Polina Kostanda : Passeuse de rêves
Il y a des artistes qui observent le monde, et d’autres qui le transforment. Polina Kostanda, alias Polly in Wonderland, le réinvente à chaque respiration. Poétesse, dramaturge, rédactrice créative… cette artiste ukrainienne a longtemps exploré les mots et la scène avant de se lancer dans un dialogue inédit avec une entité inattendue : l’intelligence artificielle. Mais loin de la percevoir comme une machine froide, elle y voit un partenaire de création imprévisible, doté de ses propres fulgurances, capable de faire surgir des visions qu’aucun esprit seul n’aurait pu imaginer.
Chez elle, l’IA devient alchimiste. Chaque image est un mélange instable, explosif, entre intention humaine et imprévu algorithmique. Résultat : des univers où l’étrange flirte avec le merveilleux, où le rétro-futurisme se mêle à des floraisons surréalistes, où l’on croise aussi bien des vieilles dames riantes aux allures de rock stars que des visions étranges qui pourraient avoir échappé à Jérôme Bosch ou David Lynch. Rien n’est lisse, rien n’est gratuit : ses images sont des portails, des miroirs déformants qui nous invitent à questionner nos perceptions, à remettre en jeu nos certitudes.
Inspirée par Tarkovski, Wes Anderson, Viktor Pelevin et par la sagesse du bouddhisme, Polly in Wonderland ne revendique pas un style figé. Elle avance par explorations successives, déplaçant sans cesse ses propres limites. Chaque série est un territoire nouveau, chaque projet une expérience sensorielle et philosophique. Présente sur la scène artistique internationale, de PhEST à la campagne visuelle de WEMW 2025, elle insuffle dans son travail la conviction que le vrai rôle de l’art n’est pas de copier le réel, mais d’ouvrir des passages vers d’autres mondes.
Avec Polly in Wonderland, on ne regarde pas simplement des images. On traverse des portes. On s’aventure dans un pays où l’imagination est reine, où le bizarre est une beauté, et où le voyage compte toujours plus que la destination.
Site web : www.pollyinwonderland.com
Instagram : polly__in-wonderland
Carole Schmitz : Votre premier déclic photographique ?
Polina Kostanda : Dans mon cas, ce n’est pas exactement la photographie. C’est la création d’images à l’aide de l’intelligence artificielle, des images réalistes qui ressemblent à des photographies. Le déclic a été l’apparition même de cet outil, l’IA. Mes images, bien que semblant être des photos, dépassent un peu les limites de la réalité familière. J’ai toujours voulu créer quelque chose de ce genre, mais il n’existait pas de possibilité technique : le dessiner était difficile, et prendre de vraies photos était presque impossible, car les scènes ne rentraient pas dans notre réalité. Mais lorsque l’IA est apparue, je me suis dit : « Hourra ! C’est exactement ce qu’il me faut ! »
L’homme ou la femme d’image qui vous a inspirée ?
Polina Kostanda : Je ne veux pas être hypocrite et commencer à lister les photographes célèbres que j’admire (il y en a beaucoup). Car, pour être honnête, sur le plan visuel, je suis plus inspirée par le cinéma que par l’image fixe. Mes icônes sont Lynch, Tarkovski, Wes Anderson et d’autres réalisateurs cultes.
L’image que vous auriez aimé prendre ?
Polina Kostanda : Je ne peux pas dire avec certitude quelle serait précisément cette image, mais je peux dire quel effet j’aimerais que mon travail ait sur le spectateur. Je voudrais qu’il touche quelque chose de profond, qu’il fige quelqu’un sur place, le fasse pleurer, lui fasse voir soudain toute sa vie défiler et comprendre ce qui compte vraiment. Je cherche encore l’histoire et l’idée pour cette image. En fait, toutes mes œuvres visent à cela : inspirer le spectateur à ouvrir ses yeux et son cœur. Et plus l’effet est fort, mieux c’est.
Celle qui vous a le plus émue ?
Polina Kostanda : J’aime les gens et les émotions authentiques, c’est pourquoi je préfère la photographie de portrait. J’aime le célèbre portrait d’Einstein (Mike Rucker) ou la photo de la jeune Afghane (Steve McCurry). Elles sont vives et atmosphériques. En même temps, bien sûr, je ne peux ignorer les photographies qui crient la douleur et attirent l’attention sur des problèmes pressants, comme la photo de 1980 montrant un enfant affamé et un missionnaire. Malgré leur contexte lourd, j’aime aussi beaucoup ce genre d’images.
Et celle qui vous a mise en colère ?
Polina Kostanda : Je n’aime pas quand on érige la laideur en norme de beauté. C’est pourquoi je suis irritée par les photos mettant en avant une beauté artificielle — toutes ces affreuses lèvres siliconées, ces visages identiques, et ainsi de suite. C’est affreux, c’est de mauvais goût, c’est ennuyeux et vulgaire.
Quelle photo a changé le monde ?
Polina Kostanda : Si l’on pouvait changer le monde par la photographie ou l’art en général, il y a longtemps que nous vivrions sans faim, sans guerres et sans problèmes. Une photo peut influencer un individu, peut-être même le pousser au changement. Mais pas le monde entier. Hélas.
Et laquelle a changé votre monde ?
Polina Kostanda : Il n’y a pas de photo qui ait changé mon monde. Ce qui l’a changé, ce n’est pas une image mais une vision du monde : le bouddhisme. Bien sûr, l’amour de la littérature, de l’art, de la peinture et de la photographie façonne le goût et l’esthétique intérieure. Mais ce n’est pas suffisant. Au-delà de l’art, il faut une base intellectuelle pour une vision du monde. Pour moi, c’est le bouddhisme. Philosophie plus art : voilà un cocktail explosif !
Ce qui vous intéresse le plus dans une image ?
Polina Kostanda : Avant tout, c’est le message ce que l’auteur a voulu dire. Et même si c’est fait de façon maladroite ou peu artistique, je préférerai toujours une photo qui a du sens à une photo techniquement parfaite, bien composée et bien éclairée mais “vide”.
La dernière photo que vous avez prise ?
Polina Kostanda : Ma dernière série d’images montre une femme avec une broche en forme d’œil. L’idée est de montrer que chaque personne a sa propre vision du monde, façonnée par l’unicité de sa personnalité et de son expérience. Il n’existe pas de monde identique pour tous.
Une image clé dans votre panthéon personnel ?
Polina Kostanda : Je n’ai pas de photo que je considérerais comme déterminante.
Un souvenir photographique d’enfance ?
Polina Kostanda : Enfant, je grandissais dans une famille qui aimait lire, et nous avions beaucoup de magazines et de livres. Un jour, je suis tombée sur une photo dans un magazine : une fille aux cheveux ébouriffés assise sur le rivage, regardant au loin un voilier. C’était une image tout à fait banale. Mais elle m’a tellement plu que je l’ai découpée et encadrée. Je ne sais pas ce qui m’a touchée — peut-être les cheveux au vent, peut-être une certaine légèreté mais cette image m’a suivie plusieurs années. Je ne me souviens plus de l’auteur ni du magazine.
Selon vous, quelle qualité faut-il pour être un bon photographe ?
Polina Kostanda : Savoir voir la beauté et le sens dans l’instant. Le reste est secondaire.
Qu’est-ce qui fait une bonne photo ?
Polina Kostanda : Ce ne doit pas être juste une image : ce doit être une histoire. L’important, c’est que ce ne soit pas une “belle image vide”, mais un message.
La personne que vous aimeriez photographier ?
Polina Kostanda : Personne. Je n’ai pas d’idoles ou d’“icônes”. Les célébrités détournent l’attention de la photo vers elles-mêmes et l’idée peut s’y perdre.
Un livre photo indispensable ?
Polina Kostanda : Disons Nudes de David Lynch.
L’appareil photo de votre enfance ?
Polina Kostanda : Mon enfance s’est déroulée en URSS, et nous étions pauvres. Un appareil photo, c’était un luxe. C’était même fou d’en rêver.
Celui que vous utilisez aujourd’hui ?
Polina Kostanda : Mes outils sont mon imagination et l’IA (l’application MidJourney). Je ne les échangerais contre aucun appareil au monde.
Comment choisissez-vous vos projets ?
Polina Kostanda : Mes projets viennent de mon imagination. Je ferme les yeux, j’imagine, puis je donne vie à cela grâce à l’IA.
Comment décririez-vous votre processus créatif ?
Polina Kostanda : La création, c’est toujours de la magie. Chez moi, cela commence par une “inquiétude créative” intérieure qui se transforme ensuite en idée ou projet. Parfois c’est instantané, parfois il faut des heures de travail avant de se dire : “Ça y est ! Ça marche !”
Un projet à venir qui vous tient à cœur ?
Polina Kostanda : J’ai une série consacrée aux femmes âgées, intitulée « Vieillesse joyeuse ». Dans mon pays, il n’existe pas de culture du vieillissement ; les personnes âgées survivent, sont souvent moroses. Beaucoup craignent la vieillesse ou ferment les yeux. Mes œuvres montrent qu’elle n’est pas effrayante, qu’elle peut être belle et joyeuse. C’est important pour moi.
Votre drogue préférée ?
Polina Kostanda : Ha-ha. Je suis ennuyeuse : je ne bois pas, ne fume pas, ne me drogue pas. Ma drogue, c’est la vie elle-même. Et j’adore lire et voir de bons films.
Votre meilleure façon de déconnecter ?
Polina Kostanda : Méditer et marcher au bord de la rivière.
Votre rapport à l’image ?
Polina Kostanda : Eh bien, puisque vous venez m’interviewer, c’est que ce rapport n’est pas si mauvais !
Par qui aimeriez-vous être photographiée ?
Polina Kostanda : Question difficile… choisissons selon l’humeur du jour : Martin Parr.
Votre dernière folie ?
Polina Kostanda : Je suis assez ordinaire. Ma “folie” récente : moi, grande introvertie, j’ai accepté un voyage avec des proches dans un immense hôtel bondé.
Une image pour illustrer un nouveau billet de banque ?
Polina Kostanda : Un sablier, symbole que le temps — la chose la plus précieuse — ne s’achète pas.
Le métier que vous n’auriez pas voulu faire ?
Polina Kostanda : Soldat ou boucher.
Votre plus grande extravagance professionnelle ?
Polina Kostanda : Je ne me qualifierais pas d’extravagante.
Une question qui vous déstabilise ?
Polina Kostanda : Les propositions insistantes de collaborations. Je préfère travailler seule.
La dernière chose que vous avez faite pour la première fois ?
Polina Kostanda : Entendre l’explosion d’un missile et sentir l’onde de choc.
La ville, le pays ou la culture que vous rêvez de découvrir ?
Polina Kostanda : Italie, Espagne, Grèce.
L’endroit dont vous ne vous lassez jamais ?
Polina Kostanda : Le bord de mer.
Votre plus grand regret ?
Polina Kostanda : Aucun vrai regret. Juste la tristesse que mon père ne voit pas grandir son petit-fils.
Réseaux sociaux préférés ?
Polina Kostanda : Instagram, sans hésitation.
Couleur ou noir et blanc ?
Polina Kostanda : Presque tout en couleur, mais je préfère le noir et blanc.
Lumière du jour ou artificielle ?
Polina Kostanda : Lumière du jour !
Ville la plus photogénique ?
Polina Kostanda : Aucune grande ville. Un petit village en montagne ou au bord de la mer.
Si Dieu existait… ?
Polina Kostanda : Je lui demanderais quelle est sa photo préférée et comment il me voit.
Dîner idéal ?
Polina Kostanda : Seule à table.
Image représentant l’état du monde actuel ?
Polina Kostanda : Une rue sale et bondée, un vieil homme mendiant au milieu, regard captivant.
Ce qui manque le plus au monde aujourd’hui ?
Polina Kostanda : L’amour et la compassion.
Si vous deviez tout recommencer ?
Polina Kostanda : Je referais le même chemin, erreurs et joies comprises.
Ce que vous aimez qu’on dise de vous ?
Polina Kostanda : Je ne sais pas trop, car je trouve ça étrange qu’on parle de moi.
Ce qu’il faut absolument savoir sur vous ?
Polina Kostanda : Rien d’exceptionnel.
Un dernier mot ?
Polina Kostanda : Merci pour ces merveilleuses questions ! Certaines m’ont émue, d’autres embarrassée, d’autres m’ont fait réfléchir.














