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Le Questionnaire : Ikuru Kuwajima par Carole Schmitz

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Ikuru Kuwajima : La photographie entre mémoire et expérimentation.

Ikuru Kuwajima est un artiste visuel et photographe japonais au parcours singulier, marqué par une sensibilité profonde aux territoires, à l’histoire et aux représentations. Né au Japon, formé aux États-Unis, installé longtemps en ex-URSS (notamment au Kazakhstan, en Russie et en Ukraine), il développe une œuvre à la croisée du documentaire, de la recherche visuelle et de la narration personnelle.

Kuwajima ne se contente pas de photographier : il interroge la mémoire, explore l’imaginaire collectif, mêle l’image, le texte, la cartographie et le dessin. Sa démarche, souvent introspective, parfois ironique, s’inscrit dans une quête de sens face aux bouleversements politiques, géographiques ou culturels. Refusant le spectaculaire ou le sensationnel, il choisit la lenteur, l’intuition, le travail de terrain et une approche quasi ethnographique de ses sujets.

Avec des projets comme Trail ou Tundra Kids, il redéfinit les contours du photojournalisme traditionnel, glissant vers une forme d’art visuel où l’ambiguïté, la subjectivité et le jeu formel deviennent des outils de lecture critique du réel. Membre de la Reflexions Masterclass, Kuwajima revendique une approche libre et exigeante de la photographie, souvent nourrie d’archives, d’expérimentations formelles et d’une volonté de ne jamais se répéter.

 

Website : www.ikurukuwajima.com
Instagram : @ikurukuwajima
Représenté par la Galerie LENEUF Sinibaldi Paris
https://www.alain-sinibaldi.com/

 

Votre premier déclic photographique ?
Ikuru Kuwajima : Je ne me souviens pas exactement, mais je crois que c’était quand j’avais environ 5 ou 6 ans. J’ai pris un appareil photo jetable Fuji appartenant à mes parents et j’ai fait quelques clichés.

Lhomme ou la femme dimage qui vous a inspiré ?
I.K. : Le genre ne m’importe pas.

Limage que vous auriez aimé prendre ?
I.K. : Une scène très précise me revient : dans le sud du Kirghizistan, en 2011, j’ai aperçu une jeune fille avec une immense feuille comme parasol, comme dans une scène de Mon Voisin Totoro de Miyazaki. J’ai demandé au chauffeur d’arrêter la voiture, mais il parlait avec quelqu’un ou écoutait de la musique trop fort, il ne s’est pas arrêté. Fin de l’histoire. Je ne sais même pas pourquoi je me souviens de ça en particulier.

Limage qui vous a le plus ému ?
I.K. : Quand j’ai vu pour la première fois des photos de Sebastião Salgado à Tokyo, vers 2003, alors que j’étais encore lycéen et que je ne faisais pas encore de photo. Je ne me souviens plus exactement de laquelle, mais c’était une image d’enfants. C’était la première fois que je voyais ce type de photographie. À l’époque, on n’avait pas facilement accès à des images aussi diverses.

Et celle qui vous a mis en colère ?
I.K. : Les images manipulées de la propagande russe, et aussi certaines photos primées présentées comme du photojournalisme alors qu’elles sont mises en scène. Cela dit, la propagande d’État a une portée bien plus vaste, donc c’est encore plus malveillant, destructeur et dangereux.

Quelle photo a changé le monde ?
I.K. : Je n’aime pas trop surestimer la photographie comme beaucoup de passionnés le font. Mais il est indéniable que certaines images journalistiques ont eu un impact réel sur le monde. Je ne peux pas en citer une en particulier, il y en a trop.

Et laquelle a changé votre monde ?
I.K. : Des photos de presse primées qui étaient en réalité mises en scène. Cela m’a profondément déçu, car je croyais naïvement que ce milieu était composé de personnes sincères et engagées. Ce n’est pas toujours le cas. C’était il y a longtemps.

Quest-ce qui vous intéresse le plus dans une image ?
I.K. : J’aime explorer des choses nouvelles à travers la photographie et l’art en général. L’image est à la fois mémoire, preuve de mon exploration, et interprétation. J’essaie de traduire tout cela visuellement. C’est ma manière de m’exprimer.

La dernière photo que vous avez prise ?
I.K. : Je suis actuellement à Marrakech, donc probablement une photo de rue, prise hier avec mon iPhone.

Une image clé dans votre panthéon personnel ?
I.K. : C’est plutôt une série, intitulée Trail. Elle a marqué une étape importante dans mon passage du documentaire traditionnel à une approche plus conceptuelle et artistique. Ce projet a été possible grâce à la Reflexions Masterclass qui m’a aidé à repousser les limites.

Un souvenir photographique de votre enfance ?
I.K. : J’ai commencé la photographie à 21 ans environ, aux États-Unis. Enfant, je n’aimais déjà pas les photos de famille ou de moi-même. Mon enfance au Japon ne fait pas exception. On n’avait pas vraiment d’appareil photo, à part des jetables de temps en temps. La seule photo dont je me souvienne clairement, c’est celle de ma grand-mère décédée. On priait souvent devant son portrait.

Selon vous, quelle est la qualité indispensable pour être un bon photographe ?
I.K. : Il faut probablement être un peu obsédé par la photo (ce que je ne suis pas vraiment).

Quest-ce quune bonne photo ?
I.K. : Une image qui touche les émotions du spectateur. Souvent, elle contient une forme de nouveauté, d’originalité, ou réveille des souvenirs personnels chez celui qui la regarde.

La personne que vous aimeriez photographier ?
I.K. : Je n’ai pas vraiment de personne en particulier à photographier.

Un livre photo indispensable ?
I.K. : Je ne suis pas un grand fan de livres photo, mais j’ai beaucoup aimé Greater Atlanta de Mark Steinmetz.

Lappareil photo de votre enfance ?
I.K. : Comme je l’ai dit, je n’en avais pas vraiment, à part quelques appareils jetables.

Celui que vous utilisez aujourdhui ?
I.K. : J’utilise surtout un Sony Alpha 6500 pour mes projets récents de collage. J’aimerais photographier en argentique, par exemple avec un Mamiya 7, mais les pellicules sont devenues trop chères, alors j’ai changé d’approche.

Comment choisissez-vous vos projets ?
I.K. : Je m’oriente vers des choses qui m’intéressent et qui sont proches de moi, mais aussi qui peuvent surprendre le spectateur. Le récit et le concept sont essentiels, mais je cherche aussi des formes de représentation originales. Il faut une cohérence entre le fond et la forme.

Comment décririez-vous votre processus créatif ?
I.K. : Depuis une dizaine d’années, je ne me précipite plus. Je prends le temps, j’accepte l’échec, j’avance par étapes, j’expérimente. Avant, j’étais trop pressé et j’ai fait beaucoup d’erreurs.

Un projet à venir qui vous tient à cœur ?
I.K. : J’aimerais développer un projet en France, peut-être aussi au Japon ou même en Chine. Ce serait un projet historique à portée internationale. Je dois encore faire beaucoup de recherches dans les archives.

Votre drogue favorite ?
I.K. : Je ne prends pas vraiment de drogue. J’ai même arrêté de fumer l’an dernier. Je bois juste du vin, de la bière et du café — si on considère ça comme des drogues.

La meilleure façon de vous déconnecter ?
I.K. : Apprendre de nouvelles langues. J’apprends le français en ce moment.

Quel est votre rapport à limage ?
I.K. : À l’origine, je suis plutôt quelqu’un de littéraire ou de conceptuel, pas forcément visuel. Mais comme je me suis dispersé entre plusieurs langues, j’ai eu du mal à exprimer mes idées rapidement et précisément. La photographie et l’art visuel sont donc devenus très utiles.

Par qui aimeriez-vous être photographié ?
I.K. : Je m’en fiche un peu, je n’ai pas de préférence.

Quelles différences entre photographie et photographie d’art ?
I.K. : C’est une question de contexte et de concept. La photographie non artistique n’a ni l’un ni l’autre.

Le secret de l’image parfaite, s’il existe ?
I.K. : Une telle image n’existe pas.

Sans limite de budget, quelle serait l’œuvre que vous rêveriez d’acquérir ?
I.K. : Je n’ai pas de velléité particulière à posséder des oeuvres d’art.

Limage qui vous obsède ?
I.K. : Aucune en particulier.

Votre dernière folie ?
I.K. : J’ai bu jusqu’à quatre heures du matin, comme lorsque j’avais vingt ans, je me suis endormi à l’aéroport et j’ai raté mon vol de Tbilissi à Chisinau. C’était en mai de l’année passée, je crois.

Une image à mettre sur un billet de banque ?
I.K. : Le portrait de Nestor Makhno, l’anarchiste ukrainien.

Si vous n’étiez pas devenu photographe ?
I.K. : Je serais traducteur — et en fait, je le suis. Quand je ne photographie pas ou que je ne travaille pas sur des projets artistiques, je traduis. Peut-être que je traduis justement parce que je ne suis pas un artiste commercialement rentable et que j’ai besoin d’un travail à côté. Mais si je n’étais pas du tout dans l’art, je crois que j’aurais étudié la biologie, peut-être l’ornithologie, pour devenir chercheur à l’université. C’est sans doute ce que j’aurais dû faire.

Un métier que vous ne referiez pour rien au monde ?
I.K. : Quand j’étais étudiant fauché à l’Université du Missouri, je travaillais à la cafétéria et dans un restaurant indien. Je lavais des montagnes de vaisselle plusieurs fois par semaine. Je ne veux plus jamais revivre ça.

Votre plus grande extravagance professionnelle ?
I.K. : Avoir construit un terrain de baseball à Nijni Taguil, en Russie, pour un projet artistique. C’était avant la guerre.

Une question qui vous déstabilise ?
I.K. : Je ne sais pas trop.

La dernière chose que vous avez faite pour la première fois ?
I.K. : J’ai pris un bus d’Agadir à Marrakech pour la première fois, il y a deux jours.

Une culture ou un endroit que vous rêvez dexplorer ?
I.K. : Je m’intéresse de plus en plus aux régions centrales et occidentales de l’Afrique subsaharienne.

Un lieu dont vous ne vous lassez jamais ?
I.K. : L’Ukraine, d’une certaine manière.

Votre plus grand regret ?
I.K. : Avoir trop voulu remporter des concours photo et bâtir une carrière là-dessus, il y a 15 ou 20 ans.

Instagram, Facebook, TikTok ou Snapchat ?
I.K. : Je suis plutôt Facebook, car je n’ai jamais été très actif sur les réseaux sociaux. Mais je suis devenu plus actif sur Instagram en comprenant que Facebook, dans certains pays, c’est devenu un truc de vieux. Si tu n’as pas Instagram ou TikTok, tu n’existes plus pour les jeunes — et ça m’a posé des problèmes quand j’ai commencé à travailler en Ukraine en 2022.

Couleur ou noir et blanc ?
I.K. : Je n’ai pas de préférence. Ça dépend des projets. Ce sont deux langages visuels différents, et je choisis celui — ou les deux — qui transmet le mieux le concept.

Lumière du jour ou lumière artificielle ?
I.K. : Pareil. Pas de préférence. Ce sont deux sources très différentes, que je choisis selon ce qui sert le mieux le projet.

La ville la plus photogénique selon vous ?
I.K. : Bucarest, en Roumanie, m’a semblé très photogénique quand j’y vivais en 2007… mais ce n’est plus le cas aujourd’hui.

Si Dieu existait, lui demanderiez-vous de poser ou prendriez-vous un selfie avec lui ?
I.K. : Je lui demanderais de poser. Je ne suis pas du genre selfie.

Le dîner idéal, avec qui autour de la table ?
I.K. : Quelques bons amis que je n’ai pas vus depuis longtemps.

Une image qui représente l’état du monde actuel ?
I.K. : Saturne dévorant un de ses fils.

Ce qui manque le plus au monde aujourdhui ?
I.K. : La modestie, l’empathie et la volonté de s’opposer à l’autorité.

Si vous deviez tout recommencer ?
I.K. : J’essaierais de devenir ornithologue.

Ce que vous aimez quon dise de vous ?
I.K. : Je m’en fiche un peu.

Une chose essentielle à savoir sur vous ?
I.K. : Honnêtement, sans doute rien.

Un dernier mot ?
I.K. : Je voudrais remercier la curatrice Ilaria Crosta et la galerie LENEUF | Sinibaldi pour m’avoir offert l’opportunité de présenter mon travail. Et remercier également la Reflexions Masterclass qui m’a permis de rencontrer des gens comme Ilaria et a profondément influencé mon approche de la photographie, ce qui m’a peu à peu conduit vers le domaine de l’art.

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