Chimères du futur
Dans l’antiquité, les chimères semblaient provenir d’une union improbable entre espèces incompatibles. Le monstre à tête de lion et queue de serpent, mais aussi, par extension, le sphinx ou le centaure relevaient d’une forme d’aberration de la nature, qui, par son caractère exceptionnel ouvraient tout droit les portes de la mythologie et du monde magique.
A l’ère de l’anthropocène où la raison a triomphé, et où le divorce avec la nature est consommé, ressurgissent pourtant ces figures archaïques. Cette fois, c’est la fusion de l’homme et de la machine que célèbrent les récits des techno-sciences et du transhumanisme, accueillis par des salves d’espoirs, de fantasmes ou de peurs.
En tant que photographe ayant consacré une grande partie de ma carrière au portrait, je me suis plu à imaginer à quoi pourraient ressembler ces femmes et ces hommes « augmentés ». Afin de vivre pleinement l’expérience créatrice, je souhaitais les photographier dans leur apparence finale, et non utiliser Photoshop. J’ai donc eu recours à un procédé optique qui, par un jeu de lumières et de perspectives patiemment dosés, donnerait naissance à ces hybrides directement dans le viseur de mon Hasselblad. J’ai ainsi constitué dans mon studio deux plateaux simultanés, l’un accueillant une sculpture de ma conception, chaque fois différente, l’autre le modèle. La comédienne ou le comédien pouvait apercevoir la prothèse et s’en inspirer avec talent pour sa gestuelle et ses expressions, tandis qu’au cadre, j’étais en proie à l’illusion, fasciné par la créature qui apparaissait sous mes yeux. « J’ai photographié ce que j’ai vu », affirme Helmut Newton dans l’un de ses derniers livres, troublé par l’arrivée du numérique. C’est ce que j’ai fait aussi lors de ces séances, anxieux de capter une part d’humanité dans le regard de ces chimères technologiques promises à l’immortalité.
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