Le Jeu de Paume présente jusqu’au 21 septembre une exposition explorant les liens entre intelligence artificielle et l’art contemporain. C’est la première au monde de cette ampleur.
La grande exposition consacrée à l’IA au Jeu de Paume à Paris révèle à quel point il est possible d’inventer formes, figures et vies potentielles. Une déambulation parmi les œuvres d’une quarantaine d’artistes contemporains qui ont tous travaillé avec ou à partir de l’IA.
Qu’est-ce qui se cache derrière l’IA ? Cette entité que nous avons encore du mal à définir et à circonscrire très clairement… Alliée ou ennemie de l’être humain ? La question n’est pas vraiment posée dans l’exposition, mais cette dernière a d’emblée le mérite de montrer ce que nous ne voyons pas, en particulier, dès la première salle, un vaste diagramme produit par la chercheuse Kate Crawford et le graphiste Vladan Joler qui cartographie l’ensemble du réseau nécessaire à l’élaboration d’une IA. Nous prenons ainsi conscience de ce que l’IA demande comme ressources naturelles et le problème de la consommation d’énergie des data centers postés un peu partout dans le monde.
Autres limites de l’IA qui sont pointées au cours de la première partie de l’exposition : la reconnaissance faciale ainsi que l’exploitation de milliers de travailleurs du clic, ces personnes souvent mal payées qui doivent modérer les publications sur les réseaux sociaux, tombant parfois sur des images d’abus ou de violence. Une vidéo de Hito Steyerl met justement en scène ces travailleurs en leur donnant la parole quand, à côté, des photographies de Trevor Paglen alertent sur le danger de la reconnaissance faciale, en particulier via un portrait étonnant de Simone de Beauvoir. Une vitrine rappelle que cette question n’est pas nouvelle. Des réflexions sur la reconnaissance faciale ou sur la vision artificielle ont été menées même avant l’avènement de l’IA, notamment par le philosophe Paul Virilio ou encore par le cinéaste Jean Epstein dans son livre L’intelligence d’une machine écrit en 1946.
Dessins préhistoriques
Après le dévoilement de cette face cachée de l’IA, voilà ensuite les œuvres qui surgissent grâce à l’IA. Un espace rappelle d’abord qu’il y a eu tout un « art génératif » dans les années 1960 – 1990 qui utilisait déjà les propriétés de l’ordinateur sans pouvoir aller évidemment aussi loin que le permet l’IA, en particulier l’IA générative, celle qui nous occupe l’esprit depuis le début des années 2020. De nombreux artistes s’en emparent pour créer des images et des formes qui ne pourraient pas exister sans elle. Ainsi des œuvres d’Egor Kraft qui s’emploie à reconstituer des visages de sculptures antiques abîmées ou encore de la vidéo de Justine Emard qui produit de nouveaux dessins à partir de ceux de la grotte de Chauvet Pont d’Arc, soit génère de possibles dessins préhistoriques qui n’ont jamais existé.
Un peu plus loin, c’est le même procédé qui est utilisé par l’artiste Joan Fontcuberta. Il s’est amusé à reprendre complètement l’esthétique des plantes photographiées par Karl Blossfeldt au début du XXe siècle pour créer de nouveaux végétaux entièrement inventés par l’IA à partir de fragments organiques et de déchets industriels, questionnant notre propre rapport à la nature et à l’artefact. À côté, le cinéaste, chercheur et écrivain Érik Bullot propose des images réalisées par l’IA pour venir témoigner d’un « cinéma imaginaire » à la croisée de la littérature et de la parapsychologie. Il s’appuie notamment sur le livre Cinéma vivant du poète symboliste Saint-Pol-Roux écrit dans les années 1920 et 1930.
Un gisant en impression 3D
Des images qui se font mobiles ensuite avec la projection de six vidéos entièrement faites avec l’IA. Images troublantes qui brouillent la perception humaine ordinaire et interrogent profondément notre manière de voir le monde, remodelée à partir des possibilités nouvelles de l’IA. Ce qui est d’ailleurs prolongé avec l’œuvre de Samuel Bianchini qui invite à regarder une image décomposée en des milliers de pixels afin de faire voir la vie artificielle des images numériques et pointer la fragilité de ces dernières.
Un peu après, un vaste espace est consacré à l’œuvre de Grégory Chatonsky. L’artiste a imaginé son « tombeau » dans lequel il a placé un gisant en impression 3D et autour duquel gravitent des images et des sons générés par l’IA. « Ce sont des vies possibles que je n’ai pas vécues » explique Chatonsky qui déploie cette œuvre autobiographique et vient questionner la mort dans une société numérique, notamment ce qui reste de nous sur Internet.
Calligraphie
La dernière partie de l’exposition s’intéresse à l’intervention de l’IA dans le domaine de l’écrit. Le collectif barcelonais Estampa propose de mettre en lumière les « hallucinations » de l’IA, c’est-à- dire ses erreurs, en créant une répétition de phrases qui vire au délire. Non loin de là, des artistes inventent des nouvelles langues, un alphabet, et même de la calligraphie. On voit s’étendre des écrits automatiques, parfois remaniés en direct par l’écrivain comme c’est le cas avec l’œuvre ReRites du poète canadien David Jhave Johnston ou bien des références littéraires bien antérieures, notamment Les Voyages de Gulliver de Jonathan Swift où l’auteur inventait déjà, au XVIIIe siècle, une machine à générer des écrits aléatoirement.
L’œuvre ultime de cette exposition a été réalisée par Christian Marclay en collaboration avec le réseau social Snapchat, partenaire de l’événement. Un piano électrique est posé dans une salle toute noire. Quand on active les touches de l’instrument de musique, un son tonitruant sort d’enceintes dissimulées et surtout un écran surgit sur lequel défilent des dizaines et des dizaines de vidéos de toute sorte. Elles proviennent toutes de l’application Snapchat. De quoi donner un peu plus le vertige en nous rappelant la production gargantuesque d’images dans le monde et que l’IA ne va pas amoindrir, c’est certain.
Jean-Baptiste Gauvin
Le monde selon l’IA
Du 11 avril au 21 septembre 2025
Jeu de Paume
1 Pl. de la Concorde
75008 Paris, France
www.jeudepaume.org














