanées, Thomas Paquet cultive l’art de la lenteur, de l’expérimentation et du doute. Photographe plasticien franco-canadien, il se tient volontairement à contre-courant des logiques industrielles de production visuelle. Chez lui, pas d’objectifs numériques dernier cri ni de manipulation digitale : la photographie redevient un terrain d’exploration physique, chimique et optique. Il invente ses propres dispositifs, manie le cyanotype, le sténopé ou le collodion humide, rallume les chambres noires et joue avec les incertitudes des procédés anciens. Chaque image est le fruit d’un temps long, d’un processus patient, parfois imprévisible, où l’exposition peut durer des heures, voire des jours.
Mais au-delà de cette technicité savante, c’est une véritable poétique de la lumière et du silence que Thomas Paquet met en œuvre. Ses œuvres capturent des phénomènes imperceptibles à l’œil nu, donnent forme à des flux invisibles, aux rythmes du cosmos, à la trace d’un souffle ou d’une ombre. Son travail ne consiste pas tant à enregistrer qu’à révéler, révéler l’impermanence, le fragile, l’indicible.
Dans sa série L’Ombre des heures, il utilise un gnomon pour inscrire sur papier sensible les variations lumineuses du soleil, traçant des partitions abstraites du temps qui passe. Dans De la chambre noire, exposée au salon Approche, il interroge les instruments mêmes de la vision, renouant avec la matérialité des images et la magie du geste photographique. Une démarche presque phénoménologique, où chaque œuvre devient une tentative de réenchanter notre perception du monde.
À l’heure où la photographie est trop souvent réduite à un flux rapide de consommation visuelle, Thomas Paquet nous invite à suspendre le temps, à contempler, à ressentir. Son approche, à la fois radicale, méditative et artisanale, ouvre un espace d’émotion pure, où science et poésie se rencontrent.
Rencontre avec un photographe qui fabrique lui-même ses propres visions, et qui, loin de figer le réel, le laisse apparaître.
Instagram : @thomaspaquet__
Website : www.thomas-paquet.com
Actualité : Festival de photographie contemporaine Mondes en commun, au musée départemental Albert-Kahn, jusqu’au 7 septembre 2025 (www.albert-kahn.hauts-de-seine.fr)
Votre premier déclic photographique ?
Thomas Paquet : L’odeur des chimies et la lumière rouge de la chambre noire dans la cave de notre appartement, j’ai 10 ans.
L’homme ou la femme d’image qui vous inspire ?
T.P. : Berenice Abbott, et notamment son travail autour des sciences. Les images qu’elle a créé, et pour lesquelles elle a inventé des dispositifs spéciaux, démontrent visuellement les concepts de mouvement, d’électricité, de magnétisme, de lumière, d’optique, d’ondes. Renouant avec les expériences des avant-gardes historiques, notamment celle du rayogramme, ces images mêlent une forte ambition documentaire et une esthétique très poétique. Et puis au-delà de sa carrière prolifique, Berenice Abbott a beaucoup écrit sur la photographie, donné des cours et s’est opposée aux attentes sociales à l’égard des femmes.
L’image que vous auriez aimé réaliser ?
T.P. : “UA Playhouse, New York” (1978) de la série Theaters, de Hiroshi Sugimoto.
Celle qui vous a le plus ému ?
T.P. : Les photos qui m’émeuvent le plus sont celles des albums de famille conservés par ma mère.
Celle qui vous a mis en colère ?
T.P. : N’importe quelle photo de Trump, son action politique me rend fou de rage.
Une image clé de votre panthéon personnel ?
T.P. : FPS (120) de Liz Deschenes : 120 photogrammes hauts et étroits installés en rangée qui font allusion aux images par seconde nécessaires à l’œil humain pour transformer une image fixe en une image en mouvement.
Un souvenir photographique de votre enfance ?
T.P. : Plutôt cinématographique, la longue séquence psychédélique dans 2001 l’Odyssée de l’espace de Stanley Kubrick, un trip vers l’infini, intense, hallucinant.
L’image qui vous obsède ?
T.P. : Celle en cours de production.
Celle qui a changé le monde ?
T.P. : Lever de Terre, 1968, par William Anders
Celle qui a changé votre monde ?
T.P. : Une exposition, Shadow Catchers au V&A à Londres en 2010, exclusivement composé d’œuvres des artistes qui travaillent sans appareil photo. ( Pierre Cordier, Susan Derges, Adam Fuss, Garry Fabian Miller et Floris Neusüss. )
Sans limite de budget, quelle serait l’œuvre que vous rêveriez d’acquérir ?
T.P. : Une installation en plein air de James Turrell, un voyage lumineux et spirituel.
Selon vous, quelle est la qualité nécessaire pour être un bon photographe ?
T.P. : Être un bon photographe, ou un bon artiste aujourd’hui c’est avoir des compétences artistiques mais être aussi en mesure de gérer la communication, les réseaux, l’administratif, les clients ou les appels à projet, bref, être un petit couteau suisse.
Le secret de l’image parfaite, s’il existe ?
T.P. : L’image parfaite n’existe pas. Atteindre la perfection c’est renoncer à l’envie d’aller plus loin. C’est renoncer à la recherche, au désir.
La personne que vous aimeriez photographier ?
T.P. : Valeria Golino, un ferrotype à la chambre 20×25 en lumière naturelle.
Celle par qui vous aimeriez être photographiée ?
T.P. : Richard Avedon, un maître absolu.
Un livre de photos indispensable ?
T.P. : La lecture des pierres, de Roger Caillois, à la fois pour les photos de pierre de la collection exceptionnelle de Roger Caillois mais aussi pour ses textes méditatifs, un véritable ravissement.
L’appareil photo de votre enfance ?
T.P. : Le Nikkormat de mon père, un reflex 24×36 robuste.
Celui que vous utilisez aujourd’hui ?
T.P. : Je n’utilise plus d’appareil photo. Dans mon travail je mets en place des dispositifs pour capter la lumière, l’espace, le temps.
Votre drogue préférée ?
T.P. : Le sirop d’érable.
Le meilleur moyen de déconnecter pour vous ?
T.P. : Nager en rivière.
Quelle est votre relation avec l’image ?
T.P. : On est saturé d’image, j’aimerais parfois être moins exposé.
Votre plus grande qualité ?
T.P. : La persévérance.
Une image pour illustrer un nouveau billet de banque ?
T.P. : Une fougère, un cyanotype d’Anna Hatkins.
Le travail que vous n’auriez pas aimé faire ?
T.P. : Un travail avec des horaires imposés, prévisibles. La chance que nous avons en tant qu’artistes, c’est qu’il n’y a jamais de routine.
Votre plus grande extravagance professionnelle ?
T.P. : Je ne suis pas très extravagant dans le travail…
La photographie a-t-elle le pouvoir de changer la perception collective d’un événement ou d’une époque ?
Je pense que les images ont le pouvoir de diffuser des idées, d’alerter sur l’état du monde, mais pour éviter qu’elles ne soient au service d’une idéologie, il faut pouvoir faire confiance à nos réseaux d’information et pour cela défendre nos démocraties…
Comment percevez-vous l’influence des réseaux sociaux sur la manière dont les photographies sont créées et perçues aujourd’hui ?
T.P. : De plus en plus d’images vont être créés avec l’IA, je pense que nous devons être vigilants aux informations relayées par les réseaux et aux idées que véhiculent ces images. Gardons l’esprit critique.
Un compte Instagram à suivre absolument ?
T.P. : Le mien !
Quelle est la dernière chose que vous ayez fait pour la première fois ?
T.P. : Un tirage argentique couleur de 20 mètres de long pour le PM23, le nouveau lieu de la Fondation Valentino Garavani et Giancarlo Giammetti à Rome.
C’est quoi, une photo réussie ?
T.P. : C’est une photographie que l’on continue à aimer dans le temps.
Qu’est-ce qui vous intéresse le plus dans une image:
T.P. : Les sensations qu’elle procure.
Quelles différences entre photographie et photographie d’art ?
T.P. : Une photographie d’art, à mon sens, c’est une photographie singulière qui porte une intention créative, esthétique, intellectuelle, émotionnelle…Et c’est parfois très subjectif…
La ville, le pays ou la culture que vous rêvez de découvrir ?
T.P. : Rome justement et L’Italie que je ne connais pas assez…
L’endroit dont vous ne vous lassez jamais ?
T.P. : Le musée du Louvre.
Votre plus grand regret ?
T.P. : Je n’ai pas de regrets.
Couleur ou N&B ?
T.P. : En ce moment la couleur.
Lumière du jour ou lumière artificielle ?
T.P. : Lumière du jour pour les projets en plein air , et artificielle dans la chambre noir.
Quelle est, selon vous, la ville la plus photogénique ?
T.P. : Paris.
Si Dieu existait, lui demanderiez-vous de poser pour vous, ou opteriez-vous pour un selfie avec lui ?
T.P. : Un selfie.
Si je pouvais organiser votre dîner idéal, qui serait à table ?
T.P. : Je n’ai pas terminé ma liste d’invités, mais en cuisine si je pouvais avoir Alain Passard, quel délice !
L’image qui représente pour vous l’état actuel du monde ?
T.P. : HAL 9000, le supercalculateur de Arthur C. Clarke, quand la fiction rattrape la réalité.
Si vous deviez tout recommencer ?
T.P. : À non certainement pas !
Le mot de la fin ?
T.P. : La photographie n’est pas une image.














