Bouche, le troisième livre de Lucile Boiron, est une invitation à découvrir le monde à travers la perspective de la petite enfance. Dans cette exploration où la poésie rencontre le viscéral, la photographe française renoue avec le langage visuel de ses débuts. À découvrir chez Art Paper Editions.
Peut-on créer après avoir donné naissance ? Cette question a habité Lucile Boiron pendant les mois qui ont précédé l’arrivée de sa fille : « J’avais une forme d’angoisse que cette naissance allait peut-être signer la fin d’un désir de création. C’est une expérience tellement totale… on se demande ce que l’on peut encore créer après l’arrivée d’un enfant. »
Loin d’une rupture, cette nouvelle étape de vie s’est révélée catalysatrice, un moment de lumière où la dilatation du temps propre à la maternité lui a permis de mieux appréhender sa pratique dans son ensemble. Par ce regard rétrospectif sur ses images, la photographe a atteint une compréhension « presque psychanalytique » de sa démarche créative.
Bouche cristallise ce passage en articulant images d’archives et clichés plus récents. Si les premières pages s’ouvrent sur la vision chatoyante d’un placenta ainsi qu’un portrait de sa fille, la maternité n’est pas le thème de l’ouvrage : « Je dirais plutôt que la maternité a été un terrain d’exploration qui m’a permis d’observer ce qui se passe chez un enfant, du nouveau-né jusqu’à la petite enfance, de cette période qui précède le langage où l’appréhension du monde se fait par la bouche. »
Partant de la bouche comme lieu de passage autant que d’exploration, Lucile Boiron s’est intéressée à sa dimension symbolique et scientifique, à travers notamment la découverte d’un phénomène biologique appelé microchimérisme : l’échange de cellules entre une mère et son fœtus au moment de la grossesse entraînant une forme de coexistence cellulaire intime. Un transfert qui se répète à chaque génération, perpétuant l’ADN des ancêtres au fil des naissances. Ce phénomène fait écho à plusieurs versions orales du Petit Chaperon Rouge dont la photographe a pris connaissance, dans lesquelles la fillette boit le sang de sa grand-mère. Une variante qui a nourri ses réflexions autour de la filiation et de la destinée biologique des femmes.
Ces thématiques centrales de son œuvre sont toujours abordées par le prisme de la métaphore afin que l’intime devienne universel.[1] Elle les soumet à un langage visuel où le viscéral se fait poème, dans un jeu d’attraction-répulsion avec le spectateur. Ici, la pureté de l’enfant, la texture laiteuse de sa peau et la rougeur innocente de ses joues dialoguent avec la chair et les fluides d’un fruit éventré ou d’un corps féminin — les entrailles qui l’ont vu naître. Tout le travail de la photographe repose sur cette idée de « trouver une forme de beauté dans ce que l’on a parfois du mal à regarder. » Et si ces dernières années son regard l’a plutôt amenée vers une esthétique de la décomposition (voir Mises en Pièces, Art Paper Editions, 2021), cette publication revient aux images plus naturalistes de ses débuts, immortalisées par son livre Womb (Libraryman, 2019). Avec Bouche, Lucile Boiron se place du côté de la vie.
Zoé Isle de Beauchaine
Lucile Boiron – Bouche
Art Paper Editions, 2025
24 × 31 cm, 48 p
ISBN 9789083438474
Disponible en librairie et en ligne.
[1] Voir à ce sujet le texte de l’historienne de la photographie Damarice Amao qui accompagne les images de cet ouvrage

















