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Biennale de la Photographie de Mulhouse 2026 : Sédimentations

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Mulhouse résiste à l’unité. Le néogothique bute contre les volumes des Trente Glorieuses, le tracé de la potasse coupe à travers autant de discontinuités et d’influences frontalières qui appellent à cadrer autrement. La septième édition de la Biennale de Photographie, « Sédimentations », y trouve un terrain naturel : la photographie porte une réflexion spatio-temporelle qui joue avec les confins linguistiques, géographiques, géologiques et mentales, tout en questionnant les limites du médium lui-même. Durant ces quelques journées d’ouverture, j’oscille entre passé, présent et futur, à travers ce qui les relie.  

 

Settled et Sédiments de mémoire  mêlent questionnement sur la mémoire personnelle et la mémoire collective. Les expositions s’organisent autour des questions d’origines et de frontières. Les photographes y interrogent la fixité du médium, dans ce qu’ils choisissent de saisir comme dans la manière de le montrer : projections, tirages non encadrés, dispositifs encore en devenir. La photographie y quitte le mur : projetée, non encadrée, elle s’étend sur les surfaces du lieu, épouse son architecture ou joue avec la contrainte. Le spectateur doit se déplacer pour la lire. Ce n’est plus un objet face à soi mais un espace dans lequel on entre. La photographie rejoue à sa propre échelle la sédimentation en  questionnant de la limite et de ce qui la traverse.

Sédiments de mémoire est présentée à la Städtische Galerie de Freiburg-im-Breisgau. J’y découvre le travail de Sandra Eades, Gisoo Kim, Lilly Lulay, Dalmonia Rognean et Wenke Seeman, commissionnée par Eva Kallenberger et Camille Rey.
Ces photographes manipulent la photographie comme on manipule une matière : elles la plient, la découpent, la superposent et créent de nouvelles matérialités. C’est un des éléments qui participe au travail de mémoire, soulignant la sélection opérée par l’artiste et par la mémoire elle-même. Les images témoignent par bribes, imparfaitement rendues. Ce que l’on ne voit pas, on peut le projeter.

Gisoo Kim coud. Dans Connected Spaces, il ne s’agit plus seulement de photographies ni de sculptures abouties : les tirages sont assemblés par le fil, cousus les uns aux autres. On y reconnaît des références culturelles liées à l’artiste, notamment à travers des robes inspirées de traditions coréennes. D’autres objets, plus abstraits, ouvrent un espace de réflexion : leurs contours échappent à une désignation précise et laissent place à la projection du spectateur.   Chacun peut y rattacher des souvenirs décousus. Le fil conducteur y crée de nouveaux trous, comme des omissions mémorielles. C’est l’impartialité de la mémoire qui nous joue des tours et virevolte comme les jupons qu’elle présente.  

Le lendemain, à la Filature de Mulhouse, Ange-Frédéric Koffi introduit l’exposition Settled qu’il a commissionnée. La proposition interroge le lien à la terre et, plus largement, au territoire — en particulier lorsque celui-ci a été modifié, impacté ou colonisé. On y retrouve ce qui reste de régions altérées, et la manière dont les corps à leur tour en portent l’empreinte.

Mahmoud Alhaj superpose plusieurs photographies : un bloc de béton saisi à Gaza, et un corps allongé, le sien, photographié en France. Il recouvre l’ensemble d’une bâche transparente. Les images restent hors cadre, seules deux phrases sur la composition du béton et ses caractéristiques sont encadrées : le béton a ses caractéristiques, le corps, on ne sait plus. Un téléphone, peu de moyens – la contrainte fait partie du propos et l’alimente. L’œil est celui d’un architecte : volumes, structures et le rapport à l’espace.

Dans une tout autre approche, Mapping Rumours: A Cartographer’s Guide d’Eric Gyamfi cherche à montrer ce que le territoire laisse sur l’image. Des impressions sur rhodoïde réalisées à partir de photogrammes, élaborées avec des pigments de macabo, de margousier, de teck ou de manioc. Les formes sont suggestives : elles pourraient évoquer une peinture pointilliste, mais Gyamfi résiste à cette lecture « I want to play with the liminality it induces, it is looking like but it is not. » (je veux jouer avec la liminalité qu’elle crée — ça y ressemble, mais ce n’est pas ça.) On pourrait convoquer les débats sur la véracité de l’image photographique, sa transparence, tout cet appareil. Pourtant, c’est le chemin inverse qui est emprunté par l’artiste. On pourrait convoquer les débats sur la véracité de l’image photographique, sa prétendue transparence, tout cet appareil critique. Pourtant, l’artiste emprunte un chemin inverse : ni déconstruction ni rationalisation, mais un laisser-advenir de ce que l’environnement, le climat et la météo façonnent sans intention préalable.

Je circule entre artistes, spectateurs et commissaires, d’un lieu à l’autre. Anne Immelé, la directrice artistique, réunit tout le monde avec la même considération : anciens élèves des Beaux-Arts, photographes et éditeurs habitués, voix émergentes, bénévoles et partenaires. On sent l’humanité dans l’espace laissé aux dialogues et aux temps pour échanger, ainsi qu’au silence et à l’inachevé. On le retrouve notamment dans l’exposition collective qu’elle pense avec les artistes Gaëlle Delort, Marilia Destot, Rifat Göbelez, Bernard Guillot, Pauline Hisbaq, Sangyon Joo, Eugene Shinkle, Roselyne Titaud, ou les travaux des artistes font échos au processus et aux changements qui s’opèrent parfois incontinent, parfois au long cours. La série Développements tirées en 2024 présente l’aspect spéléologique du développement, c’est-à-dire la longueur cumulée des galeries interconnectées qui composent un réseau souterrain. 

Cette septième édition de la Biennale de la Photographie de Mulhouse est donc à l’image de ce qu’elle expose : une forme qui se constitue par accumulations et par contacts, sans qu’on puisse en dessiner précisément les contours.

Ségolène Bulot

 

Sédimentation – une constellation Musée des Beaux-Arts, 4 Place Guillaume Tell, 68100 Mulhouse

Sédiments de Mémoire Städtische Galerie (Morat-Hallen), Lörracher Str. 31, 79115 Freiburg im Breisgau
Settled La Filature, 20 Allée Nathan Katz, 68090 Mulhouse

Biennale de la Photographie de Mulhouse 2026

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