Dans Family Amnesia : Chinese American Resilience, publié chez Daylight Books, l’artiste et activiste américaine Betty Yu fait du collage un outil puissant pour rendre compte de l’expérience de la diaspora chinoise aux États-Unis, qu’elle raconte au prisme de son propre récit familial.
Betty Yu est une enfant de Sunset Park. Souvent surnommé Brooklyn Chinatown, ce quartier est l’un des plus grands foyers chinois hors d’Asie et l’un des plus multiculturels de Brooklyn. Il fut la terre d’accueil de ses parents lorsqu’ils décidèrent de s’installer aux États-Unis en 1972. Avant eux, son arrière-grand père et son grand-père avaient déjà immigré depuis la Chine. Tous se sont heurtés au racisme systémique américain, auquel la diaspora chinoise fut confrontée dès 1882 avec l’adoption du Chinese Exclusion Act, première loi américaine à restreindre l’immigration sur la base de l’origine ethnique ou nationale.
Tous, aussi, se sont engagés politiquement pour défendre les droits de leur communauté. Son grand-père a contribué à la création de la Chinese Hand Laundry Alliance, qui militait contre les politiques anti-chinoises. Plus tard, lorsque, adolescente, Betty Yu se tourne vers la photographie, son premier modèle est sa sœur, qu’elle photographie en pleine grève de la faim pour les droits des travailleurs chinois, une cause que sa mère rejoindra également.
C’est cette histoire de résistance et de résilience transgénérationnelle que Betty Yu raconte ici. Organisé en six chapitres, Family Amnesia traverse les générations : de la trajectoire de son grand-père à sa propre expérience en tant qu’enfant d’immigrés, son enfance à Sunset Park, un engagement politique vécu en famille et un retour en Chine sur les traces de ses origines. Le récit familial se déploie au rythme de collages mêlant photographies — les siennes ainsi que celles de son grand-père, lui-même photographe — et documents d’archives, familiaux ou historiques. Ces derniers témoignent de la propagande anti-chinoise américaine et des stéréotypes véhiculés dans la culture visuelle, ce que la photographe décrit comme un « effacement culturel ».
Le collage, procédé lent, de déplacements, de recoupements et de reconstruction, est un moyen pour la photographe d’assimiler cette histoire. Elle décrit cette pratique comme une méditation, un acte de guérison pour elle comme pour les siens. En revenant sur son récit familial, c’est à toute une communauté que Betty Yu permet de se réapproprier son histoire : « Ce livre est une invitation aux Sino-Américains, aux Américains d’origine asiatique et à quiconque à réfléchir à leurs propres photographies de famille, objets éphémères, artefacts traditionnels, documents d’archives, récits oraux et voix qui défient l’héritage du « péril jaune » tout en revendiquant notre identité collective. »
Cette image du péril jaune a la vie dure. En témoigne l’exemple glaçant du racisme décomplexé qu’a engendré la crise du Covid-19, auquel la photographe consacre le dernier chapitre de son livre avant de proposer une « Chronologie (incomplète) de l’immigration asiatique, du racisme et de l’exclusion aux États-Unis » croisée avec celle de sa famille.
Entre document historique et récit personnel, acte de résistance et lettre d’amour, Family Amnesia est un hommage puissant de Betty Yu à l’histoire de sa famille et de la présence chinoise aux États-Unis. Une mémoire familiale et collective, que ses ancêtres ont tenté d’oublier pour avancer, mais que la photographe entend préserver : « J’espère que ce livre nous rappellera le pouvoir du récit collectif, de la survie générationnelle et de la résistance créative comme guérison. »
Betty Yu – Family Amnesia : Chinese American Resilience
Publié par Daylight Books, 2025
112 pages, 7 x 10 inches
$50
Disponible en librairie et en ligne

















