Sienna-Rose Tessier : L’Oeil et la Fièvre
Chez Sienna-Rose Tessier, la photographie n’est pas un simple regard posé sur le monde, c’est une pulsation intérieure, une manière de ressentir avant même de cadrer. Née dans un environnement où le beau est presque une langue maternelle, elle développe très tôt un sens affûté de la composition, du détail qui parle, de la lumière qui raconte. À travers ses images, elle convoque des instants suspendus, entre fiction assumée et vérité nue, guidée par une sensibilité viscérale et une maîtrise instinctive de la narration visuelle. Inspirée autant par le glamour ironique de Tony Kelly que par l’épure documentaire de Dorothea Lange, elle tisse un univers où la femme est souveraine, le silence vibrant, et l’esthétique jamais gratuite. Elle a une admiration pour les figures féminines fortes, élégantes, assumées, et cela transparait dans sa manière de cadrer, de capturer et de sublimer. Incarnant une génération d’artistes hybrides : visuelle, cultivée, audacieuse, elle est animée par une quête sincère de beauté et de sens. Rencontre avec une jeune photographe pour qui chaque image est un battement de cœur pensé comme un manifeste.
Instagram: @siennatessier
Website: www.siennarosephotos.net
Votre premier déclic photographique ?
Sienna-Rose Tessier : J’ai développé très tôt une passion pour la photographie, un œil attentif aux détails, aux émotions, aux instants fugaces. Ce que je cherche à capturer, ce ne sont pas seulement des images esthétiques, mais des moments forts que l’on n’oublie pas, que ce soit un mouvement, un paysage, un objet ou un regard. Issue d’une famille de neuf enfants, j’ai grandi entourée de personnalités très différentes, avec des parents esthètes ou le beau est mis à l’honneur au quotidien. Ma mère et mes sœurs m’ont offert une richesse infinie de visages, d’énergies et d’expressions à photographier. J’essaie toujours de faire vibrer mes images avec ce que je ressens instantanément.
L’homme ou la femme d’image qui vous inspire ?
S.-R. T. : Une femme, dans l’univers visuel de Tony Kelly. Ce que j’aime profondément dans son travail, c’est la manière dont ses modèles féminins dominent l’image avec audace et humour et tout le scénario qu’il crée derrières elles. Elles sont brillantes, assumées, fatales et sexy, des figures de force et de séduction dans des décors éclatants, souvent décalés, un brin irréels. Et puis, il y a ses titres : simples, drôles, en adéquation parfaite avec l’image. Ils ajoutent une touche d’ironie légère, presque pop, qui rend son univers encore plus unique. Cette manière de jouer avec les codes du glamour, tout en restant impeccablement esthétique, m’inspire énormément.
Celle qui vous a le plus ému ?
S.-R. T. : La série de photographies « Traded to Extinction » de Patrick Brown.
Celle qui vous a mis en colère ?
S.-R. T. : Bébés prenant le soleil sur le toit d’un centre de la FEBEM, São Paulo de Sebastião Salgado. Des bébés allongés à même le sol sur un toit, une petite fille seule surélevée sur une chaise, face à une forêt de gratte-ciels. Une image glaçante qui dit tout : l’abandon, l’inégalité, l’indifférence. Elle me met en colère parce qu’elle montre sans détour un monde qui a perdu le sens des priorités.
Une image clé de votre panthéon personnel ?
S.-R. T. : Dorothea Lange, The Road West, New Mexico.
Un souvenir photographique de vos débuts ?
S.-R. T. : À Capri, j’ai organisé mon tout premier “shooting” pour la marque de sacs de ma mère. J’avais imaginé le décor, choisi les angles, réfléchi à la lumière… C’était la première fois que je mettais en scène une image, avec l’intention de raconter quelque chose. Le sac, objet central de l’image, était placé dans une situation qui avait du sens, à la fois pour moi et pour l’univers que je voulais évoquer. Je voulais qu’à travers une seule photo, on puisse deviner ce qu’il s’était passé avant, et imaginer ce qui allait suivre. Cette capacité à créer une narration silencieuse, à donner du sens à un objet dans un contexte précis, est devenue essentielle dans ma manière de photographier.
L’image qui vous obsède ?
S.-R. T. : Une photo de Daria Strokous, prise par Ben Lamberty à New York au moment du crépuscule. Il y a quelque chose de magique dans cette image : la lumière est douce, presque métallique, et la palette de couleurs entre bleu nuit, or pâle et reflets urbains — crée une atmosphère à la fois calme et puissante. Ce que j’aime par-dessus tout, c’est que la femme prend presque plus de place que le paysage derrière elle. Elle est là, forte, élégante, presque irréelle, et pourtant très présente. C’est elle qui capte tout. Le décor devient presque secondaire. C’est une image qui raconte la beauté, la force, et cette tension délicate entre fragilité et puissance.
Celle qui a changé le monde ?
S.-R. T. : The Terror of War » / « Napalm Girl » – Nick Ut (1972)
Celle qui a changé votre monde ?
S.-R. T. : Venus Etcetera (after Titian), 2021 de Miles Aldridge. C’est avec cet artiste que j’ai compris ce que voulait dire « mise en scène ». Miles m’inspire pour mes créations, je l’ai rencontré lors d’une ses prises de vues à Paris, le contraste saisissant entre l’atmosphère qui paraît au travers de ses héroïnes totalement décalées, et son travail millimétré où l’imprévu n’a plus sa place bien qu’une partie soit gérée sur l’instant. C’est une photo qui a fait écho à ma vision personnelle de l’esthétique. Je retrouve l’atmosphère des photos de Tonny Kelly.
Sans limite de budget, quelle serait l’œuvre que vous rêveriez d’acquérir ?
S.-R. T. : Lot 127: Peter Beard.
Selon vous, quelle est la qualité nécessaire pour être un bon photographe ?
S.-R. T. : Selon moi, le domaine est vaste, du photographe saisissant l’instant furtif au photographe étudiant le moment, le fossé est immense, le cliché est réussi dès lors où l’instant insaisissable est capturé. Un bon photographe sait capter un détail discret, une lumière furtive, un instant fragile et lui donner de la valeur. Il assemble des éléments qui font sens pour lui, qui le touchent, qui vibrent. Mais il ne se contente pas toujours de saisir le réel : parfois, il le réinvente. Il crée une scène de vie, imagine un moment, construit une atmosphère qui, même née de l’imaginaire, semble vraie. La photographie possède ce double pouvoir : conserver un souvenir précieux et donner vie à un monde intérieur. Qu’il s’agisse d’un instant banal ou exceptionnel, tout dépend de la manière dont il est représenté et de l’émotion qu’il suscite. C’est dans cette sensibilité entre observation et création que réside la force du photographe.
Le secret de l’image parfaite, s’il existe ?
S.-R. T. : C’est ce moment où un regard, une lumière ou un geste spontané traverse le cadre. Une image parfaite n’est pas forcément prévue, mais elle touche, elle reste. Elle capte quelque chose d’essentiel et c’est cela qui la rend inoubliable.
La personne que vous aimeriez photographier ?
S.-R. T. : Charlize Theron incarne une puissance féminine rare, à la fois magnétique et intimidante. Son regard perçant, empreint d’intensité et de vécu, révèle une force intérieure façonnée par un passé difficile. Elle dégage une sensualité sobre, presque sauvage, qui ne cherche jamais à séduire mais qui s’impose naturellement. Belle sans artifice, elle incarne une féminité indomptable, élégante et brute à la fois, une présence qui fascine autant qu’elle impressionne.
Celle par qui vous aimeriez ou auriez aimé être photographiée ?
S.-R. T. : Richard Avedon a cette capacité unique à capturer la personnalité de façon puissante : ses portraits révèlent autant l’intérieur que l’extérieur, une beauté qui dépasse la simple apparence.
Un livre de photos indispensable ?
S.-R. T. : Peter Lindbergh: On Fashion Photography.
L’appareil photo de votre enfance ?
S.-R. T. : Nikon Coolpix S32 (blanc).
Celui que vous utilisez aujourd’hui ?
S.-R. T. : Nikon Zfc et Canon G7xii.
Le meilleur moyen de déconnecter pour vous ?
S.-R. T. : Chercher de l’inspiration pour de nouvelles images, réfléchir à comment les réaliser, les construire, les rendre possibles.
Quelle est votre relation avec l’image ?
S.-R. T. : J’ai un rapport très attentif à l’image. Avec le temps, j’ai développé un regard assez critique : j’aime analyser les cadrages, la lumière, les intentions derrière une photographie. Il m’arrive de rester longtemps devant une image sans m’en rendre compte, comme absorbée. C’est une sorte d’obsession, un concentration naturelle, une curiosité constante pour ce que l’image peut dire ou faire ressentir.
Votre plus grande qualité ?
S.-R. T. : Ma sensibilité.
Votre dernière folie ?
S.-R. T. : Je pense à deux choses : Peindre un tableau dans les ateliers de Damien Hirst. C’était inattendu, vibrant et il l’a même signé. Un moment suspendu que je garde précieusement. OU, m’inscrire dans une école de joaillerie à Milan pour l’an prochain. Un choix passionné, un peu fou, mais totalement aligné avec ce que j’aime : transformer l’intuition en matière.
Une image pour illustrer un nouveau billet de banque ?
S.-R. T. : Une femme en mouvement, dans un décor graphique. Quelque chose qui évoque la puissance silencieuse, la beauté intemporelle, l’élégance qui ne cherche pas à plaire mais à marquer. Un billet qui célèbre l’audace, l’imaginaire, la force féminine.
Le travail que vous n’auriez pas aimé faire ?
S.-R. T. : Travailler dans la finance, enfermée dans un bureau impersonnel, entourée d’écrans et de chiffres qui s’alignent sans fin.
La photographie a-t-elle le pouvoir de changer la perception collective d’un événement ou d’une époque ?
S.-R. T. : Oui, absolument. La photographie a ce pouvoir unique de montrer ce que beaucoup ne voient pas ou ne veulent pas voir. Elle peut déranger, choquer, questionner. Mais surtout, elle touche chacun différemment. C’est cette charge émotionnelle, intime et universelle à la fois, qui lui donne une force inaltérable. Une image peut éveiller les consciences, changer un regard, ou marquer une époque d’un seul flash.
Comment percevez-vous l’influence des réseaux sociaux sur la manière dont les photographies sont créées et perçues aujourd’hui ?
S.-R. T. : Les réseaux sociaux ont transformé la photographie en un outil de mise en scène permanente. Les images y sont souvent pensées pour améliorer l’apparence d’une vie ou d’une personne, plutôt que pour révéler une réalité. Elles documentent, oui, mais rarement l’authentique, elles montrent ce que l’on veut donner à voir, c’est-à-dire souvent une version lissée, contrôlée, sans défaut. Et pourtant, c’est justement dans les imperfections que réside la force d’une image : dans ce qui est vrai, brut. Les défauts racontent une histoire, donnent de la personnalité, créent de l’émotion. Les filtres lissent les images qui finissent par donner un air commun aux corps et aux visages. À l’inverse de ces photos magnifiées, les images inondent la toile, la qualité n’est plus de mise, le cliché exceptionnel existe rarement, le flot d’images qui se déverse à nous quotidiennement a rarement de l’intérêt.
Un compte Instagram à suivre absolument ?
S.-R. T. : @carlijnjacobs
Quelle est la dernière chose que vous ayez fait pour la première fois ?
S.-R. T. : Me questionner sur toutes ces choses que je ressentais sans jamais avoir mis de mots dessus. Prendre le temps d’y réfléchir, de comprendre ce qui me touche vraiment, ce qui m’inspire. C’est la première fois que je le fais aussi consciemment.
C’est quoi, une photo réussie ?
S.-R. T. : Pour moi, une photo réussie est celle qui provoque une émotion, qui retient le regard. C’est une image dans laquelle on peut “rentrer”, qu’on a envie de regarder longtemps, encore et encore. Elle doit être bien cadrée, avec une belle lumière, mais surtout, elle doit dire quelque chose, nous parler, nous faire réfléchir, ou simplement éveiller un sentiment qu’on ne peut pas toujours nommer.
Qu’est-ce qui vous intéresse le plus dans une image ?
S.-R. T. : Je dirais que c’est l’histoire qu’elle raconte ou qu’elle suggère. J’aime quand une photo a cette force de traverser le temps, de rester marquante, au point qu’on se dise encore “wow” en la regardant des années plus tard. J’aime aussi l’idée d’immortaliser un moment et de le sublimer, de lui donner une beauté supplémentaire, sans en dénaturer l’essence.
Quelles différences entre photographie et photographie d’art ?
S.-R. T. : Selon moi, la photographie capture un instant de vie, parfois intime, parfois intense, parfois brutal. Elle raconte une histoire, saisit une émotion, un regard, un détail. C’est réel, direct, humain. La frontière avec la photographie d’art est parfois difficile à définir. C’est le talent du photographe qui justifie de par lui-même le fait qu’il passe au rang d’artiste par la reconnaissance d’une œuvre qui se distingue : elle, va plus loin, transforme, pense, compose, déroute, repousse les limites du réel. C’est une vision, pas juste une capture.
La ville, le pays ou la culture que vous rêvez de découvrir ?
S.-R. T. : Le Japon.
L’endroit dont vous ne vous lassez jamais ?
S.-R. T. : Capri.
Couleur ou N&B ?
S.-R. T. : Le noir et blanc efface le bruit du monde pour ne garder que l’essentiel et rajoute un regard plus fort.
Lumière du jour ou lumière artificielle ?
S.-R. T. : Lumière du jour.
Quelle est, selon vous, la ville la plus photogénique ?
S.-R. T. : New York ou Paris.
Si je pouvais organiser votre dîner idéal, qui serait à table ?
S.-R. T. : Eileen Gray, pour sa vision libre et intemporelle du design. Victoire de Castellane, pour son imaginaire baroque et flamboyant en joaillerie. Tony Kelly, pour son humour visuel et son esthétique pop assumée. Dua Lipa pour agrémenter cette folle soirée.
L’image qui représente pour vous l’état actuel du monde ?
S.-R. T. : Edward Burtynsky « Manufacturing #17 » Photograph, 2005.
Le mot de la fin ?
S.-R. T. : Instant.














