Francesca Pioli : Ce que les mots ne peuvent décrire
Francesca Pioli travaille à la lisière entre image, peinture et performance. Formée initialement dans un cursus technique, elle s’est progressivement tournée vers une pratique artistique nourrie par le dessin et la performance.
La photographie — qu’elle n’a jamais abordée de manière académique est devenue son langage intime : un outil de pensée, de résistance et de survie émotionnelle. Pour elle, elle permet de cartographier les territoires sensibles, à la fois intimes et sociaux.
Sa démarche se déploie comme une enquête à la fois personnelle et anthropologique. À partir d’instants fugaces, de gestes quotidiens et de rituels discrets, Pioli construit des récits visuels où le portrait dialogue avec la mise en scène, où les objets deviennent témoins, et où la lumière révèle autant qu’elle dissimule. Sa photographie emprunte à la peinture son attention à la matière et à la composition, et à la performance sa préoccupation pour le corps en acte. Le résultat est une écriture visuelle lente, attentive aux silences et aux interstices — des espaces où se nouent mémoire, transmission et identité.
Enracinée dans des contextes locaux tout en tendant vers l’universel, son travail interroge la relation entre l’individu et son environnement : comment les lieux façonnent les corps, comment les traditions persistent, comment le privé éclaire le collectif. Fondée sur la confiance et la durée, son œuvre résiste au spectacle et appelle à un regard patient.
Cette vision s’exprime pleinement dans son récent projet « ELENE », présenté par Fabio Moscatelli. Au cœur des Apennins, à Castelluccio di Norcia — un village fantôme ravagé par le séisme de 2016 — Pioli suit l’histoire d’Elene, une jeune Romaine qui a choisi d’abandonner la ville pour vivre en communion avec la nature et les animaux. D’abord dans une caravane, puis comme bergère et dresseuse de chiens de troupeau, Elene incarne un acte radical de courage ou peut-être d’amour en s’enracinant dans une terre fragile et tremblante. À travers l’objectif de Pioli, ce choix devient universel : embrasser le silence, retrouver la résilience, chercher la vérité là où tout semble perdu.
À la croisée du documentaire et de la méditation poétique, Francesca Pioli propose une photographie qui cherche à donner forme à ce que les mots laissent en suspens.
Instagram : @francesca_pioli
Qu’est-ce qui a éveillé votre passion pour la photographie ?
Francesca Pioli : Le besoin de m’exprimer à travers l’image et l’opportunité de communiquer et raconter des histoires à travers mon regard.
Quel photographe vous a le plus inspirée ?
Francesca Pioli : Au début de mon parcours photographique, c’est Mario Giacomelli qui m’a le plus inspirée, pour ses paysages évocateurs, frôlant le surréalisme, et ses récits poétiques de la réalité. Plus tard, mon inspiration est venue d’autres photographes aux styles différents : Guido Guidi et Luigi Ghirri, pour leur regard sur leur territoire natal et leur souci du détail ; Man Ray pour sa vision surréaliste. Les influences et inspirations sont infinies et continues.
Quelle photo auriez-vous aimé prendre ?
Francesca Pioli : Les paysages en noir et blanc et les scènes naturelles de Mario Giacomelli.
Quelle a été votre dernière photo ?
Francesca Pioli : J’ai photographié les racines d’un arbre. Je trouve les détails de la nature fascinants et communicatifs. Observer la nature permet de comprendre ses langages et sa complexité.
Quelle est la photo la plus étrange que vous ayez prise — volontairement ou non ?
Francesca Pioli : L’une des plus étranges et une de mes préférées est l’arrière d’une vache dans l’obscurité, éclairée par une lumière. On dirait que l’animal plonge dans un monde sombre. Je trouve la similitude avec certains moments de nos vies très intéressante, quand nous traversons l’obscurité.
Comment choisissez-vous vos projets ?
Francesca Pioli : Mes projets commencent souvent lorsque je suis mon instinct photographique, sans trop me préoccuper de la direction qu’ils prendront. Je photographie ce qui me touche et suscite ma curiosité. La photographie est un outil pour découvrir de nouvelles réalités et rencontrer de nouvelles personnes. Un projet commence quand je sens qu’une histoire doit être racontée, quand je veux donner voix à une réalité qui mérite d’être partagée.
Quel équilibre recherchez-vous entre intuition et réflexion dans la création d’une image ?
Francesca Pioli : L’intuition est souvent l’élément principal. J’essaie de ne pas trop réfléchir lors de la prise de vue. La réflexion intervient ensuite, lorsque je revois les images et les mets en regard.
Qu’est-ce qui rend une photo “réussie” à vos yeux ?
Francesca Pioli : Une photo qui raconte une histoire et suscite une émotion.
Qu’est-ce qui rend une photo mémorable et intemporelle ?
Francesca Pioli : Quand on la regarde et que l’émotion qu’elle évoque se fait ressentir.
Quels détails recherchez-vous dans un visage, un paysage ou un objet ?
Francesca Pioli : Je cherche le défaut, la distorsion ce qui le rend unique.
La technique peut-elle l’emporter sur l’émotion en photographie ?
Francesca Pioli : Une bonne maîtrise technique peut rendre une image plus efficace, mais pour moi, l’émotion l’emporte toujours sur la perfection technique.
La beauté en photographie est-elle purement esthétique pour vous ?
Francesca Pioli : Absolument pas.
Quels éléments rendent le silence visible dans une photo ?
Francesca Pioli : J’associe le silence à une zone ombrée, une partie sombre.
L’unicité d’une photo vient-elle du moment ou de la mise en scène ?
Francesca Pioli : L’unicité se cache dans un détail invisible, c’est être surpris par la simplicité.
En un mot, comment décririez-vous votre relation avec la photographie ?
Francesca Pioli : Familiale.
Qu’est-ce qui vous intéresse le plus dans une image ?
Francesca Pioli : La puissance évocatrice d’une ambiance ou d’une émotion.
Préférez-vous la couleur ou le noir et blanc ?
Francesca Pioli : Cela dépend de ce que je veux exprimer et de mon état d’esprit.
Lumière naturelle ou studio ?
Francesca Pioli : Naturelle.
La couleur peut-elle raconter une histoire ?
Francesca Pioli : Oui, absolument.
Peut-on parler de photographie sans mentionner le temps ?
Francesca Pioli : Les images peuvent figer ou suspendre le temps elles peuvent même l’effacer.
Quel rôle joue l’invisible dans vos images ?
Francesca Pioli : J’espère pouvoir le transmettre ou inciter le spectateur à ne pas se limiter à une lecture purement visuelle.
Une photo peut-elle être plus vraie que la réalité ?
Francesca Pioli : Une photo n’est pas la réalité c’est la réalité de celui qui la prend et de celui qui la regarde.
Une photo peut-elle changer notre perception d’un événement ?
Francesca Pioli : Absolument. À travers mes images, je raconte ma perception et ma vision.
La photographie est-elle un témoignage ou une forme de manipulation ?
Francesca Pioli : Elle peut être un témoignage artistique ou une manipulation tout dépend de l’intention derrière l’image.
Quelle photo a changé le monde ? Et laquelle a changé le vôtre ?
Francesca Pioli : L’une des images les plus influentes de notre siècle pour le monde occidental est celle de l’attaque des tours jumelles le 11 septembre. Elle a marqué tous les esprits et a renforcé le sentiment de vulnérabilité.
La première image qui vous a profondément émue ? Et celle qui vous a mis en colère ?
Francesca Pioli : Celle qui m’a mise en colère est « Napalm Girl » de Nick Ut une image montrant la souffrance humaine et la guerre. Elle rappelle que les plus fragiles paient toujours le prix.
Si vous deviez choisir une photo pour vous représenter ?
Francesca Pioli : Une photo de Man Ray, « Le Violon d’Ingres ». J’aime m’imaginer dans cette dimension surréaliste et onirique.
Si vous pouviez photographier vos pensées, à quoi ressembleraient-elles ?
Francesca Pioli : Souvent, à un fond sombre avec de petites lumières colorées scintillant comme des étoiles en mouvement.
Une image clé de votre panthéon personnel ?
Francesca Pioli : Une montagne. Pour moi, la montagne est un refuge, source de paix et d’inspiration.
Souvenir photographique d’enfance ?
Francesca Pioli : Le jardin de la maison : la pelouse verte et le pêcher en fleurs au printemps.
Votre plus grand regret ?
Francesca Pioli : Je ne le sais pas encore.
Une photo vous appartient-elle encore après l’avoir partagée ?
Francesca Pioli : Partager une photo est le meilleur moyen de s’exprimer et de communiquer, donc oui, elle m’appartient toujours car elle me représente.
Un livre de photographie essentiel ?
Francesca Pioli : Viaggio in Italia — un livre qui scrute le vide du paysage, un paysage familier mais difficile à voir réellement. Un regard authentique, loin des images brillantes. Une observation attentive des détails, touchant aux émotions. Un livre qui invite à la lenteur et à la réflexion sur les lieux que nous habitons.
Votre premier appareil photo d’enfant ?
Francesca Pioli : Un compact argentique je ne me souviens plus de la marque, mais il était toujours dans la maison.
Quel appareil utilisez-vous aujourd’hui ?
Francesca Pioli : Tout ce qui me permet de shooter sur le vif mon hybride ou souvent juste mon téléphone. Une histoire photographique composée.
Si votre appareil pouvait parler, que dirait-il de vous ?
Francesca Pioli : « Souviens-toi de respirer avant de déclencher. »
Quel rôle joue la photographie dans notre perception du monde ?
Francesca Pioli : Fondamental surtout les premières images que nous voyons enfants. Elles construisent notre imagination.
Les grands défis de la photographie pour l’avenir ?
Francesca Pioli : Résister et continuer à créer du contenu narratif, du storytelling, de la communication et du témoignage engagé.
L’influence des réseaux sociaux sur la création et la réception des images ?
Francesca Pioli : Elle est fondamentale, bien sûr nous sommes submergés d’images, bombardés. Ils créent une culture visuelle rapide, souvent violente, et contribuent à un récit superficiel et fragmenté. Pourtant ces images restent dans notre esprit et notre subconscient. Il est important de choisir ce que l’on regarde, autant que possible, pour préserver son intégrité visuelle et cultiver son identité et son imagination.
Si la photographie était une arme, quel “tir” préféreriez-vous ?
Francesca Pioli : Une flèche pour répandre la conscience.
Si la photographie pouvait capturer les émotions autant que les images, quelle émotion voudriez-vous transmettre ?
Francesca Pioli : Je ne sais pas cela dépend des circonstances. J’aime quand le spectateur interprète l’image à sa manière et est invité à réfléchir.
Si vous aviez un portail interdimensionnel, quelle serait la première photo dans un autre monde ?
Francesca Pioli : Une photo à la frontière des deux mondes, pour capturer ce qui les sépare.
Si votre appareil était un super-héros, quel serait son pouvoir secret ?
Francesca Pioli : Il a déjà un super-pouvoir : guérir le cœur et alléger les pensées de celui qui l’utilise.
Si une de vos photos devait illustrer une invention futuriste ?
Francesca Pioli : L’image rendrait visibles des sons et des émotions actuellement impossibles à représenter.
Une image pour illustrer un nouveau billet de banque ?
Francesca Pioli : Une photo d’Ozzy Osbourne, pour sa contribution à la musique et sa résilience après les épreuves. Une figure profondément humaine.
La ville la plus photogénique selon vous ?
Francesca Pioli : Rome, pour son histoire et la diversité de ses habitants. Elle surprend à chaque coin de rue.
Si Dieu existait, poseriez-vous pour Lui ou prendriez-vous un selfie ?
Francesca Pioli : Évidemment, un grand selfie !
Un dîner de rêve, avec qui autour de la table ?
Francesca Pioli : Mes amis et ma famille les plus proches.
L’image qui représente l’état actuel du monde à vos yeux ?
Francesca Pioli : Une sphère coupée en deux une moitié lumineuse et colorée, l’autre sombre et sanglante. Malgré l’obscurité, de nouveaux lieux et de nouvelles personnes émergent, vivant dans la bienveillance et la coopération fraternelle.
La chose essentielle à savoir sur vous ?
Francesca Pioli : Dans ce que je photographie et communique, je tente toujours d’exprimer une vision plus authentique de moi-même et de ce que je veux raconter.
Un dernier mot ?
Francesca Pioli : Je travaille sur un nouveau projet photographique lié à mon précédent, Elene, poursuivant l’exploration du monde des montagnes notamment les Monts Sibyllins et la figure féminine.














