Jeremy Dennis est un photographe contemporain et membre inscrit de la nation indienne Shinnecock, dont le travail explore l’identité amérindienne, l’histoire et la relation entre les personnes et les lieux. Ses œuvres sont actuellement exposées au Heckscher Museum of Art, à l’église de Sag Harbor, à la Memorial Gallery du Farmingdale State College, à la Floyd Memorial Library, au North Fork Art Collective, au WaterFire Arts Center et au Long Island Museum.
Basé dans l’East End de Long Island, il crée des images qui remettent en question les stéréotypes bien ancrés tout en célébrant la résilience et la continuité des communautés autochtones. Ses photographies ont été exposées à l’international et figurent dans de nombreuses collections publiques et privées. À travers des projets qui mêlent documentaire, portrait et photographie conceptuelle, Dennis invite le spectateur à reconsidérer les récits qui façonnent le paysage américain. Sa pratique s’enracine dans la narration, la préservation culturelle et un lien profond avec sa terre ancestrale. Nous sommes heureux de vous présenter cet entretien avec l’artiste pour L’Œil de la Photographie qui se poursuivra les deux prochains mardis.
Pouvez-vous nous expliquer la signification de la série On This Site ?
On This Site (Sur ce site) porte sur la cartographie de l’histoire autochtone de Long Island, dans l’État de New York ; c’est un projet qui s’étend de Brooklyn jusqu’à Montauk, sur environ 120 miles. Il remonte à 10 000 ans grâce aux données archéologiques. Il englobe les sites sacrés les plus sensibles, ceux qui ont motivé le projet au départ, pour les protéger, ainsi que des sites historiques et des lieux où nous vivons aujourd’hui. Il comprend aussi des lieux qui écrivent une nouvelle histoire : dès qu’il y a une exposition autochtone quelque part, je l’archive et je marque le lieu comme un « site d’activation ». Pour ce qui est des toponymes, plus de 480 ont été préservés, et il est facile de savoir où se trouvent ces sites. Parfois, il faut aller consulter les archives locales et retrouver le nom de la rue avant son nom actuel. Et malheureusement, aussi passionnant que cela soit, beaucoup de ces noms sont perdus. Ils ont été conservés dans des actes de propriété et pouvaient décrire la limite nord ou sud d’un lieu, mais ils n’en donnaient souvent pas la définition, si bien que le sens s’est perdu. Il faut donc beaucoup réapprendre. Nous avons un cours à Stony Brook University appelé l’Algonquian Language Revitalization Project. Nous espérons qu’un jour nous comprendrons le sens de tous ces mots, mais la plupart renvoient à des caractéristiques locales. Ainsi, Shinnecock est un mot dont nous savons qu’il signifie « le peuple du rivage pierreux ». Et c’est tout simplement parce que sur notre littoral, il y a beaucoup de galets, de pierres.
On This Site a débuté en 2016. Je l’ai lancé juste après mes études supérieures. J’avais suivi un programme de deux ans à Penn State, et je n’ai fait qu’effleurer la surface de tout ce contenu. J’ai plus de 1 200 PDF trouvés en ligne, des livres numérisés qui n’avaient jamais été mis en ligne, et je les parcours peu à peu. Une grande partie du travail se fait chez moi, à taper, à transcrire. Je pense que l’IA n’est pas encore vraiment au niveau sur ce plan, car pour beaucoup de sujets, comme le code ou la rédaction d’e-mails, l’IA est très à l’aise. Mais comme peu de gens travaillent sur notre histoire, notre culture ou nos nuances autochtones, et parce que nous formons des nations très diverses, il est très difficile pour l’IA de produire quelque chose qui donne l’impression d’avoir demandé du temps et de l’énergie de recherche. L’autre problème, c’est que, comme cela touche souvent au tourisme, à l’identité tribale et à des questions sensibles, il faut vérifier les informations et rester prudent. Donc, je m’en sers surtout pour ce qui est par ailleurs facilement accessible. Mais On This Site a encore beaucoup de travail devant lui. Il s’agit surtout de photographie de paysage, d’un site web, d’une carte, et d’expositions organisées en partenariat avec des bibliothèques, des musées et bien d’autres lieux.
Ce qui est fascinant avec ce projet, c’est qu’il s’agit d’un projet fondateur pour vous, et qu’il semble être devenu presque plus grand que vous. Il a commencé par la photographie, c’est devenu un travail de documentation, d’apprentissage de l’histoire, avant de venir irriguer le reste de votre œuvre.
Quand j’étais en études supérieures, je commençais tout juste à trouver ce que je voulais dire, et je pense que c’est le grand problème des artistes : se se poser la qestion sur quoi travailler, à quoi consacrer son temps, sur ce qui compte vraiment. Et je dis toujours aux gens que, avant même ce projet, pendant mes études supérieures, quand j’étais en licence, j’avais d’abord fait des études d’informatique ce qui, malheureusement, n’a pas débouché sur une carrière. Mais quand on suit ce genre de formation, on espère revenir avec des compétences pratiques capables de résoudre tous les problèmes. J’ai dû adopter le même état d’esprit pour l’art. C’est pour cela que le projet On This Site est si éducatif. Je crois profondément que l’information doit être libre, accessible, et trouvable sur Google, et c’est le cas pour une grande partie de ces informations. Avant, c’était difficile à trouver. On ne pouvait pas faire des recherches google sur notre propre histoire, et il fallait parfois payer pour accéder à beaucoup de ces archives. Alors, que ce soit éthique ou non, j’aime autant présenter le projet dans ce registre éducatif. Et j’espère que cela profite aux gens. Je pense que, comme le projet contient tant d’informations, de contenu et d’histoires, les gens vont généralement sur le site web ou tombent sur une exposition par hasard, et ce n’est là que la surface de ce que représente l’ensemble du projet. Depuis, j’ai lancé trois ou quatre autres projets. Je vais vous les présenter rapidement.
Le premier à avoir vu le jour s’appelle Nothing Happened Here (Rien n’est arrivé ici). Comme je menais ce projet historique alors que j’avais autour de 25 ans, je découvrais toutes ces informations pour la première fois, et c’était un choc, parce qu’à l’école, on pense qu’on nous a appris tout ce qu’il fallait savoir. Or, on n’y mentionnait rien sur les Shinnecock, alors que l’école se trouvait sur cette même terre. Ce fut donc un moment de révélation, et j’ai vraiment eu envie de m’émanciper en creusant ce sujet. Cette réflexion m’a amené à me demander : pourquoi présentait-on l’histoire locale comme si rien ne s’était passé ici ? Mon interprétation, ou mon propre ressenti, c’est qu’il est honteux d’apprendre comment les peuples autochtones ont été traités, comment leurs terres ont été acquises, et tous ces mauvais traitements. J’ai commencé cette série qui évoque saint Sébastien dans l’histoire de l’art : ce saint transpercé de flèches, il n’en meurt pas, il devient martyr après coup, mais il est sauvé par sa foi. C’est devenu un motif très répandu : il existe des centaines de milliers d’images sur ce thème. Et j’ai voulu me réapproprier cette imagerie, car lorsque les gens voient cette série Nothing Happened Here, ils l’associent automatiquement aux personnes autochtones, alors même que nous ne sommes pas présents dans l’image. Je pense que ce sont les flèches, et la façon dont elles sont composées. Beaucoup de ces images ont un décor ou des accessoires typiquement américains. Je voulais simplement créer un projet qui, même s’il paraît violent en surface et donne parfois envie de détourner le regard, reste gravé dans l’esprit de beaucoup de gens. Et quand on regarde l’expression du visage des personnes dans cette série, elles ne semblent pas ressentir de douleur physique. C’est plutôt quelque chose que l’on porte mentalement. Comme si elles étaient parties se promener, ou faire du sport, ou essayaient simplement de se détendre, avant de se souvenir que toutes ces belles choses reposent sur les fondations de quelque chose de plus sombre. C’est l’un des projets nés de On This Site.
Le deuxième s’appelle Sacredness of Hills (Le caractère sacré des collines), dont nous avons déjà parlé il s’agit simplement des sommets des collines. Il n’y en a qu’environ sept sur Long Island, et ce sont tous des sites funéraires vieux de plus de 3 000 ans. Malheureusement, ils sont tous non signalés : pas de pierres tombales, pas de clôtures, et la plupart d’entre eux ont été recouvert par des constructions. Mais pour nous, il s’agit simplement de protéger ces cimetières, car Southampton, et parfois l’État de New York, effacent souvent notre présence. C’est blessant, et cela permet aux gens de construire directement sur nos sites sacrés. C’est comme du sel sur la plaie. Alors, nous, le peuple Shinnecock, comme ceux qui nous ont précédés, avons passé des heures assis lors de sit-in, à tenir des pancartes. Il n’y a pas grand-chose d’autre à faire que de protester, puisque nous ne pouvons pas racheter, disons, une propriété à un million de dollars. Il s’agit surtout de créer des solidarités et de la sensibilisation, et l’art est un excellent vecteur pour cela. Une autre série qui en est issue, également liée à la terre, s’appelle The Lazy (Le paresseux), qui s’intéresse aux lieux emblématiques des Hamptons et à ces espaces vacants hors saison maisons et commerces qui se vident. On y trouve souvent des affiches disant merci pour la saison, à bientôt, ou à l’été prochain. Il s’agit surtout d’aller dans ces lieux, parfois le soir ou la nuit, quand tout est calme et désert, et de réaliser des portraits dans les vitrines, de sorte que la fenêtre devienne un miroir. Les lampadaires m’éclairent en tant que sujet, et l’idée est de demander au spectateur qui, en dehors des peuples autochtones, est le mieux placé pour utiliser ces espaces. Cela renvoie à l’histoire : quand les Européens sont arrivés, ils considéraient comme libre toute terre qui n’était ni cultivée, ni exploitée, ni habitée. Elle était là, prête à être prise. Je trouve que c’est très actuel aujourd’hui, puisque ces terres sont privatisées, construites, puis utilisées seulement quelques semaines chaque été. En dehors de ces projets, tout est étroitement lié. Il existe des projets davantage tournés vers le portrait et l’entretien, mais ce sont ceux qui découlent le plus directement de ce projet-là.
Ceci conclut la première partie de notre entretien avec Jeremy Dennis. Dans le prochain entretien, nous nous pencherons plus en détail sur sa série Nothing Happened Here, et sur la manière dont la photographie devient un moyen d’aborder la mémoire historique, la visibilité et l’empathie à travers une imagerie soigneusement construite.
Marie Audier D’Alessandris














