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Kyotographie 2026 : Vers les limites du regard

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Le festival de photographie internationale Kyotographie, fondé par Lucille Reyboz et Yusuke Nakanishi, a repris ses quartiers dans l’ancienne capitale impériale du Japon. Jusqu’au 17 mai, Kyoto devient le terrain d’un voyage visuel audacieux et profondément engagé.

Le vendredi 17 avril, devant le Kyoto City Budo Center (ancien lieu des arts martiaux), s’ouvrait la 14e édition de Kyotographie, inaugurée par un kagami biraki, une cérémonie visant à briser un tonneau de saké. Placée sous le thème de la limite [« Edge »], cette édition réunit 13 artistes de 8 pays. Chacun explore les marges, sociales ou historiques, expérimente, interroge les liens entre nature et humanité ou les frictions technologiques. Dissimulées aux quatre coins de la ville du Kansai, dans des lieux atypiques, les expositions invitent à des plongées sensibles, politiques et alternatives.

Lumière sur l’Afrique du Sud

Cette année, le festival met à l’honneur l’Afrique du Sud, un focus introduit par l’activiste Siyabulela Mandela, arrière-petit-fils de Nelson Mandela. Point d’ancrage : House of Bondage, d’Ernest Cole. Figure majeure de la lutte contre l’apartheid, le photographe a documenté toutes les strates de la ségrégation. Pour sa première présentation au Japon, l’exposition impose une scénographie sans détour : dès l’entrée, deux couloirs, « Blancs » et « non-Blancs », puis des images déployées en chapitres sur des grilles métalliques, dans une atmosphère oppressante.

En parallèle, au temple Higashi Hongan-ji, Lebohang Kganye présente Rehearsal of Memory. L’artiste, installée à Johannesburg, y entremêle histoire sud-africaine, mémoire familiale et réalités postcoloniales, dans un langage multimorphe fait de collages, de photographies, de jeux d’ombre et de patchworks, où l’intime dialogue avec le politique.

Échos du Japon

Que serait un festival de photographie au Japon sans hommage à l’une de ses figures majeures ? Au Kyoto City Kyocera Museum of Art, Kyotographie consacre une rétrospective à Daido Moriyama. Cimaises jaune vif, rouge cramoisi, ou encore murs tapissés de mosaïques d’images : la scénographie plonge d’emblée dans un univers à la fois sombre et pop. Commissariée par Thyago Nogueira, l’exposition retrace plus de soixante ans de création, des contributions aux magazines Camera Mainichi et Asahi Camera à la revue Provoke, en passant par la critique du consumérisme à l’américaine, qui a inondé le Japon après la guerre.

Dans un autre registre, Sari Shibata, lauréate du Ruinart Japan Award 2025, transporte le Japon en Champagne avec Dotok Days. Inspirée de la notion « dotoku » (« vertu des sols »), elle tisse des liens entre art, agriculture et croyances françaises et japonaises. « Avant ma résidence, j’ai passé beaucoup de temps au musée du Louvre et au musée d’Orsay. J’y ai découvert de nombreuses peintures de fermiers », explique-t-elle. Conçue en deux chapitres, l’exposition s’ancre d’abord dans la matérialité des sols, à travers des mises en scène aux couleurs vives qui célèbrent le vivant et les pratiques agricoles. Puis, au dernier étage du bâtiment de béton blanc, les images deviennent plus éthérées, presque spectrales. « On arrive au paradis, car la religion et l’agriculture sont intimement liées : on prie pour de bonnes récoltes, pour la pluie et le soleil. Ce sont des croyances que la France et le Japon partagent. J’ai donc voulu montrer cet aspect plus spirituel », précise Sari Shibata.

Dialogue avec le vivant

« Pour moi, “Edge” évoque un passage entre le monde visible et l’invisible, mais aussi les bordures entre les règnes. Je me demandais comment faire coexister plusieurs formes de vie dans une seule image, et cela s’est imposé avec les mousses, à la croisée de plusieurs mondes », confie Juliette Agnel. Au Yuhisai Koudoukan, la photographe française présente un ensemble de trois séries explorant différents états du vivant, dans une scénographie épurée signée Seiichiro Takeuchi. 

« Les plantes du Bénin [issues de la série Dahomey Spirit] conversent avec les pierres de Jussieu [de Susceptibility of Rocks], et ce jardin japonais fait désormais partie de leur rencontre ! », se réjouit-elle. Au fond du parcours, dans l’obscurité, un film Super 8 dédié aux mousses de Yakushima prolonge l’expérience. « Ici, la caméra était comme une caresse, une main posée sur chaque mousse pour en éprouver la singularité, le frémissement », poursuit l’artiste.

Kyotographie invite à ralentir, à s’attarder autant sur les œuvres que sur les espaces qui les accueillent. Le festival esquisse une cartographie sensible du monde contemporain et navigue entre expérimentation, enjeux socio-politiques et imaginaire. D’un espace à un autre, les images résonnent avec le passé, le présent et le futur. Une déambulation à vivre autant avec les yeux qu’avec l’esprit, jusqu’au 17 mai 2026.

Marie Baranger

 

« Kyotographie – Edge »
D18 Avril au 17 Mai 2026 dans toute la ville
www.kyotographie.jp/en

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