Associée au programme d’expositions des Rencontres d’Arles 2026, la Fondation Lee Ufan reçoit cette année le cinéaste coréen Park Chan-wook, qui vient juste d’assurer la présidence du jury du festival de Cannes. Proposé et conçu par Valérie Duponchelle, journaliste et critique cinéma, et coordonnée par Juliette Vignon, cet événement est l’occasion de rencontrer et de questionner une part moins connue du réalisateur de Old Boy.
JJA : Tout d’abord, le titre de l’exposition fait-il référence au surnom donné à la Corée « Le pays du matin calme » ?
PCW : En fait c’est le choix de Valérie Duponchelle, la commissaire d’exposition. Comme c’est une première pour moi en France et qu’elle est française, je pense qu’elle était la mieux placée pour trouver un bon titre. Et je crois aussi qu’avec cette phrase douce, ça piquerait la curiosité des gens qui connaissent mes films, qui sont réputés violents, avec de l’action ou de la nudité.
JJA : Vos films fourmillent d’histoires assez travaillées et intenses, mais vos photos elles, ne semblent pas vouloir nous raconter quelque chose ?
PCW : Oui, et c’est d’ailleurs pour ça que je m’adonne à la photographie. Dans le cinéma je filme le mouvement, des histoires fortes et haletantes, avec des artifices de manière à capter l’attention du public ; par exemple la lumière est très importante, elle peut rendre un personnage beau ou grotesque. Dans la photo il n’y a pas de narration, comme vous dites, il n’y a qu’une image, seule, qui doit se suffire à elle-même pour être confrontée au regard du public. Je dirais que mes films manipulent le spectateur, à travers divers artifices ou des décors au design bien étudié. Mais en tant que cinéaste je ne trouve pas ça péjoratif, j’assume tout ça, cette manipulation c’est mon univers, mais ça ne représente pas le quotidien de chacun. La vie de tous les jours ne part pas sans cesse dans ces extrêmes, et c’est ça que j’essaie de transmettre dans mes photographies.
JJA : C’est vrai que vos personnages ont rarement un regard serein face à la vie, alors que dans vos photos, vous-même semblez presque découvrir le monde, avec un regard contemplatif.
PCW : Mes personnages de cinéma ne sont pas vraiment dans la sérénité, c’est vrai. Ils sont plutôt dans l’action, ils font des erreurs, et tout ça cause souvent à leur perte. Pour mes photos, effectivement, je suis plus dans l’observation, le méditatif.
JJA : Quand vous pratiquez la photo, arrivez-vous à « oublier » que vous êtes cinéaste ?
PCW- Oui tout à fait. Bien sûr, quand je photographie je pourrais être tenté de vouloir changer les choses que je vois ; cette chaise je pourrais l’éclairer autrement ou la bouger, ou carrément la remplacer à cause de sa couleur, mais ça ne me vient jamais à l’esprit. Si je trouve qu’il manque quelque chose je ne prends pas de photo tout simplement. Je suis dans l’idée que je ne dois toucher à rien, je n’interviens pas comme je le fais au cinéma.
JJA : Jean-Luc Godard a dit : « La photographie, c’est la vérité. Et le cinéma, c’est la vérité 24 fois par seconde. » Est-ce que cette phrase vous inspire ?
PCW : C’est une citation assez connue oui, et plutôt drôle. Je dirais que pour la vérité en photographie, ça dépend surtout du regard qu’on y porte. Une simple image peut rappeler quelque chose du vécu de chacun, mais différemment selon les personnes ; il y aura des milliers d’interprétations possibles. Un film guide ses spectateurs dans une direction, alors que la photographie reste libre à interpréter.
JJA : Après avoir consacré votre vie à fabriquer des images, y a t-il encore des choses qui vous émeuvent ou vous surprennent ?
PCW : Oui, bien sûr. D’ailleurs j’ai toujours avec moi deux appareils photo, couleur et noir et blanc, que j’emporte partout pour être prêt. Un moment décisif est toujours possible, même si c’est rare. Et quand cette opportunité ou cette rencontre a lieu cela tient toujours du miracle.
Texte et interview par Jean-Jacques Ader
« Par un matin calme » Photographies de Park Chan-wook, à la fondation Lee Ufan de Arles du 6 juillet au 4 octobre 2026. Informations : https://www.leeufan-arles.org/
À noter aussi l’exposition « Soli-Sombre » de Pooya Abbasian artiste franco-iranien, lauréat du 3e prix « Art & environnement Lee Ufan Arles-Guerlain ». Sa démarche explore les points de contact entre la photographie, le dessin, l’installation et la vidéo pour interroger notre rapport contemporain aux images. Fortement marqué par ses débuts dans le cinéma, il conçoit l’image comme un espace «fraction» et d’«effraction», cherchant à s’émanciper d’une économie visuelle qui formate nos modes de perception.
À l’atelier MA de Lee Ufan, aux mêmes dates.














