Cogitations Mensuelles de Thierry Maindrault
Ce sont les vacances, tout le monde en parle. Tous ceux qui s’y trouvent et même les autres ne parlent que de cela. A l’origine, les congés ont été arrachés pour permettre aux travailleurs de prendre un peu de repos et de récupération. Aujourd’hui, la volte face est totale avec des périodes dites de loisirs aussi importantes que possible, avec les chômeurs inclus. Paradoxe, pendant cette parenthèse dans le travail, il est essentiel dépenser le plus d’énergie possible dans le cadre d’activités très diverses à condition qu’elles soient épuisantes. Il reste quelques personnes qui profitent de ce créneau d’accalmie pour faire un point de réflexion sur leur cheminement. Puisque c’est un temps de méditation, je vous propose quelques interrogations sur mes élucubrations des chroniques passées. Pas de nostalgie, juste des petits points sur ces sujets qui étaient, à l’époque, médiatisés – à outrance -, sans beaucoup de recul sur des conséquences prévisibles dans l’avenir.
Comme cette période estivale nous le permet, jetons un coup d’œil critique sur quelques-uns de nos centres d’intérêts passés.
• Suspiria de profundis des droits d’auteurs
Nous nous sommes, à maintes reprises, inquiétés de la paupérisation lente, mais inéluctable, de l’activité photographique. En effet, il est indéniable, à travers, dans un premier temps, de la mutualisation des droits ; puis de leur suppression pure et simple, que nombre d’activités photographiques dépérissent. Les professionnels ne peuvent plus retrouver une vitalité économique rémunératrice pour assurer leur survie. Il est intéressant de constater que quelques photographes, assez malins, qui pensaient détourner ce phénomène à leur profit (souvent personnel) se trouvent face aux murs. Maintenant, ils se retrouvent à nouveau dans la tourmente. Cette nouvelle descente provient de la croissance exponentielle et quotidienne du nombre de génies de la photographie. Le clou étant enfoncé par la mise en place de systèmes financiers qui se substituent progressivement au peu de démarches rémunératrices qui leur restaient.
• les fantastiques NFT
Qu’ils nous semblaient aussi beaux que prometteurs, ses achats immatériels d’œuvres totalement numérisées ! Quelle belle source de rentabilité pour les attrape-gogos, vous savez, nos congénères toujours à l’affût d’une bonne occasion pour se faire plumer. Les cascades spéculatives qui devaient sauver nos œuvres et nos comptes en banque, du moins pour les plus créatives d’entre elles, se sont asséchées sur elles-mêmes. Il est indispensable, pour faire de belles escroqueries, que les paramètres proposés voyagent dans la crédibilité. C’était loin d’être le cas, compte tenu des tares inhérentes au principe des NFT. Les très gros déboires financiers, subis par quelques sportifs célèbres et quelques stars du show-business, ont rapidement éparpillé, les amateurs de gains substantiels. La réalité des œuvres, même imagée, étant absente comme dans toute chaîne spéculative.
• la miraculeuse intelligence artificielle
Il est beau, il est merveilleux, il est extraordinaire, ce développement de l’outil numérique que d’aucuns s’obstinent de baptiser : « intelligence artificielle ». Nous avons souvent évoqué l’importance de ce fonctionnement binaire basique, sans une once d’intelligence. Cette dénomination ne peut que s’associer à une proposition intellectuelle délétère. Certes, les capacités quantitatives (quasiment inépuisables et indéfinies du stockage d’informations) sont liées à un fonctionnement qualitatif, issue d’une rapidité de communication improbable. Ce bel ensemble ne peut qu’améliorer les outils qui fonctionnaient déjà à l’identique il y a quelques décennies, mais rien de plus. Dans les années 50, nous parlions déjà de stockage binaire et de transferts conditionnels de données. Il est vrai que les disques étaient imposants pour quelques mégaoctets et les vitesses de transmission à travers les processeurs relativement lente. Aujourd’hui, les data centers sont gigantesques et les vitesses de transmission sont réglées à partir d’une onde lumineuse. Toutefois, l’outil reste exactement le même, avec ni plus ni moins d’intelligence, qu’il y a trois quarts de siècle, en plus performant uniquement. Le matraquage systématique par vocable interposé « pour le bien de l’humanité », l’est exclusivement pour certains portefeuilles ou des espoirs politiques. Selon quelques études scientifiques et assez sérieuses, le miracle annoncé serait en parfaite contradiction avec un développement cérébral humain normal. Pour l’anecdote récente, pas plus tard que la semaine dernière, une très grande chaîne de télévision européenne s’inquiétait d’avoir publié (à son insu, avouait-elle !) et validé, avec commentaires à l’appui, une série de photographies. L’inquiétude était justifiée, car toutes les images qu’ils ont présentées étaient totalement truquées et invérifiables sur leur obtention. Les montages photographiques existent depuis la naissance de nos outils photographiques de construction d’images avec la lumière. Mais, cela restait du domaine, très limité, de l’artisanat et de quelques monteurs, hyper doués pour déconstruire et reconstruire une image. Aujourd’hui, les nouveaux montages sont encore quelque peu imparfaits, néanmoins les vitesses de calcul et les sources de données, de demain, laissent imaginer le chaos complet de ce qu’il restera de l’intelligence humaine.
• l’élevage de parasites à tous les étages
L’évocation de parasites à tous les étages, ne concerne ni les punaises de lit, ni les poux qui se sont réinstallés en force, même dans les endroits les plus hygiéniquement protégés de nos civilisations dites occidentales. Le parasitisme photographique est un phénomène bien connu depuis un demi siècle, il est formé d’éléments perturbateurs qui n’apportent aucune valeur ajoutée et qui s’installent systématiquement dans la relation entre l’offre et la demande. Quelques personnes, de plus en plus nombreuses, s’intéressent à la photographie. Il fut un temps où deux protagonistes (un amateur d’images et un photographe) se rencontraient, s’appréciaient, échangeaient et finissaient par s’entendre pour que des œuvres soient appréciées. Il est devenu évident que l’œuvre, par elle-même, ne suffisait plus à cette relation cordiale, les deux parties n’étaient, semble-t-il, plus assez intelligentes. À chaque fois que j’ai évoqué ce sujet, vous avez été très nombreux à me faire part de vos expériences, souvent si amusantes. Votre liste des humanoïdes qui s’invitent (parfois s’imposent), dans le décor, est si longue que je vous en propose qu’un très court extrait « tendance ». Le coach absolument nécessaire pour appuyer sur un déclencheur (avec ou sans workshop, masterclass, voyages assistés, etc) pour qu’il sanctifie votre prise de vue. L’influenceur absolument indispensable pour le choix d’un laboratoire (argentique ou numérique) pour qu’il sauve la fabrication de votre chef-d’œuvre. Le directeur artistique (ancien haut fonctionnaire si possible avec son carnet d’adresses éventé) absolument incontournable pour qu’il trouve un lieu d’exposition ou un copain éditeur (façon livre d’auteur bien entendu). Le curateur (anciennement commissaire d’exposition) absolument incompétent pour qu’il appose en gras son nom sur votre affiche. Le scénographe (frais moulu par une école d’art à la dérive) absolument incapable pour qu’il impose ses effets géniaux, susceptibles de rendre invisible même la Joconde. Le médiateur (anciennement appelés guide ou gardien de musées, voire les deux à la fois) absolument intarissable pour qu’il rabâche le concentré littéraire lisible à l’entrée de l’exposition ou parfois sur le catalogue. Cette liste est inépuisable, mais toutes ces professions d’intermédiaires dévorent la valeur ajoutée et ils finissent de tuer le photographe. Nos images sont siphonnées par cette ribambelle d’importuns en enfonçant tranquillement les auteurs dans la misère.
• des jurés dans le sens du poil
Tout le monde a un avis sur tout. Il faut dire que pour des intérêts financiers puissants, il est important de faire croire à tout un chacun qu’il est très doué et qu’il possède toutes les capacités idoines pour porter des jugements définitifs et judicieux. C’est ainsi que nous voyons naître, dans un grand nombre de manifestations, des sponsors qui encouragent cela, avec un intérêt personnel non dissimulé, sur leurs troupeaux de moutons, afin de faire confirmer leurs avis et leurs choix. Il est particulièrement déroutant de constater que le nombre de concours et de distributions d’étoiles s’est multiplié de façon vertigineuse pour permettre l’Olympe à tous. J’ai rencontré peu de sites photographiques web personnels, sans la mention, de plus d’un prix, de récompenses, et d’autres citations. Cette moisson de trophées récoltée, on se demande pourquoi, à la découverte des contenus du même site ! Tous juges, il n’est plus nécessaire d’être initié à l’image, de prendre connaissance des objets comparés ou même d’être présent physiquement. Internet (lorsque ce n’est pas un SMS payant) tient très officiellement son rôle d’urne de vote.
Il est toujours intéressant de jeter un petit coup d’œil dans le rétroviseur pour voir ce que sont devenues les affirmations, les évolutions et les pensées, d’une société humaine, sur lesquelles nous avons essayé de réfléchir. Le temps reste un sélecteur impitoyable. Il est toujours surprenant de constater si notre analyse critique, à une époque donnée, n’est plus fondée ou au contraire si l’offre étonnante qui était apparue est devenue un succès populaire et durable.
Thierry Maindrault – 08 août 2025
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