Anne-Caroline Frey : l’art en partage et la forêt pour écrin
Il y a chez Anne-Caroline Frey une façon rare d’habiter le monde : avec grâce, intuition et exigence. Une femme enracinée dans ses convictions, qui fait de chaque projet une œuvre à part entière, comme on compose un tableau ou un poème. À la tête de Loire Valley Lodges, éco-lieu d’exception niché au cœur d’une forêt de Touraine, elle invite ses hôtes à ralentir, à ressentir, à regarder autrement. Là, entre les arbres centenaires et les œuvres d’art suspendues au silence, la nature dialogue avec la création contemporaine — et chaque lodge devient un manifeste intime.
Mais derrière l’entrepreneure se cache une amoureuse viscérale de l’art, et plus encore de la photographie. Pour elle, une image n’est jamais figée : elle capte le souffle d’un instant, l’éclat d’une présence, la mémoire d’un lieu. Collectionneuse instinctive, elle choisit ses œuvres comme on choisit ses compagnons de route — pour leur capacité à nourrir l’âme et interroger le regard. Au fil des années, elle a tissé des liens puissants avec des artistes-photographes, dont certains ont investi ses lodges, comme des chapelles laïques dédiées à l’émotion pure.
Car chez Anne-Caroline Frey, rien n’est décoratif, tout est signifiant. Qu’il s’agisse d’un meuble, d’un cliché ou d’un parfum de pin, chaque détail est porteur d’un récit. À travers l’art, elle célèbre la liberté, la lenteur et l’éveil des sens. Elle crée des espaces pour que d’autres puissent à leur tour ressentir, méditer, se retrouver.
Rencontre avec une femme pour qui la beauté n’est pas une posture mais une respiration — une façon d’être au monde, intensément.
Instagram : @annecarolinefrey / @loirevalleylodges
Votre premier déclic photographique ?
Anne-Caroline Frey : Un animal sauvage. Me retrouver nez à nez avec un cerf, réussir à l’approcher sans bruit, à prendre mon appareil et à saisir son regard interrogateur en me fixant. Je crois que c’est là que j’ai compris le sens du mot de « chasseur d’images. J’ai compris que pour moi la photo c’était capturer l’instant. Une quête, qui est assez proche de ma philosophie de vie. Etre là, à 100%, maintenant.
L’homme ou la femme d’image qui vous a inspirée et/ou vous inspire toujours ?
A.C.F. : George Rousse. Tout est une question de point de vue…
L’image que vous auriez aimé prendre ?
A.C.F. : Mes parents en fin de vie amoureux dans leur lit.
Celle qui vous a le plus émue ?
A.C.F. : La première photo de ma première petite fille qui vit au bout du monde.
Et celle qui vous a mise en colère ?
A.C.F. : Notre Dame dans les flammes.
Quelle photo a selon vous changé le monde ?
A.C.F. : Changé le monde malheureusement aucune, mais une image qui pour moi est très forte est celle de Rostropovitch jouant du violoncelle devant le mur de Berlin.
Et changé votre monde ?
A.C.F. : La photo de ma première échographie de mon premier enfant.
La photographie a-t-elle le pouvoir de changer la perception collective d’un événement ou d’une époque ?
A.C.F. : Oui si le photographe est talentueux et qu’il met une intention claire et sincère dans ses images.
Comment percevez-vous l’influence des réseaux sociaux sur la manière dont les photographies sont créées et perçues aujourd’hui ?
A.C.F. : Je suis triste de voir que les gens ne vivent plus l’instant, ne regardent plus, ne cherchent plus le sens de ce qu’ils voient mais, juste, prennent des clichés pour mettre leur vie sur les réseaux. Je suis atterrée quand je rentre dans un musée. Sl j’étais ministre de la culture j’interdirais les téléphones dans les musées et les expositions. Les catalogues des expositions ont les meilleures photos des œuvres si besoin de les emporter avec soi ailleurs que dans la mémoire et ses souvenirs.
Un compte Instagram à suivre absolument ?
A.C.F. : Joker, je ne suis pas grande consommatrice. Mais, s’il faut en citer un, je dirais « Nold » (never old ) car il me fait souvent sourire …ou celui de Loire Valley Lodges, bien entendu !
Qu’est-ce qui vous intéresse le plus dans une image ?
A.C.F. : L’arrière plan (au propre comme au figuré).
Quel est, selon vous, le rôle primordial de la photographie dans notre perception du monde ?
A.C.F. : Elle est notre mémoire collective et le reflet d’une époque (qu’elle soit réaliste ou pure création), comme l’Art en général.
Est-elle une forme de témoignage ou de manipulation ? Ou peut-elle être les deux à la fois ?
A.C.F. : Les deux à la fois malheureusement.
La photographie peut-elle créer un monde plus vrai que le monde lui-même ?
A.C.F. : Aujourd’hui avec l’lA oui, c’est d’ailleurs ce qui me peine. Il faut à présent toujours avoir de la défiance par rapport aux images.
Quelle est la dernière photo que vous avez prise ?
A.C.F. : Avec mon appareil photo : un canard, et avec mon IPhone, un livre posé sur une table.
Une image clé dans votre panthéon personnel ?
A.C.F. : Une photo que j’ai rapporté du Brésil. Une image qui m’a interpellée en marchant dans une rue à Curitiba. J’ai été happée, j’y ai mis mes économies, et l’ai faite rapporter du Brésil par une amie. Une folie qui est accrochée dans ma chambre depuis près de 20 ans. Son titre « Dialogue ».
Un souvenir photographique de votre enfance ?
A.C.F. : Moi petite, je devais avoir un an, dans une caisse de déménagement avec écrit dessus « craint la chaleur et l’humidité ». Ce qui est tellement vrai !
Selon vous, qu’est-ce qui fait une bonne photo ?
A.C.F. : Une photo que l’on regarde.
Quelle est la personne que vous aimeriez photographier si vous en aviez l’occasion ?
A.C.F. : Le Pape.
Un livre photo indispensable ?
A.C.F. : Peter Beard : « The End of the Game ».
L’appareil photo de votre enfance ?
A.C.F. : Un Instamatic Kodak.
Celui que vous utilisez aujourd’hui ?
A.C.F. : Un Canon EOS.
Un projet particulier qui vous tient à cœur ?
A.C.F. : Continuer de prendre le temps de faire des albums photos. Un réel investissement, car bien faire un album, c’est plusieurs heures de sélection, de mise en page, de textes, mais un tel bonheur de les voir vivre, passer de main en main, de place en place. Nous sommes une tribu recomposée avec 7 enfants, les albums de famille, de vacances, d’évènements, de visites, je dois en avoir plus de 200. Dès qu’un enfant vient nous voir ou un ami proche, ils sont attirés par ces albums, en prennent 1, puis 2, puis 3, et se plongent dedans, et cela lance toujours une conversation qui a du sens.
Votre « drogue » favorite ?
A.C.F. : L’amour.
Le meilleur moyen de déconnecter pour vous ?
A.C.F. : Marcher dans la nature, en ville aussi, mais sans téléphone, seule entendre, respirer, sentir l’énergie. le souffle … et reprendre le mien !
Quelle est votre relation personnelle à l’image ?
A.C.F. : Un attachement très fort.
Par qui aimeriez-vous être photographiée ?
A.C.F. : Par une personne qui m’aime et me comprenne.
Une image pour illustrer un nouveau billet de banque ?
A.C.F. : Un épi de blé.
Quelle est la dernière chose que vous avez faite pour la première fois ?
A.C.F. : Tondre mon gazon avec une tondeuse manuelle à l’anglaise !
Le lieu dont vous ne vous lassez jamais ?
A.C.F. : Mon lit !
Votre plus grand regret ?
A.C.F. : Je n’ai pas de regrets. Je vois toujours le verre à moitié plein et suis persuadée que rien n’arrive pas hasard. Si quelque chose de négatif arrive c’est que cela devait arriver. Je prends et je continue avec, cela fait partie de moi.
Etes vous davantage Couleur ou N&B ?
A.C.F. : Cela dépend… j’aime la couleur pour la nature. Tellement subtile dans les nuances, les lumières. Mais je pense que pour tout ce qui doit transmettre un état d’âme se partage mieux en Noir et Blanc. Pour les portraits par exemple, je suis 200% Noir et Blanc. On perçoit mieux le second plan, que ce soit un portrait humain ou le portrait d’un arbre.
Lumière du jour ou lumière Studio ?
A.C.F. : Du jour.
Quelle ville vous semble la plus photogénique ?
A.C.F. : N’importe quel marché dans un village africain, indien. Si je dois citer une ville, je dirai Dakar. Saint Louis et ses marchés aux tissus, ou encore les marchés aux fleurs en Inde.
Si je pouvais organiser votre diner idéal, qui serait à table ?
A.C.F. : Mon mari.
L’image qui représente pour vous l’état actuel du monde ?
A.C.F. : Une image satellite de la banquise qui fond.
Un dernier mot ?
A.C.F. :« La vie est belle et vous êtes comme elle. » Ce n’est pas de moi c’est d’Aurèle ( Ricard, l’artiste pas l’empereur ). Moi je la trouve tellement belle !



















