Le vent est fier
Pour ce projet, plusieurs chapitres photographiques ont été réalisés à différents moments des quatre dernières années : lors de la dernière récolte de mûres sauvages et fabrication de confiture, rituel familial marquant la fin de l’été, au cours du dernier repas pris par ma grand-mère dans sa maison, le jour de son entrée en maison de retraite, à l’occasion de moments passés ultérieurement dans son ancienne maison, sans sa présence, et pendant mes visites à la maison de retraite ou à l’hôpital.
Ces œuvres, constituées de portraits, de plans rapprochés sur des objets et sur certaines parties du corps, ou encore de paysages variant au gré des différentes saisons, questionnent le temps qui passe et l’immatérialité de la mémoire, en particulier lorsqu’elle est endommagée par une maladie neurodégénérative.
Sensible à la vision de l’artiste Tina Barney, j’ai choisi sur certaines photographies de couper les visages pour me concentrer sur un geste ou une action, ou d’ajuster la mise au point sur l’un des plans, afin de mettre en lumière certains objets ou traditions familiales. Le corpus devient une forme de conservation de cet héritage, transmis inconsciemment de génération en génération, qu’il s’agisse d’un patrimoine immatériel composé d’expressions (dont le titre de l’exposition est directement tiré) et de rites, à la manière du travail réalisé par le musée de la Mémoire Vivante au Canada, ou d’un patrimoine matériel, à travers la conservation d’objets.
A travers ce projet, je cherche également à saisir la violence de la fin d’un chapitre de vie, lié à la perte de l’autonomie et caractérisé par le départ du domicile qui constituait le « chez soi », avec la conscience qu’on n’y reviendra plus, pour rejoindre une maison de retraite ou un Ehpad. Je recherche la captation de ces derniers instants éphémères, dont on réalise l’existence alors qu’ils viennent juste de passer, comme le nagori figé dans une image.
Le constat de l’invisibilisation grandissante de la vieillesse, doublé des problématiques liées au milieu rural, nourrit directement deux pans ambivalents de ma recherche artistique. Un premier pan visant à rassembler, face à des situations qui sont souvent tues et pourtant traversées par beaucoup, en tant que proches aidants, spectateurs. Et un second pan dénonciateur, qui est relatif à la difficulté de l’accès aux soins et à la qualité de l’accompagnement vers la fin de vie.
À travers la disparition progressive d’un ancrage domestique et identitaire, je souhaite rendre visibles des réalités souvent reléguées à la marge du regard social. En proposant une confrontation d’images, objets et sons, je tente de saisir ces instants de bascule, ces moments ténus où quelque chose se défait et pourtant persiste.
En poursuivant une résistance à l’inexorable, je désire capter ce qui s’échappe, pour lui offrir un lieu d’écho. Il en ressort un territoire commun, dans lequel chacun peut reconnaître une part de sa propre histoire – ces fêlures intimes et universelles, marquées par les silences et les peurs, mais aussi par la beauté de ce qui demeure.














