On m’a présenté Paola Rampini par l’intermédiaire du galeriste Benjamin Jaeger, qui fait partie de The Phair depuis le début. Cette première conversation m’a donné envie d’approfondir le sujet : le Salon, ce qui le distingue, et le parcours remarquable qui le sous-tend. Bonne lecture.
Nadine Dinter : En 2019, vous avez cofondé The Phair, en associant la photographie au format d’un salon d’art contemporain. Qu’est-ce qui a inspiré sa création, et quel est le concept au cœur du projet ?
Paola Rampini : The Phair a été lancée en 2019 à Turin, dans un contexte très particulier : une ville qui, dans son ensemble, s’est engagée de manière claire et concrète à investir dans la photographie. Cette vocation remonte au début du XIXe siècle et n’a cessé d’évoluer au fil du temps, gagnant encore en force ces dernières années avec la création d’institutions majeures telles que CAMERA Centro Italiano per la Fotografia et l’antenne turinoise des Gallerie d’Italia. La ville a ainsi construit un système capable d’utiliser la photographie comme un prisme à travers lequel interpréter la réalité contemporaine, en la positionnant non seulement comme un outil documentaire, mais aussi comme un langage central de l’art contemporain. C’est dans ce cadre que The Phair a été conçue, avec l’objectif de créer un point de rencontre entre “Photography” et “fair”, et d’aller au-delà des frontières traditionnelles du médium. Le projet reflète une vision partagée, dans les sphères politiques, culturelles et institutionnelles, qui s’est encore élargie depuis 2024 avec le lancement d’EXPOSED Torino Photo Festival. Aujourd’hui, pendant tout le mois de mai, les principaux musées et institutions culturelles de Turin présentent des expositions et des initiatives consacrées à l’image, formant pour le public un programme riche et stratifié. The Phair | Photo Art Fair fait partie intégrante de cet écosystème : nous sélectionnons des galeries d’art contemporain de premier plan, pas nécessairement spécialisées en photographie, mais capables de présenter des projets fondés sur l’image, la vidéo et les médias basés sur l’objectif, contribuant ainsi à une compréhension plus large et plus contemporaine du médium.
Avant The Phair, vous et Roberto Casiraghi avez fondé Artissima à Turin. Qu’est-ce qui fait de la ville un pôle aussi essentiel pour l’art et la photographie ?
PR : Roberto Casiraghi et moi avons fondé Artissima en 1994, qui est aujourd’hui l’une des principales foires internationales d’art contemporain. L’importance de Turin est profondément enracinée dans son histoire et dans un écosystème culturel singulier. C’est le berceau de Arte Povera, l’un des mouvements les plus influents de la fin du XXe siècle, qui a redéfini le langage artistique à travers l’utilisation de matériaux du quotidien et de processus naturels. Parmi ses figures majeures figurent Giovanni Anselmo, Gilberto Zorio, Alighiero Boetti, Michelangelo Pistoletto et Giulio Paolini – qui sera également présenté à la foire cette année. Turin abrite aussi le premier musée italien consacré à l’art contemporain, le Castello di Rivoli, aux côtés d’institutions majeures qui se sont développées au fil du temps, comme la Fondazione Sandretto Re Rebaudengo et la Fondazione Merz. Grâce à des investissements soutenus, la ville est devenue une véritable capitale internationale de l’art contemporain. Dans ce contexte, la photographie – comprise comme l’un de ses langages clés – a trouvé, ces dernières années, un terrain particulièrement fertile pour se développer : Turin est la seule ville d’Italie à compter deux institutions consacrées à la photographie (Gallerie d’Italia Torino et CAMERA – Centro per la Fotografia).
Tout au long du mois de mai, Turin se transforme en capitale de la photographie avec de nombreuses expositions incontournables. Pourriez-vous mettre en avant quelques expositions ou programmes institutionnels majeurs qui se déroulent dans la ville cette saison ?
PR : Le mois de mai devient de plus en plus le mois de la photographie à Turin, notamment grâce à EXPOSED – Torino Photo Festival. Toutes les grandes institutions culturelles de la ville proposent des programmes consacrés à l’image : de CAMERA – Centro Italiano per la Fotografia aux Gallerie d’Italia – Torino, de la Pinacoteca Agnelli à la Fondazione Sandretto Re Rebaudengo, ainsi qu’à la Fondazione Merz et à la GAM – Galleria Civica d’Arte Moderna e Contemporanea. Dans ce contexte dynamique, The Phair, accueillie à OGR Torino, joue un rôle clé dans la construction d’un programme culturel riche et complémentaire. Ensemble, ces initiatives renforcent l’identité de Turin comme pôle international de la création contemporaine autour de l’image, fondé sur la recherche et une forte vision curatoriale.
Comment The Phair s’intègre-t-elle dans le paysage culturel plus large de Turin ? Quelle est votre mission en matière d’engagement du public, et comment la mettez-vous en pratique ?
PR : The Phair s’inscrit dans un programme culturel plus vaste et entretient un dialogue constant avec les institutions locales. La photographie est un langage immédiat et accessible : un langage que chacun comprend instinctivement. Nous travaillons en étroite collaboration avec des partenaires culturels afin que la foire soit profondément intégrée à l’ADN de la ville. Notre mission est de créer une expérience qui dépasse le format de l’exposition, pour devenir une véritable plateforme culturelle élargie. À cet égard, notre Talk Program, organisé par Brandei Estes et Benjamin & Steffi Jaeger, joue un rôle central : nous accueillons des personnalités internationales de premier plan, des directeurs d’institutions et commissaires aux artistes et collectionneurs, en créant des occasions d’échanges significatifs et de discussions approfondies. Au fil des années, nous avons collaboré avec des organisations telles que le Victoria & Albert Museum, le Prix Pictet et la Helmut Newton Foundation, ainsi qu’avec des figures importantes de la scène artistique mondiale. Cela s’accompagne de visites guidées, de rencontres publiques et d’un programme d’événements curaté, ainsi que d’un programme VIP exclusif, l’ensemble contribuant à attirer un public de plus en plus international.
L’image clé de cette année est le portrait de Giuseppe Penone par Nanda Lanfranco au célèbre Castello di Rivoli. Qu’est-ce qui rend cette image particulièrement significative, et pourquoi a-t-elle été choisie pour représenter l’édition 2026 de The Phair ?
PR : Chaque année, nous choisissons notre image clé en collaboration avec l’une des grandes institutions culturelles de Turin, soulignant ainsi le lien fort entre The Phair et l’écosystème local. Lors de l’édition précédente, par exemple, l’identité visuelle s’appuyait sur une œuvre de Mario Gabinio issue de la collection de la GAM. Cette année, nous avons choisi une photographie de Nanda Lanfranco représentant Giuseppe Penone en 1991 au Castello di Rivoli Museo d’Arte Contemporanea. L’œuvre, qui fait désormais partie des Archives Nanda Lanfranco créées en 2025 par le CRRI – Centro di Ricerca Castello di Rivoli, est aimablement prêtée par le musée. C’est une image en équilibre entre le physique et le conceptuel, un seuil entre réalité et vision. Elle résume parfaitement notre manière de comprendre la photographie comme un médium capable de traverser la réalité et de la réinterpréter comme art. C’est, au fond, un hommage à l’artiste, au lieu et à la puissance de la vision photographique.
En regardant la sélection de cette année, y a-t-il des présentations, artistes ou galeries qui vous enthousiasment particulièrement ?
PR : Parmi les présences les plus significatives figurent les œuvres de Giulio Paolini, présentées par la galerie Tucci Russo, qui incarnent parfaitement ce que The Phair cherche à promouvoir : une forme d’art contemporain dans laquelle la photographie fait partie intégrante du langage lui-même. Nous sommes également particulièrement heureux de présenter des artistes de renommée internationale comme Nick Brandt, dont le travail présenté par Willas Contemporary et centré sur la fragilité environnementale résonne fortement avec la grande exposition Nick Brandt. The Day May Break qui lui est consacrée aux Gallerie d’Italia Torino, sous le commissariat d’Arianna Rinaldo. Toni Thorimbert constitue un autre exemple significatif de cette synergie grandissante : il est présent en ville dans le cadre d’EXPOSED avec une exposition à CAMERA, et à la foire par l’intermédiaire de la Galleria Valeria Bella. Aux côtés des noms établis, nous accordons une grande importance aux artistes émergents, convaincus que le repérage et la découverte sont essentiels pour maintenir une vision curatoriale dynamique et tournée vers l’avenir.
Vous partagez la direction avec Roberto Casiraghi. Comment structurez-vous votre collaboration et répartissez-vous les responsabilités ?
PR : Roberto Casiraghi et moi travaillons ensemble depuis plus de 30 ans : d’abord avec Artissima (1994), puis avec The Others (2011) et The Phair (2019). Notre collaboration repose sur une entente profonde et naturelle, sans répartition rigide des rôles. Nous travaillons de manière très flexible, unis par une vision commune. De façon générale, Roberto se concentre davantage sur les relations avec les galeries, tandis que je supervise la stratégie et la coordination, même si nous sommes en dialogue permanent et nous soutenons mutuellement dans tous les domaines. La sélection des galeries est confiée à un comité curatorial international, et le projet est rendu possible par une équipe hautement qualifiée, dont la contribution est essentielle à sa réussite (Viola Giannerini – Event Manager ; Ilaria Garofano – Exhibitors Relations ; Myra Geraldine Meterangelo – VIP & Press Relations ; Cecilia Sacerdoni – Hospitality & Public Program ; Giorgia Maninchedda – Organizing Secretariat).
Avec le recul depuis le lancement de The Phair, quels sont les plus grands défis lorsqu’il s’agit d’établir un nouveau salon avec cette orientation spécifique ?
PR : Le premier défi a été de construire une identité forte et distinctive. Nous avons opté pour un format curaté et uniforme, chaque stand mesurant 24 mètres carrés, en privilégiant la qualité plutôt que la quantité. Un autre défi majeur, toujours d’actualité, a été de convaincre des galeries d’art contemporain de participer à une foire thématique consacrée à la photographie. Aujourd’hui, c’est devenu l’une des forces qui définissent The Phair. Enfin, dans un paysage international de plus en plus dense, il a été crucial de nous ménager notre propre espace et d’établir une visibilité internationale solide.
Comment décririez-vous The Phair en un mot ?
PR : Élégante. Je ne crois pas qu’il faille ajouter quoi que ce soit.
En matière de photographie, quel est votre artiste préféré de tous les temps ?
PR : Gerhard Richter représente le mieux l’idée de la photographie que nous défendons à The Phair.
C’est un artiste extraordinairement polyvalent, capable de passer d’un langage et d’un style à l’autre, de la peinture abstraite à la peinture figurative, de la photographie directe aux photographies repeintes. De plus il incarne la philosophie de The Phair qui ne se limite pas aux photographes, mais se concentre sur la photographie comme moyen d’expression artistique. À ses côtés, j’ai une grande admiration pour des photographes comme Thomas Ruff et Candida Höfer, maîtres de la photographie dont le travail se définit par une recherche visuelle rigoureuse et innovante.
En même temps, je suis attirée par une lignée de visionnaires allant de Shirin Neshat et Francesca Woodman à de jeunes artistes comme Bastian Woudt et Paulo Nazareth.
À vos agendas :
THE PHAIR, 22 – 24 mai 2026, 12 h – 20 h tous les jours
@ OGR Torino (Sala Fucine), Corso Catelfidardo, 22 – Torino, Italie
Plus d’informations sur : https://www.thephair.com/en/homepage_en/














