Hashim Nasr ; Là où le silence s’exprime
Quand la guerre éclate au Soudan, Hashim Nasr se trouve déjà de l’autre côté de la frontière, en Égypte. De là, il observe son pays sombrer dans le chaos et décide de répondre non par les armes, mais par les images. Son projet On War and Displacement naît de cette distance forcée, de cette impossibilité d’agir autrement qu’en témoignant.
Chez Hashim Nasr, la photographie devient un langage de survie. Elle dépasse le documentaire pour se faire poétique, symbolique, traversée de silence et de lumière. Ses images racontent l’absence, le déracinement, la mémoire fragile de ceux qui ont dû fuir. Les visages s’effacent pour mieux dire l’universel, les corps deviennent des silhouettes suspendues entre deux mondes : celui qu’ils ont perdu et celui qu’ils n’ont pas encore trouvé.
Artiste soudanais de l’exil, Nasr incarne une génération pour qui créer est un acte de résistance. Dans un monde saturé d’images violentes, il choisit la retenue, la suggestion, la lenteur — comme un contrepoint nécessaire à la brutalité de l’histoire. À travers son œuvre, il nous rappelle que la photographie, loin d’être un simple regard, peut devenir un espace de mémoire, de dignité et d’espoir.
Instagram : hashimnsr
Info : Hashim Nasr présentera une sélection d’œuvres avec TINTERA à 1-54 Londres, du 16 au 19 octobre. Pour plus d’informations voir : .TINTERA.
Quand avez-vous commencé à vous intéresser à la photographie ?
Hashim Nasr : J’ai commencé en 2019, pendant la révolution au Soudan. À ce moment-là, je photographiais les manifestations dans les rues, essayant de refléter ce qui se passait. Mais je pense que mon véritable ancrage en photographie a commencé à l’été 2020, pendant le COVID, lorsque j’ai commencé à documenter mes émotions à travers des autoportraits.
Quels sont les photographes qui vous inspirent ?
Hashim Nasr : Il y en a beaucoup, comme Francesca Woodman, Heba Khalifa et Aida Muluneh.
L’image que vous auriez aimé prendre ?
Hashim Nasr : Une photo de famille de mes proches au Soudan avant que nous soyons contraints de partir à cause de la guerre
Celle qui vous a le plus ému ?
Hashim Nasr : Ce n’est pas une photo mais un film : La Couleur de la grenade (1969).
Et celle qui vous a mis en colère ?
Hashim Nasr : La photographie du corps d’Alan Kurdi sur la plage en 2015. Son petit corps allongé là m’a rempli de colère envers l’humanité.
Quelle photo a changé le monde ?
Hashim Nasr : Le Vautour et la petite fille de Kevin Carter, 1993.
Et laquelle a changé votre monde ?
Hashim Nasr : À l’été 2020, lorsque j’ai commencé à expérimenter avec l’appareil photo de mon téléphone, j’ai compris que la photographie pouvait être personnelle et expérimentale.
Qu’est-ce qui vous intéresse le plus dans une image ?
Hashim Nasr : Ce qui me fascine le plus, c’est lorsqu’une image porte en elle plusieurs strates de mémoire, d’émotion et de métaphore à la fois. La manière dont elle continue de résonner montre sa capacité à traduire des émotions pour celui qui la regarde
Quelle est la dernière photo que vous avez prise ?
Hashim Nasr : Un portrait d’un ami pour ma série On War and Displacement.
Parlez-nous d’une image clé dans votre collection personnelle.
Hashim Nasr : Un de mes premiers autoportraits s’intitule Unicone Fight 1 (2022), où j’ai utilisé des cônes bleus comme éléments symboliques. Cette photographie est devenue la graine de mon langage visuel (surréaliste, mais profondément personnel). Elle a marqué le début de l’usage d’objets et de symboles pour exprimer ce qui etait impossible avec les mots.
Un souvenir photographique de votre enfance ?
Hashim Nasr : Lors d’une réunion de famille à l’occasion de mon anniversaire, mon oncle avait apporté son appareil photo et tout le monde regardait le gâteau. Les décorations brillantes et les sourires de chacun sont quelque chose que je n’oublierai jamais
Selon vous, quelle est la qualité essentielle pour être un bon photographe ?
Hashim Nasr : La sensibilité et la capacité de réellement voir, écouter et refléter ces émotions.
La personne que vous aimeriez le plus photographier ?
Hashim Nasr : Lady Gaga. Elle est la seule artiste vivante, ou même personne, dont je sens qu’elle se connecterait facilement à ma mentalité et à mon esthétique.
L’appareil de votre enfance, si applicable ?
Hashim Nasr : Mon téléphone, un realme 8.
Celui que vous utilisez aujourd’hui ?
Hashim Nasr : Canon M50 Mark II.
Quel est, selon vous, le rôle premier de la photographie dans notre perception du monde ?
Hashim Nasr : La photographie façonne la manière dont nous nous souvenons, dont nous voulons être rappelés et dont nous imaginons. Oui, elle peut toujours documenter, mais elle peut aussi questionner et réinventer la réalité. Pour moi, son rôle premier est de nous faire regarder différemment.
Une image doit-elle toujours être le reflet de la réalité, ou peut-elle s’en affranchir ?
Hashim Nasr : Elle peut et doit absolument s’en affranchir. La réalité n’est qu’une des strates, mais l’imagination est ce qui donne de la profondeur aux possibilités de l’artiste. La photographie doit avoir la liberté de naviguer entre vérité et métaphore.
Y a-t-il une époque ou un mouvement photographique qui résonne particulièrement avec votre travail ou vos goûts ?
Hashim Nasr : Le surréalisme. Il correspond à ma manière de m’exprimer, de représenter mon monde et mon environnement, car il me permet de fusionner mémoire, rêve et réalité dans un même espace visuel.
Si vous deviez choisir une photographie qui vous représente, laquelle serait-ce, et pourquoi ?
Hashim Nasr : Celle-ci (Boxed, 2023-24). Elle parle à mon enfant intérieur : les éléments de jeu, le surréalisme, le bleu et mes parents posant pour moi pour la première fois. C’est une partie essentielle et l’apogée de ma pratique photographique, car j’exprimais un sentiment spécifique d’enfermement dans l’espace et le temps, et je n’ai jamais été aussi fier d’une photo.
Quel équilibre voyez-vous entre intuition et réflexion dans la construction d’une image photographique ?
Hashim Nasr : Pour moi, l’intuition vient en premier. C’est comme une graine qui mène au moment du déclenchement. La réflexion vient ensuite, façonnant la manière dont la photographie est présentée, séquencée ou comprise.
Comment définiriez-vous la beauté en photographie ? Est-elle purement esthétique ou porte-t-elle un message plus profond ?
Hashim Nasr : La beauté n’est pas une question de perfection. Pour moi, elle est une question d’authenticité. Une photo peut être belle lorsqu’elle révèle quelque chose de brut, de tendre ou de vrai, même si ce n’est pas « joli » au sens conventionnel.
La photographie a-t-elle le pouvoir de changer la perception collective d’un événement ou d’une époque ?
Hashim Nasr : Oui, absolument. Elle peut redéfinir la manière dont les événements sont rappelés et dont l’histoire est racontée. Elle a le pouvoir de déplacer l’empathie, de contester certains récits et d’en créer de nouveaux.
La photographie est-elle un témoignage ou une manipulation — ou les deux à la fois ?
Hashim Nasr : La photographie peut être les deux. Pour moi, elle est un témoignage. Je veux que mes images témoignent, reflètent et créent un espace pour ces réflexions.
Quel est le rapport entre l’intime et l’universel dans vos photographies ?
Hashim Nasr : Mon travail commence dans l’intime, avec des étincelles et des idées nées de mes souvenirs, de ma famille et de mes histoires personnelles, mais à travers le symbolisme et la métaphore. Je cherche toujours à faire en sorte que mon travail touche à des expériences universelles : identité et perte, exil et nostalgie.
Comment décririez-vous votre processus créatif ?
Hashim Nasr : Je construis mes images à partir d’une idée que j’esquisse dans un carnet. Je fabrique des objets, je mets en scène des décors et j’utilise des symboles pour traduire les émotions en formes visuelles. Mon processus est conceptuel mais toujours enraciné dans l’expérience personnelle.
Avez-vous un projet à venir qui vous tient particulièrement à cœur ?
Hashim Nasr : Un projet que je développe depuis un certain temps, et dans lequel j’aimerais m’immerger davantage, est de trouver des réponses sur l’identité de genre et mon parcours face aux questions que je me posais enfant.
Votre petit plaisir coupable ?
Hashim Nasr : Je passe des heures à regarder des vidéos des coulisses d’artistes en train de créer. C’est réconfortant de voir le processus, les essais, les erreurs, les petits rituels de création. Cela me rappelle que l’art n’apparaît pas magiquement ; il se construit lentement, avec soin et parfois avec des erreurs.
La meilleure façon de vous déconnecter ?
Hashim Nasr : Je vis à Alexandrie et j’aime faire des promenades matinales au bord de la mer. Le bruit des vagues est comme un redémarrage. Quand je suis près de l’eau, j’arrête de penser aux échéances, aux projets ou à l’exil, et je me déconnecte vraiment.
Quel est votre rapport à l’image ?
Hashim Nasr : Je traite mes images comme un miroir de mes états d’esprit, un aperçu des nombreuses histoires que je ne pouvais pas raconter avec des mots.
Votre plus grande extravagance professionnelle ?
Hashim Nasr : Passer des semaines à fabriquer à la main de simples objets et accessoires pour une seule photo. Cela peut sembler extravagant en termes de temps, mais c’est ainsi que j’apporte de la profondeur à mon travail. En mai dernier, j’ai travaillé chaque jour pendant des heures pour réaliser deux énormes fleurs artificielles en organza. Cela a pris beaucoup de temps, mais pour moi tout était dans l’excitation du processus, plus que dans le produit final.
La ville, le pays ou la culture que vous rêvez de découvrir ?
Hashim Nasr : L’île de Socotra, au Yémen, célèbre pour sa biodiversité unique et sa beauté préservée. Elle abrite une flore et des arbres uniques.
Le lieu dont vous ne vous lassez jamais ?
Hashim Nasr : Les rives du Nil à Khartoum. Son silence, l’immensité des champs verts et son intemporalité m’attirent toujours. C’est un paysage qui semble infini et rempli de souvenirs.
En matière de réseaux sociaux, êtes-vous plutôt Instagram, Facebook, TikTok ou Snapchat, et pourquoi ?
Hashim Nasr : Instagram – car je peux me connecter et échanger avec d’autres artistes, et m’inspirer de leurs œuvres.
Couleur ou N&B ?
Hashim Nasr : Pourquoi pas les deux, même si je travaille surtout en couleur. Cependant, je suis toujours captivé par le noir et blanc, car il ramène les choses à leur essence.
Lumière du jour ou artificielle ?
Hashim Nasr : La lumière du jour, sans hésiter.
Si Dieu existe, lui demanderiez-vous de poser pour vous, ou opteriez-vous pour un selfie avec lui ?
Hashim Nasr : Je lui demanderais un portrait.
Qu’est-ce qui manque, selon vous, au monde d’aujourd’hui ?
Hashim Nasr : Ce qui manque le plus aujourd’hui, c’est l’empathie et l’amour pour tous. La capacité à nous voir comme pleinement humains, au-delà des frontières et des identités, a été séparée par la peur, par la division et par cette idée constante de hiérarchie. Sans empathie, nous perdons le fil qui nous relie. C’est ce qui nous permet de comprendre la douleur d’autrui et de reconnaître notre humanité commune.
Si vous deviez tout recommencer, que feriez-vous ?
Hashim Nasr : Je choisirais encore l’art, mais je me donnerais la permission de commencer plus tôt, sans le poids de la peur ou du doute, et de m’exprimer pleinement sans crainte. Je suivrais mes instincts dès le début et je me permettrais de grandir en tant qu’artiste sans peurs.
Qu’aimeriez-vous que l’on dise de vous ?
Hashim Nasr : Que mon travail leur a fait ressentir quelque chose profondément, qu’il les a touchés au-delà des visuels.
La chose la plus importante à savoir sur vous ?
Hashim Nasr : La chose la plus importante à savoir sur moi est que la photographie n’est pas seulement une pratique que j’ai choisie ; c’est quelque chose dont j’ai besoin pour exprimer mes mots tus. C’est ma manière de traiter mes émotions, de préserver un souvenir, de faire face à la perte. La photographie me permet d’exister dans le monde avec une voix, lorsque les mots me manquent. Sans elle, je ne sais pas comment je tiendrais debout.
Un dernier mot ?
Hashim Nasr : Je souhaite que mes œuvres soient toujours perçues comme un acte ludique d’expression de mon identité et de ma véritable voix authentique.
Carole Schmitz














