La galerie du quartier berlinois de Mitte présente une rétrospective de ce grand nom de la photographie allemande, qui fut l’un des membres fondateurs de l’agence Ostkreuz, avec des images réalisées de 1994 à aujourd’hui. Une pratique artistique architecturale à apprécier jusqu’à la fin du mois.
Alors, qu’est-ce que nous avons là ? : l’atmosphère est grinçante, les teintes patinées… tel un détective, le photographe, né en 1955 et originaire de Dresde, fabrique des images d’archive selon un procédé immuable. À la chambre, pour pouvoir en faire de grands tirages aux détails si prononcés et aux volumes si réels que l’on a la sensation de pouvoir se promener dans ces lieux, à la recherche d’indices. Avant de s’atteler à cette pratique qui consiste à témoigner des transformations d’endroits chargés d’histoire(s), Harf Zimmermann fut reporter pour de grands titres de presse tels que Stern, Geo, le New York Times Magazine ou The New Yorker, et déjà en marge de ses commandes, photographiait des lieux vides mais qui portent les âmes de celles et ceux qui y sont passés. Depuis quelques minutes ou des décennies. C’est ainsi que nous arpentons des sites majoritairement situés en Allemagne, mais passons aussi par l’Italie, New York, l’Inde ou encore le Mozambique.
Harf Zimmermann nous emmène par exemple dans les anciennes usines Singer à Wittenberge, qui produisaient des machines à coudre destinées à une large partie du bloc de l’Est, ou encore dans l’ancien temple de la techno, le E-Werk. Installé dans une ancienne sous-station électrique construite à la fin des années 1920, ce lieu fut l’un des clubs emblématiques des années 1990, avant de fermer ses portes et de devenir aujourd’hui un espace événementiel. De ces lieux abandonnés, on perçoit des traces de vie : des images déchirées de pin-up issues de magazines encore tant bien que mal collées aux murs… Des parois qui révèlent de véritables compositions faites de couches que le temps efface et révèle à la fois. Et c’est en cela que réside la puissance du résultat : cette capacité qu’ont ces espaces à raconter. Raconter la vie de l’ouvrier qui vivait là, au sous-sol de la fabrique, ou celle d’une nuit berlinoise qui n’est plus.
À Berlin, le photographe s’est pris d’intérêt pour les murs pare-feu (Brandwände). On apprend que durant la Seconde Guerre mondiale, alors que Berlin est en proie à une destruction massive de la part des Alliés, certains de ces murs mitoyens, conçus à l’origine pour limiter la propagation des incendies entre immeubles, ont tenu alors que les bâtiments autour s’effondraient. Si on peut encore en voir certains aujourd’hui, leur sort est généralement voué à la destruction. Ici encore, ces parois nous paraissent faites de strates, comme les falaises que le temps érode. Et par-ci par-là, la nature reprend ses droits et confère aux clichés une teneur romantique. Des images sont même issues d’une commande jamais publiée des années 2000 qui consistait à confronter le Berlin de la période nazie au présent : les murs sculptés d’impact de balles observent les bâtiments illuminés de la célèbre Alexanderplatz.
Zimmermann a toujours une idée bien précise de la façon dont il souhaite capturer ces volumes, il scrute le mouvement du soleil, l’humeur du ciel. Les tags, les publicités, les matières, les détails permettent de deviner les multiples vies de ces bâtiments destinés à être remplacés. Ces images archivent alors ce qu’ils ont été et qu’ils ne seront peut-être plus jamais. C’est comme ça que l’on découvre le passé industriel allemand, sa capitale en mouvement et ses quartiers à l’aube de la gentrification, comme celui de Prenzlauer Berg.
Et puis le poids de la nostalgie s’installe devant ces grands tirages, reproduits ici moins larges que d’habitude faute de place. Parmi eux, on remarque notamment cette cathédrale au Mozambique qui n’en a pourtant aucune des dimensions, mais qui dégage une ambiance tout aussi solennelle, avec de magnifiques peintures qui s’accrochent encore à la texture des murs, surplombant les ruines.
L’accrochage se conclut avec des peintures murales réalisées par l’illustratrice allemande Lisa Marie Blum, photographiées par Zimmermann dans un bunker du Spandauer Damm à Berlin. Datant de la Seconde Guerre mondiale, ces fresques étaient destinées à distraire les enfants des familles qui s’y réfugiaient. Les figures d’enfants et de château fort y côtoient des petits soldats de bois : des scènes qui invitent à penser ce que la guerre fait à l’enfance, hier comme aujourd’hui. Au creux de la ville, subsistent toujours ces blockhaus, la plupart tombés dans la propriété privée et fermés au public.
Sur l’impressionnante table qui traverse la galerie sont exposés des leporellos créés par Harf Zimmermann spécialement pour cette exposition. Chaque livre-accordéon est une pièce unique, reliée à la main et sera mis aux enchères le samedi 27 juin, sous le marteau de Thilo Billmeier, le commissaire de l’exposition.
Noémie de Bellaigue
L’exposition So, What Have We Got Here? est à découvrir à Chaussee 36 jusqu’au 27 juin 2026.
Chaussee 36 Photography
Chausseestraße 36
10115 Berlin
https://www.chaussee36.photography














