Près de 200 drapeaux jaunes flottent dans les rues de Kyoto. En lettres noires, on peut lire « KG+ ». Le festival satellite de Kyotographie, lancé en 2013 par Lucille Reyboz et Yusuke Nakanishi, met en lumière photographes et conservateurs émergents.
Il est facile de se perdre face à la multitude d’expositions proposées dans le cadre du festival satellite de Kyotographie, KG+. Flâner dans l’ancienne capitale impériale est la meilleure façon de découvrir une succession de surprises artistiques : au détour d’une rue, des œuvres apparaissent sans prévenir.
Entre politique et mémoire
Impossible de passer à côté du bâtiment Kurochiku Makura, où les dix artistes en lice pour le KG+ Select Award composent un parcours éclectique. Les écritures se croisent, les regards divergent. Parmi eux, Wan Woafan expose Yes, the River Knows, le deuxième chapitre de son projet consacré aux fleuves d’Asie. Panoramas, planches-contacts, rouleaux convergent autour de Huangpu, qui traverse Shanghai. « Plutôt que d’explorer la “mémoire”, je m’intéresse au présent et à la relation entre photographie et politique. J’essaie de l’aborder indirectement, en observant les transformations du fleuve, pour voir si elles reflètent celle d’une ville, voire d’une idéologie », confie-t-il.
Quelques salles plus loin, quatre ouvertures dans le mur blanc diffusent un soleil mouvant sur les textiles de Mila Rae Sarabhai. Sur des saris et des soies, des formes à l’encre blanche apparaissent à peine. « Selon l’heure, on ne voit pas les mêmes choses », glisse-t-elle. Son travail s’ancre dans la mémoire d’Ahmedabad, sa ville natale en Inde, marquée par les luttes pour l’indépendance. L’artiste y glane des fragments urbains et des éléments issus de la mémoire collective pour composer des collages qu’elle dépose ensuite sur des textiles ou dévoile sur des gravures photopolymères. « Pour moi, la photographie, c’est comme un carnet de croquis », révèle l’artiste.
Au dernier étage, un mobile de formes géométriques et d’un tissu imprimé de l’image d’un chat forme un cercle diffusant la lumière sur des photos aux tonalités pop : un smartphone coincé entre des genoux ou une tranche de pain de mie qui se confond sur le marbre. Sohei Nakanishi déploie Urban Paradise – neither inside nor outside, un univers entre-deux : « Mon attention ne se porte pas sur les gens mais sur les traces qui subsistent après leur disparition », explique l’auteur. La ville apparaît comme une accumulation silencieuse de gestes, dont les résidus persistent « sous la forme d’une absence ». La photographie devient alors un outil de perception, « un moyen de saisir ces légers décalages. »
Expérimentations à l’échelle de la ville
KG+ déborde largement ce lieu. À travers Kyoto, une scène émergente sonde formats et supports. Au-dessus d’une laverie, Yusuke Takano et le duo NAKICE, proposent un dispositif immersif : un livre géant à parcourir posé sur des pilotis d’acier et entouré d’objets, eux-mêmes représentés sur les pages de l’ouvrage. « La photographie est un acte d’enregistrement du réel, mais c’est aussi un dispositif qui révèle que la réalité n’est jamais figée dans une seule forme », détaille Yusuke Takano.
Dans un hôtel chic, Yuka Takasu surprend par un foisonnement d’accrochages et de supports : impressions sur tissus, gravures sur aluminium ou encore projection vidéo. Elle brouille les hiérarchies et place « la photographie et les déchets au même niveau». Re-membering the Temporal Fragments est une « réorganisation de la mémoire ». Chacune de ses œuvres est comme une archive en mouvement, traversée par les forces de la nature et l’empreinte humaine. Elle pose une question en creux : « Qu’est-ce qui a disparu, et qu’est-ce qui revient ? »
Aoshima, chronique d’une disparition
Enfin, à l’ouest du palais impérial, la No. 317 ANEWAL Gallery présente Katherine Longly. Son projet Cat Blues Island nous mène à Aoshima. « Tout commence lorsque je découvre sur YouTube une vidéo virale : celle d’une île peuplée de chats dans le sud du Japon. Réalisée par le photographe animalier Mitsuaki Iwago, elle montre une quinzaine d’habitants cohabitant paisiblement avec 120 félins. Le succès est immédiat : dès 2013 des vagues de touristes affluent, nourrissent les animaux, ce qui accélère leur prolifération. En quelques années, la population féline double, tandis que celle des habitants ne cesse de décliner », raconte l’artiste. Face à cette situation, une mobilisation locale s’organise autour de Mme Naoko et de M. Takino. Ils décident de stériliser l’ensemble de la population féline. Intriguée par cette histoire, Katherine Longly se rend à Aoshima pour la première fois en 2023 et s’engage dans une enquête patiente. En explorant les archives de l’île, en photographiant les paysages et en brossant le portrait des derniers habitants – ils ne sont plus que trois et les chats, elle compose la chronique sensible d’un territoire où la vie est en voie de disparition. Son travail esquisse un récit singulier, mêlant les enjeux du surtourisme, la mort qui guête et la question de la mémoire
KG+ est un festival en mouvement, terrain de petites et grandes histoires visuelles contées par des artistes qui n’ont pas peur d’explorer des formes hybrides et alternatives dans une ville marquée par les traditions. De nombreuses découvertes sont au rendez-vous !
Marie Baranger
https://kgplus.kyotographie.jp/en/
Chaque exposition a des dates différentes, merci de bien vouloir vous renseigner directement sur le site internet de KG+.















